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Soixante-dix ans après, Mohammed Ali rejoint Jack Johnson à l’autel des boxeurs noirs insolents

Claude Askolovitch, mis à jour le 10.06.2016 à 16 h 47

Mohammed Ali est enterré soixante-dix ans jour pour jour après la mort dans un accident de la route de Jack Johnson, qui fut, bien avant Ali, ce noir qui prit l’Amérique blanche à bras-le-corps.

À gauche, Jack Johnson le 31 mars 19150 (Bain News Service via Wikimédia Commons License by); à droite, Mohammed Ali en 1978 (srichinmoycentre.org via Wikimédia Commons
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À gauche, Jack Johnson le 31 mars 19150 (Bain News Service via Wikimédia Commons License by); à droite, Mohammed Ali en 1978 (srichinmoycentre.org via Wikimédia Commons License by)

Juste libéré du purgatoire, Mohammed Ali rencontra un brave garçon qui avait commis deux erreurs: il était blanc et il était sur son chemin. Le 26 octobre 1970, pour son premier combat après sa suspension, Ali prit trois rounds pour humilier Jerry Quarry, présenté alors comme le «great white hope», le boxeur blanc qui irait au titre suprême, ce qui était une plaisanterie. À chaque coup, Ali, dit la légende, scandait «Jack Johnson est là» («Jack Johnson is here»). D’autres sources affirment que c’est le jumeau de langue d’Ali, son homme de coin et son griot, son partenaire en poésie, Drew Bundini Brown, qui scandait le massacre en chantant: «Jack Johnson’s here! Ghost in the house!» Soit: «Le fantôme est dans la maison!»

Jack Johnson. S’il est un autre monde, il nous plaît à penser que Johnson y accueille Ali à la table des seigneurs. Rien n’arrive au hasard: Ali est enterré le 10 juin 2016, soixante-dix ans jour pour jour après la mort de Johnson dans un accident de la route, en 1946. Welcome in paradise? Ils savent tout l’un de l’autre. Ali visionnait les vieux films de Johnson, pour affermir son âme de guerrier noir. Jack lui a tout appris. Il fut, bien avant Ali, ce noir qui prit l’Amérique blanche à bras-le-corps, qui la renversa en se jouant, et qui paya le prix fort… Ali, porté en terre dans l’assentiment général, ne fut qu’un héritier en temps de paix. «Tu crois que c’était dur, Cassius? doit rire Jack (il a le droit de dire Cassius, entre surhommes). Mais tu n’as rien connu de l’Amérique!»

Jack Johnson était un enfant de Galveston, Texas, né en 1878 d’esclaves libérés par la guerre civile, aux rêves plus larges que la condition d’un noir dans le Sud d’après la défaite des confédérés. Il avait le corps souple et le crâne rond, les jambes fines, le haut du corps sculpté, la force des surhommes, l’intelligence de sa force. Un malin des rings, le puncheur juif Joe Choynski lui avait enseigné l’art de l’esquive. Il était beau. Il aimait la boxe et il aimait la vie, la fête, sortir, les vêtements de prix, les voitures, les belles étoffes, les femmes blanches, les couronnes en or qui rehausseraient son sourire… Jack Johnson était un Américain magnifique, la quintessence de l’optimisme et de l’individu.

À les comparer, Ali, pourtant somptueux, semble étriqué avec ses engagements politiques, ses conversions, ses prêches, sa morale collective et sa prétention d’incarner un peuple. Johnson, lui, n’incarnait rien que lui-même. Ses compagnons étaient du seul parti qui vaille, du plaisir et de la fête. Il était noir. C’était sa limite.

C’était un boxeur, le meilleur de son temps. Il le savait et rageait de le proclamer. Il n’en avait pas le droit.

Color line

En ce temps-là existe une rêgle d’airain, qui borne la boxe: la color line. Elle a été instaurée par le splendide John L. Sullivan, champion du monde des poids lourds de 1882 à 1892, hercule lesté d’alcool et d’une conviction: jamais le titre suprême, celui des lourds, ne devra quitter la race blanche. Jamais, donc, un champion du monde en titre ne devra donner sa chance à un homme de couleur. Le serment est tenu par ses successeurs. «Gentleman Jim» Corbett, l’esthète qui détrône Sullivan, puis le maigre anglais Bob Fitzsimmons, qui méduse Corbett d’un coup à la poitrine, puis le colosse James J. Jeffries, qui réduit Fitzsimmons en pâtée… De blanc en blanc, sans prendre de risque, ils montent la garde devant la color line.

On peut toucher un noir sur un ring, l’affronter, fraterniser même, pourquoi pas. Mais on ne peut pas risquer la couronne: là réside le prestige de la race

Ce n’est pas du racisme bestial, c’est de la politique raciale, une affaire de suprématie. On peut toucher un noir sur un ring, l’affronter, fraterniser même, pourquoi pas. Mais on ne peut pas risquer la couronne: là réside le prestige de la race. «Si on me donne 20.000 dollars, j’irai me battre avec Peter Jackson dans une pièce fermée, mais je ne l’affronterai jamais sur un ring», affirme Sullivan. Peter Jackson, splendide pugiliste de son temps, enfant des îles Vierges devenu australien et gentleman, n’aura jamais sa chance. Corbett et lui s’étaient affrontés au bout du respect, dans un match nul de plus de soixante reprises! Mais c’était avant que Corbett ne soit couronné. Champion du monde, Gentleman Jim oublie Jackson. La règle ne souffre pas d’exception.

Et puis, l’appât du gain renverse le vieux monde.

Un jour, Jeffries s’en va, invaincu, lassé de sa gloire. Il a été, un moment, le plus grand. On organise sa succession. Un Canadien du nom de Tommy Burns prend le titre. Il est un petit bonhomme malin, qui défait les grands à force d’habileté. Jack Johnson le défie. L’autre l’évite. Il défend son titre aux quatre coins de la planète. Johnson le suit. «All coons are yellow», affirmera Burns en argot de l’époque, pour éviter la rencontre? Traduction: «Tous les nègres sont des lâches.» Vraiment? L’art de l’esquive de Johnson nourrit les clichés racistes sur la paresse des noirs. Vraiment? Un promoteur australien est arrivé, qui met 30.000 dollars sur la table pour Burns, s’il accepte d’affronter son destin. Johnson n’en aura que 5.000. Il suffit.

Le lendemain de Noel 1909, à Sidney, le monde bascule. Un noir devient champion du monde des lourds. Johnson se joue du petit Burns dans un sourire bon enfant. Il envoie des baisers à la foule, bavarde avec le public. Burns et ses assistants insultent Johnson, qui s’en amuse. Au quatorzième round, Johnson punit son adversaire quand la police intervient. Elle bloque les caméras et interrompt le combat. Il n’y aura pas d’image de KO du champion blanc par le géant noir. Le moment de la révolution, insoutenable n’est pas filmé. Mais Johnson est au bout de sa quête.

Reconquête blanche

Ce qui suit est un défi et une vengeance. Johnson sourit au nez de l’Amérique blanche volée. Il se joue des adversaires qu’on lui oppose. Il entre par effraction dans tous les lieux interdits. Il emmène, un soir, trois prostituées d’un bordel de luxe de Chicago, le Everleigh, qu’aucun noir avant lui n’avait investi. Les filles sont renvoyées aussitôt. Il fait pire. Il aime aussi, et épouse. Une femme blanche. Une autre.

Il est libre. Il faut le châtier. Une campagne de presse en appelle au dernier colosse de la race. «Jim Jeffries doit effacer ce sourire en or du visage de Jackson», a proclamé Jack London, l’écrivain de toutes nos aventures, fervent socialiste soudain devenu le chantre de la reconquête blanche. Jim Jeffries est donc le great white hope: l’espoir des blancs. L’ancien champion, retiré invaincu, devenu fermier et heureux de l’être, gros et repus, le crâne déplumé, n’a plus sa place sur un ring. Mais l’honneur de la race et le parfum des dollars vont le subvertir.

Le Grizzly perd 45 kilos, s’entraîne, se remuscle, amène ses 35 ans sculpturaux sur un ring dressé à Reno, Nevada, le 4 juillet 1910, jour de la fête nationale. Johnson se joue de lui, dans une cruauté insolente, contient ses attaques puis le détruit et le projette dans les cordes. «Ne laissez pas le nègre le mettre KO», crie la foule! À l’annonce du résultat, des émeutes raciales ravagent le pays. Des dizaines de noirs vont payer le triomphe de Johnson sur Jefffries. Le film du combat est interdit.

Je serai comme vous et le meilleur d’entre vous, malgré vous, proclamait Johnson. Je ne vous veux pas, complète et contredit Ali

Johnson va payer lui aussi. Puisqu’on ne peut pas l’attraper sur le ring, on l’aura autrement. On déterre des législations raciales, qui prohibent toute relation entre un noir et une blanche. Sa ville natale, Galveston, a annulé une parade en son honneur, en apprenant qu’il avait franchi l’autre color line, celle du sexe. On va retrouver une vieille conquête, prostituée, qui témoigne avoir franchi une frontière inter-état avec le boxeur. Nous y sommes. Pour la loi américaine, Johnson est donc un proxénète. En 1913, il est condamné à un an de prison.

Boxeur coloured

Il fuit au Canada, puis en Europe, accueilli comme une star par les sportsmen et excentriques du vieux continent. En 1916, l’écrivain Arthur Cravan, précurseur du surréalisme, le défiera à Barcelone en un combat de boxe qui semble aujourd’hui une performance artistique. Entre temps, le géant est revenu sur terre. En 1915, il a abandonné son titre à un géant, Jesse Willard, ancien cow-boy devenu pugiliste, qui le met KO à l’usure au soleil de Cuba. Johnson dira ensuite qu’il a vendu le titre et s’est couché –pour qu’on le laisse en paix? La photo de la défaite, qui le montre, couché sur le ring, se protégeant du soleil avec son avant-bras, entretient le doute. Qu’importe. Les blancs ont reconquis le titre. La haine peut descendre. Johnson va rentrer chez lui en 1920, passer un an et un jour en prison, reprendre sa vie, et puis la perdre le 10 juin 1946. Cassius Clay, gentil garçon du Kentucky, a juste 4 ans. Il ne sait pas encore qu’il sera l’héritier un flambeau.

Après Johnson, la boxe reprend son cours. Jesse Willard gardera le titre jusqu’à être balayé par un blanc mais métis cherokee, Jack Dempsey, qui sera détrôné par un gentleman intello, Gene Tunney, qui sera… Un jour, un poids lourd noir mettra tout le monde d’accord et Joe Louis sera le héros américain des années 1940, le brown bomber qui fait triompher le poing démocratique face au boxeur allemand Max Schmeling. Tout est réglé? L’Amérique blanche finit par s’habituer à ses héros coloured. À la fin des années 1950, le champion du monde Floyd Patterson est un gentil noir progressiste et bien élevé. Au début des années 1960, Sonny Liston est un méchant noir au destin marqué qui massacre le doux Patterson. Arrive Cassius Clay, qui est un drôle de noir du Kentucky et qui égaye son moment en défiant Liston.

Quand Cassius, champion du monde, devient black muslim, Mohammed Ali, réfractaire du Vietnam, tout recommence. «Ghost is in the house?» L’Amérique blanche se voit à nouveau acculée par un boxeur insolent, quand elle croyait s’être fait une raison. Ali la prend à contrepied. Johnson, en son temps, exigeait sa part d’Amérique et de jouissance, l’argent et la femme blanche, l’alcool et les bordels et tout ce qui brillait? Ali, lui, a rejoint un mouvement, la «Nation of islam», qui prône la séparation des races et la sécession noire et s’invente un puritanisme prétendument islamique, fait de tartuffes noirs en costumes de brutes. Je serai comme vous et le meilleur d’entre vous, malgré vous, proclamait Johnson. Je ne vous veux pas, complète et contredit Ali.

La suite de l’histoire est connue, suffisamment dite depuis ce samedi 4 juin où Ali nous a quittés, pour retrouver Johnson au hall of fame du paradis. Entre temps, the greatest, toutes offenses pardonnées, est devenu le champion de tout un peuple. Johnson, lui, est une légende, magnifiquement célébrée dans un documentaire, Impardonnable noirceur. Curieusement, pour la justice américaine, Johnson reste un coupable, sa condamnation pour profanation raciale n’a jamais été annulée. Ces dernières années, des politiques, la star républicaine Mc Cain en tête, ont demandé qu’un pardon présidentiel vienne rendre justice à Jackson l’oublié. Ni Clinton, ni Bush, ni Obama n’ont donné suite. Ni Obama. Ni Obama.

Claude Askolovitch
Claude Askolovitch (144 articles)
Journaliste
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