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En Syrie, une centaine de petits Hezbollahs

Temps de lecture : 11 min

En Syrie, dans les régions contrôlées par Assad, le groupe libanais se fait des amis, influence des milices et développe un nouveau modèle de guerre asymétrique.

Dans une rue de Damas, en Syrie, le 21 septembre 2015, des portraits de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et de membres des forces pro-gouvernement morts au combat | JOSEPH EID/AFP
Dans une rue de Damas, en Syrie, le 21 septembre 2015, des portraits de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, et de membres des forces pro-gouvernement morts au combat | JOSEPH EID/AFP

Sayyida Zeinab (Syrie)

Cette banlieue du sud de Damas croule sous les morts. Chaque jour amène son lot de nouveaux martyrs. À peine ai-je le temps de sortir du taxi que le haut-parleur de la mosquée en annonce un nouveau: un jeune homme originaire de Foua, à des centaines de kilomètres, dans la province nord d’Idlib, qui vivait ici avant d’être tué dans les combats à l’extérieur de Damas.

La mosquée historique qui a donné son nom au quartier abrite, selon le dogme chiite, la tombe de la petite-fille du prophète, Zeinab. À son entrée, des dizaines de combattants sont postés au garde-à-vous en l’honneur du cercueil qui arrive, tenu à bouts de bras. Il était initialement recouvert d’un drapeau syrien mais, en entrant dans la mosquée, il est remplacé par le drapeau jaune et vert du Hezbollah.

Lorsque le cortège est arrivé devant la mosquée, les soldats se sont tournés pour lui former une haie d’honneur en effectuant le salut classique du Hezbollah, bras tendu, paume vers le bas, suivi du cri «Nous sommes prêts à mourir pour toi, Zeinab!» Puis ils sont partis.

Foua, village chiite, est entouré par les islamistes sunnites depuis des années. Les rebelles accusent les habitants de la ville non seulement de s’être alliés au gouvernement syrien mais aussi d’abriter le Hezbollah. Le fait est que, pour beaucoup d’habitants de Foua, le groupe libanais représente non pas une force d’invasion mais une aide militaire et idéologique capitale dans la situation actuelle.

Guide des forces paramilitaires

Les permissions de se rendre à Sayyida Zeinab sont aujourd’hui effectivement accordées par les responsables locaux qui travaillent avec le Hezbollah plutôt que par le régime syrien. Personnellement, je suis venu avec l’accord d’un responsable local baptisé cheikh Ayman. Je l’ai rencontré en compagnie de Louay Hussain (un homme au crâne dégarni qui fait preuve d’un enthousiasme digne d’un attaché de presse) au premier étage des bureaux du cheikh, autour d’un petit-déjeuner.

Le combattant martyr de Foua était dans l’armée syrienne, à en croire Hussain, et il a été tué à Ghouta (dans la ceinture agricole appauvrie tenue par les rebelles à l’extérieur de Damas) par la branche locale d’al-Qaida, le Front al-Nosra. «Al-Nosra, se plaint-il, brise tous les jours le cessez-le-feu. Il était peut-être dans l’armée, mais sa loyauté allait au Hezbollah et aux chiites.» Puis, se reprenant, il ajoute que «la loyauté des chiites va à la Syrie et à leur foi».

Pour beaucoup d’habitants de Foua, le groupe libanais représente non pas une force d’invasion mais une aide militaire et idéologique capitale dans la situation actuelle

Courtaud, hirsute et l’air sévère, le cheikh Ayman vient de Zahraa, une autre localité défendue par les chiites dans la province d’Alep. Il partage le pessimisme de Hussain sur la cessation des hostilités que les États-Unis et la Russie ont tenté d’imposer. Il m’explique qu’il est impossible de négocier avec les forces de l’Armée syrienne libre et tout aussi impossible de mettre en place un vrai cessez-le-feu. «Il y a beaucoup de groupes différents. On ne peut pas parler avec tout le monde», me dit-il.

Mais qui représente-t-il? «Je ne suis pas officiellement du Hezbollah, mais j’ai foi en lui», m’explique-t-il.

Le travail du cheikh est principalement de fournir des services et d’assister les familles des martyrs. Selon lui, le Hezbollah excelle en cela: l’organisation libanaise «est très bien organisée, elle est aujourd’hui installée partout en Syrie, de façon légale. Elle est organisée comme un État, ce n’est pas juste un parti. Il y a un organisme pour les martyrs, un pour les enfants, un autre pour les familles».

Le Hezbollah est entré dans la guerre de Syrie en 2012 et sa puissance militaire a été décisive dans le retournement du conflit à l’époque. Le Hezbollah a joué un rôle-clé dans la reprise de la ville d’al-Qusayr, à la frontière libanaise, à l’été 2013.

Mais, aujourd’hui que les combats se sont étendus, il est clair que l’importance du Hezbollah va bien au-delà de la ligne de front. Le groupe libanais joue un rôle de guide crucial chez les forces paramilitaires progouvernementales à travers tout le pays.

Spécialistes de la guérilla

Au moins, à Sayyida Zeinab, son modèle organisationnel permet d’offrir ce que l’État en pleine tourmente de Bachar el-Assad ne peut fournir. Plus important encore, le Hezbollah est en train d’inspirer une nouvelle génération de milices autonomes et décentralisées à son image.

À l’heure où les Syriens se replient vers les sectes, l’ethnicité, la tribu, l’expérience du Hezbollah dans la guerre irrégulière est très recherchée. Ce n’est pas seulement vrai pour la petite minorité chiite du pays: de nombreux autres groupes religieux se sont sentis menacés (ou, selon les cas, enhardis) par les conflits. Face à la vague montante de l’islamisme radical et violent au sein des mouvements rebelles, ils s’organisent à la manière du Hezbollah en forces d’«autodéfense». Des druzes de Soueïda aux chrétiens syriaques de la région de Homs en passant par les formations de «résistance syrienne» menées par les alaouites dans les provinces côtières de Lattaquié et Tartous, ils s’estiment engagés dans une lutte vitale pour la défense de leurs croyances et entretiennent une relation paramilitaire compliquée avec l’État syrien.

Certaines minorités étaient autrefois discriminées et suspectées de déloyauté par la sécurité d’État syrienne, mais les choses ont changé aujourd’hui et elles peuvent désormais afficher librement leur statut. Face à la montée de l’insurrection islamiste, les minorités ont cessé d’être les ennemis à abattre. L’État syrien a besoin de tous les appuis possibles. «C’est un peu devenu une carte “Sortez de prison” gratuite» a plaisanté une femme druze que j’ai rencontrée à Damas.

Pour les partisans du Hezbollah, l’organisation forme les habitants et leur apporte son expertise logistique afin de les aider à se défendre contre des djihadistes qui n’ont pour seul but que de détruire l’État.

«Le Hezbollah ne défend pas seulement la mosquée pour les chiites, m’explique le cheikh Ayman, mais aussi Sednaya [une ville chrétienne proche de Damas] pour les chrétiens, afin de protéger le Liban via sa frontière avec le Qalamoun.»

Des combattants du Hezbollah sont également présents à Alep, fais-je remarquer. «Alep est une zone difficile et dangereuse.» Et puis, il y a la région du Golan, qui borde Israël, où le Hezbollah a été appelé afin de «combattre al-Nosra, qui est soutenu par Israël». De nombreuses rumeurs disent en effet qu’afin de faire face aux ennemis possibles qui bordent sa frontière avec la Syrie Israël aiderait certains groupes rebelles islamistes en soignant leurs blessés.

Le Hezbollah est en train d’inspirer une nouvelle génération de milices autonomes et décentralisées à son image

Le cheikh Ayman et Hussain étaient heureux d’admettre que les membres du Hezbollah étaient entrés en grand nombre en Syrie et qu’il y avait eu de nombreux martyrs, mais tous deux maintenaient que le rôle du parti consistait principalement à former et à conseiller plutôt qu’à combattre sur les lignes de front.

«Ici, il n’y a que les leaders qui sont libanais, m’a dit le cheikh Ayman. Ils aident les Syriens à combattre en formant des groupes d’“autodéfense” et de “résistance”. La plupart des combattants sont syriens.»

Ils n’ont pas tort sur ce point. Tout comme l’armée syrienne présente trop facilement ses ennemis comme des «terroristes étrangers», les rebelles syriens confondent trop facilement le Hezbollah libanais avec les milices locales entraînées et inspirées par le groupe. Un journaliste syrien qui était présent lors des lourds combats autour de la cité de Palmyre, reprise fin mars à l’État islamique, m’a confirmé que la présence du Hezbollah se limitait à un nombre relativement restreint de conseillers (ils étaient largement moins nombreux que les combattants chiites hazaras afghans, qui, par leur ferveur messianique, constituent une excellente chair à canon).

Cible première de la haine

Hussain et moi quittons le bureau du cheikh Ayman pour nous diriger vers la mosquée, où je rencontre de nombreux chiites venus du nord de la Syrie. Mon camarade me désigne aussi quelques combattants venus d’Irak. Mais presque tout le monde arborait l’uniforme vert foncé caractéristique du Hezbollah plutôt que le kaki préféré par l’armée syrienne.

Même par rapport à Damas, la région (avec ses immeubles inachevés et ses bâtiments calcinés) apparaît comme un abîme de misère et de pauvreté. En raison du conflit et de l’afflux de réfugiés, sa population a doublé, pour passer à 150.000. La grande majorité sont des chiites qui ont fui les conflits religieux ailleurs dans le pays pour trouver refuge ici, foyer naturel de leur petite communauté. Pour la même raison, la région est devenue la cible première de la haine de l’État islamique envers les chiites. Depuis le début de l’année, Sayyida Zeinab a été touchée par deux importants attentats-suicides, qui ont tué des centaines de personnes et fait encore plus de blessés.

Nous manquons d’être renversés par une ambulance qui passe en trombe devant nous, un nouveau combattant blessé à bord. Un chœur d’écoliers vêtus comme des boy-scouts, chacun avec une petite trompette, s’affaire aux répétitions des funérailles du martyr de Foua. Dans une artère centrale, nous passons à l’emplacement d’un attentat mené par l’État islamique en février 2016, qui a fait une centaine de morts. L’une des bombes visait une camionnette pleine de combattants. La deuxième a explosé au milieu du marché, de l’autre côté de la route. À l’un des étals, un petit garçon de 10 ans se tient assis, entièrement immobile, les jambes posées comme des buches de bois. L’explosion l’a laissé avec un côté du corps entièrement paralysé. Trois semaines après mon départ, le 25 avril, une attaque de l’État islamique à la voiture piégée tuera une quinzaine de personnes et en blessera bien plus encore.

Aux portes de la mosquée historique, la sécurité est intense. L’endroit fourmille de pèlerins et combattants du monde entier qui déambulent en arborant tous un foulard vert, mais les gardes ne veulent prendre aucun risque: les téléphones sont confisqués et tout le monde est consciencieusement fouillé. Richement décorée à la manière iranienne et surmontée d’un dôme doré, la mosquée a été en grande partie épargnée par le conflit. L’intérieur est décoré de cristaux scintillants. «Quand on ne se sent pas bien, m’explique Hussain, on vient ici pour prier.»

C’est un peu devenu une carte ‘Sortez de prison’ gratuite

Une femme druze rencontrée à Damas par rapport à l’attitude de l’État syrien vis-à-vis des minorités

De jeunes combattants en tenue militaire, certains venus d’Irak, d’autres de plus loin, font la queue pour toucher le mausolée ou prient en silence, demandant à Zeinab d’intercéder en leur faveur. Certains sont en larmes, d’autres prient au sol. Mains ouvertes, paumes vers le haut, de jeunes hommes lisent tranquillement à voix haute les textes coraniques affichés aux murs.

Armés de fourches

À Salamiyah, petite localité au cœur de la province centrale d’Hama et fief ancestral de la communauté ismaélienne, la rue principale est jalonnée du même type de portraits de martyrs et le discours de «résistance» est indissociable de la rhétorique employée au mausolée de la banlieue de Damas.

Il y a eu ici des manifestations contre le régime syrien au début des soulèvements en 2011, mais on n’assiste plus à de tels mouvements de contestation aujourd’hui. La ville est encerclée par les djihadistes de l’État islamique et d’al-Nosra, qui considèrent les ismaéliens comme des hérétiques. Comme à Sayyida Zeinab, la population de Salamiyah a presque doublé depuis le début du conflit, puisque, pour fuir les discriminations, les ismaéliens sont revenus vers ce qui leur semblait être leur fief naturel.

Sur place, un représentant du gouvernorat local me présente à deux vieux hommes membres d’un mouvement pansyrien baptisé Parti social nationaliste syrien, qui (avec le parti Baas au pouvoir et le groupe paramilitaire des Forces de défense nationale) fournit des milliers de volontaires locaux pour aider l’armée syrienne à combattre le Front al-Nosra et l’État islamique.

M’indiquant une petite faucille ornementale sur le mur d’un café, l’un d’eux m’explique que, si la situation devient désespérée, il n’hésitera pas à se servir même de cela pour repousser les islamistes. «Ils disent qu’il faut nous tuer, me dit-il. On est prêts à tout.»

Même si je n’ai vu aucune preuve de l’implication du Hezbollah, il est très probable que ces habitants armés de fourches bénéficient de l’expérience du Hezbollah en matière de guerre asymétrique (ou que ce sera bientôt le cas). Au Liban au moins, le Hezbollah et le Parti social nationaliste syrien travaillent ensemble depuis un certain temps.

C’est le type de conflits pour lesquels le Hezbollah, qui s’est fait connaître en menant une guerre non conventionnelle contre l’armée israélienne dans le sud du Liban, a été créé. Lorsque, de retour au bureau municipal de Sayyida Zeinab, j’ai demandé au cheikh Ayman si les combattants du Hezbollah étaient meilleurs que les soldats de l’armée syrienne, il m’a répondu très diplomatiquement: «Ils ont une plus grande expérience de ce type de guérilla.»

Lorsque la guerre sera terminée en en Syrie, m’a affirmé le cheikh Ayman, les milliers de volontaires locaux organisés à son image retourneront à leur travail et à leurs familles, et le Hezbollah retournera au Liban. «Nous avons d’autres affaires à régler là-bas», m’a-t-il dit.

Lorsque je lui ai demandé si le rôle très controversé joué par le Hezbollah dans la défense du régime syrien à Kuneitra et dans le Golan pourrait impliquer l’apparition d’un nouveau front contre Israël, il a souri et m’a répondu: «Tout est possible.»

À court terme, cette réponse n’était que pure bravade. Les alliés syriens du Hezbollah ont assez de mal à rester en vie pour ne pas se risquer à attaquer Israël —mais rien n’empêche de penser à ce qui pourrait se passer après.

Si l’intervention du Hezbollah en Syrie lui a valu quelques désertions et une baisse de popularité à l’international chez ceux qui condamnent sa décision de s’allier au régime syrien, le groupe s’est fait de nouveaux amis et a développé de nouveaux concepts militaires. S’il sort victorieux du conflit, il pourra peut-être se servir de sa nouvelle autorité pour s’imposer au sein d’une armée syrienne qui s’essouffle ou de ce qui la remplacera.

Dans les rues de Sayyida Zeinab, la popularité du Hezbollah est difficile à nier. Tout en conduisant dans le quartier, notre chauffeur de taxi salue plusieurs camions de combattants qui nous croisent à toute vitesse.

«Jaish al-Hur», plaisante-t-il: l’armée syrienne libre. C’est de l’humour noir syrien. L’armée syrienne libre est son ennemie. Et il n’y a pas un seul de ses combattants dans les environs.

Comme presque toutes les personnes que j’ai rencontrées à Sayyida Zeinab, il vient de l’une des enclaves chiites du nord de la Syrie. Là-bas, il avait constamment une arme dans son taxi. Dans sa ville natale, Zahraa, m’a-t-il expliqué, il avait combattu l’armée syrienne libre, puis le Front al-Nosra et les islamistes. «La population de Zahraa a été forte. Nous les avons tous tués.»

Pourrait-il imaginer refaire confiance aux habitants sunnites des villages voisins? «Il n’y a plus de confiance, mais il n’y a pas de peur.»

Pour qui combattait-il? «Le Hezbollah.»

Ce reportage a été soutenu par le centre Pulitzer pour le reportage de crise.

James Harkin Journaliste

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