Boire & manger

Scapa, la distillerie de whisky sur le front de deux Guerres mondiales

Temps de lecture : 4 min

On vient de «fêter» le 100e anniversaire de la bataille de Jutland, quelques jours à peine avant les commémorations du Débarquement de juin 1944. Mais saviez-vous que c’est depuis une distillerie des îles Orcades, au nord de l’Écosse, que la Royal Navy britannique affronta par deux fois l’Allemagne?

La distillerie Scapa
La distillerie Scapa

Ce n’était pas la première fois que la Royal Navy repliait sa base principale dans le dédale d’îles et de détroits de l’archipel des Orcades, tout au nord de l’Écosse. Déjà, au temps des guerres napoléoniennes, les navires de Sa Majesté avaient perçu tout l’intérêt du Scapa Flow, l’un des plus grands ports naturels en eaux profondes, encerclé d’îles qui le protègent. En 1913, le haut commandement britannique n’attendit pas qu’une balle coupe le sifflet de l’archiduc François-Ferdinand, sonnant le coup d’envoi de la Première Guerre mondiale, pour mettre de nouveau cap vers septentrion et la baie cernée de terres plates, à la frontière du grand nulle part.

Entre-temps, en 1885, et tant pis pour les troupes qui avaient tenu tête à Bonaparte, deux distillateurs de Glasgow avaient eu l’idée saugrenue de planter des alambics précisément dans cette baie de Scapa qui donna son nom au business balbutiant. Franchement, les gars, vous aviez perdu un pari? Ravis de l’aubaine, les officiers british qui réquisitionnèrent la distillerie et les chais pour y installer leur QG ne se posèrent pas la question.

Mauvais management de guerre

Scapa ne serait pas la seule distillerie montée au front: au nord d’Inverness sur la côte est, notamment, Dalmore fila elle aussi ses clés à l’amirauté qui pelleta un peu plus le port où débarquaient les fûts et chassa les anges des chais abattus pour laisser place aux baraquements. Pas fous, les tauliers s’empressèrent d’exfiltrer les stocks liquides vers Balblair et Glenmorangie, qui en restituèrent poliment la moindre barrique à la fin de la guerre. Des gentlemen, ces Écossais, prêts à cocufier leur voisin mais pas à toucher à son whisky.

Ne vous égarez pas en imaginant les soldats se rincer la glotte à la source auprès des alambics: pendant les deux conflits mondiaux, le whisky n’étant pas jugé prioritaire à l’effort de guerre (mauvais management, si vous voulez mon avis), les distilleries de malt ont dû cesser la production (1). En principe. Seules quelques distilleries de grain, équipées en colonnes capables de produire de l’alcool industriel à usage médical ou militaire tournaient encore. Il n’est pas impossible que quelques gouttes en aient été prélevées à des fins de contrôle qualité…

Torpillés

Scapa attend son heure, grouillant de matafs reconnaissants qui lui sauvèrent la vie en faisant la chaîne armés de seaux depuis le rivage lorsqu’un grave incendie lui rongea l’os. Tout le monde est sur les dents depuis qu’en septembre 1914 un sous-marin allemand a réussi à s’infiltrer ni vu ni connu dans le Scapa Flow, torpillant trois navires british. Mais sur sa falaise escarpée, la distillerie occupe le fauteuil d’orchestre pour voir partir la Grand Fleet à l’affrontement, fin mai 1916, il y a exactement cent ans.

À la fin de la guerre, Scapa remet en route ses alambics en triplant sa capacité: il faudra bien ça pour penser les blessures de l’âme et endurer la paix

Les bâtiments de l’amiral Jellicoe, prévenus d’une offensive allemande, jaillirent de la baie pour s’élancer à la rencontre de la marine impériale du kaiser, dans ce qui reste la plus grande bataille navale de l’ère moderne. À 200 km des côtes norvégiennes et de la péninsule danoise du Jutland, les 31 mai et 1er juin, quelque 250 navires allaient s’affronter sans merci, raté, touché, coulé, laissant 8.500 morts avec pour seul linceul les profondeurs de la mer du Nord. Chaque camp clama victoire, mais dès lors les bateaux germaniques restèrent sagement au port.

Renflouage

Carrée au premier rang avec vue sur l’Histoire, Scapa observera à la fin de la guerre l’un des plus dramatiques suicides navals. Ignorant que l’armistice était prolongé de deux jours, le vice-amiral allemand Von Reuter donna l’ordre à sa flotte «désarmée et déshonorée», rassemblée dans le Flow par les Alliés, de se saborder pour éviter la réquisition. Soudain, et presque simultanément selon les témoins, 74 bâtiments (50 destroyers, 10 cuirassés, 6 croiseurs de bataille et 8 croiseurs légers) s’expédièrent par le fond le 21 juin 1919 –52 d’entre eux réussissant leur coup. Le renflouage s’avéra une occupation à plein temps de l’entre-deux-guerres…

En 1939, rebelote, la Grand Fleet retrouve ses habitudes dans les Orcades et à la distillerie. Pas seulement pour échapper aux bombardements du Reich, mais également pour contrôler les accès à la mer du Nord et protéger les convois qui ravitaillent la Grande-Bretagne depuis les États-Unis (la Manche était rendue impraticable par les combats), notamment depuis la capitulation de la France et de la Norvège toute proche.

Les barrières de Churchill

«Barrières de Churchill»

Les cicatrices sont toujours visibles. Personne dans les Orcades n’aurait songé à les abraser, la guerre a marqué les hommes, l’Histoire et la terre. Les épaves rouillées entament les eaux partout alentour, affleurant près des côtes, vaste cimetière marin qui ne disparaît pas tout à fait de la surface. Les digues de blocs de pierre coulés entre les îles pour en fermer le chemin aux U-Boots sont restés, comme autant de ponts jetés vite fait sur les flots qui servent aujourd’hui encore de liaisons routières, consolidées par les sables déportés par le courant.

Ce sont les fameuses «barrières de Churchill», érigées en 1942 par les prisonniers italiens capturés en Lybie après qu’en octobre 1939 le cuirassier HSM Royal Oak fût coulé par le sous-marin allemand U-47 dans le Scapa Flow. Cette tombe d’acier où reposent 833 matelots gît sur le sable, inviolée, dans les eaux changeantes par 27 mètres de fond. Marqué en surface d’une bouée, ce mausolée silencieux est la seule épave qui soit interdite aux plongeurs.

Sur l’îlot de Lamb Holm, la chapelle italienne construite par les prisonniers avec des matériaux de fortune, taule demi-cylindrique et cartons plâtrés peints en trompe-l’œil, se dresse en vigie de l’Histoire. À la fin de la guerre, Scapa remet en route ses alambics en triplant sa capacité: il faudra bien ça pour penser les blessures de l’âme et endurer la paix, et je vous raconterai un jour le whisky de cette distillerie unique, promis. Mais pas loin de 70 distilleries écossaises ne rouvriront pas.

1 — En 1916 plus précisément pour la Première Guerre Retourner à l'article

Newsletters

Peut-on manger du porc vegan quand on est musulman?

Peut-on manger du porc vegan quand on est musulman?

Ça a l'air tellement bon.

Manger épicé, un symbole de virilité (selon les hommes)

Manger épicé, un symbole de virilité (selon les hommes)

Le piment serait-il un pénis de substitution?

Aux Lyonnais, près de l'Opéra Comique, et dix autres excellents bistrots parisiens

Aux Lyonnais, près de l'Opéra Comique, et dix autres excellents bistrots parisiens

Des adresses hautement recommandables pour faire vibrer les papilles et se réchauffer le cœur.

Podcasts Grands Formats Séries
Slate Studio