Culture

L’esclave Kunta Kinte, un héritage hip-hop à deux voix

Temps de lecture : 7 min

Les nombreuses références au personnage esclave de Kunta Kinte dans le hip-hop américain et français sont révélatrices de plusieurs choses: l’esclavage inscrit dans la mémoire collective américaine et les difficultés à mettre des mots sur le passé post-colonialiste français.

À gauche, Kendrick Lamar dans le clip de «King Kunta» (capture d’écran YouTube); à droite, le clip «All in» de Leck (capture d’écran YouTube) | Montage Slate.fr
À gauche, Kendrick Lamar dans le clip de «King Kunta» (capture d’écran YouTube); à droite, le clip «All in» de Leck (capture d’écran YouTube) | Montage Slate.fr

Habitués du name-dropping, les rappeurs usent souvent de personnages tirés de la culture populaires pour exprimer une attitude, une position. Parmi la masse de noms, de référence, celle de Kunta Kinte. Un jeune esclave, personnage principal du livre de 1976 Racines d’Alex Haley, Mandingue capturé en 1767 puis emmené en Virginie, aux États-Unis. La fiction raconte son parcours, ses envies de liberté, sa condition dans la plantation où il a été bassement renommé Toby. Son mariage aussi, avec une autre esclave, puis la vie de leur fille et de ses descendants.

Une chronique de l’esclavage axée sur les racines de l’Amérique, loin de l’image d’Épinal des pères fondateurs. Un contre-pied qui trouve rapidement écho chez les noirs américains dès sa sortie, jusqu’à devenir un best-seller.

«I can make an Einstein’s mind feel stupor’
And I can make an insecure bitch feel super’
Realest nigga ever - Kunta - Kinte
Ultra - master - super - sensei»

Big Sean – «Supa Dupa», 2010

Pas étonnant donc de le retrouver dans le rap, que ce soit américain ou français. Tout de même, la liste des artistes faisant référence à Kunta Kinte est longue: Kendrick Lamar, Busta Rhymes, MC Solaar, Sexion d’Assaut, Missy Elliott, Ministère A.M.E.R., IAM, Future, Booba, Médine, Kaaris, Big Sean, Pit Bacardi, Sefyu, Leck... Et si ces nombreuses références disent bien à quel point le livre d’Alex Haley s’est répandu comme une traînée de poudre dans une large frange de la culture populaire, elles soulignent surtout les différences de perception de l’œuvre entre les deux côtés de l’Atlantique.

«Yo, yo yo, mayday mayday, mayday mayday
Walk barefoot on niggas like Kunta Kinte»

Busta Rhymes – «Rhymes Galore», 1997

Aux États-Unis, l’image de Kunta Kinte a depuis longtemps été digérée. Le livre, qui rencontre certes un succès retentissant à sa sortie, n’est, d’une certaine manière, qu’une chronique supplémentaire de l’esclavage. La mémoire collective américaine prend déjà en compte cette face de l’histoire qu’elle ne peut de toute façon pas cacher. Kunta Kinte vient s’ajouter aux Salomon Northup (de Twelve Years a Slave, 1853), Emily (Uncle Tom’s Cabin, 1852), Clytemnestra Stupen (Absalon, Absalon!, 1953), Oronoko (Oronoko, 1688), ou encore Huckleberry Finn (The Adventures of Huckleberry Finn, 1884). Une liste de personnage esclaves déjà bien ancrés l’inconscient anglo-saxon.

Les rappeurs américains citent Kunta Kinte comme un prétexte à l’ego trip, comme une fierté individualisée

«Prince couldn’t get me change my name papa
Kunta Kinte a slave again, no sir
Picture black’s saying, Oh yes’a massa (No!)»

Missy Elliott – «Work It», 2002

Le fameux second degré du rap américain

Et l’impact sur le hip-hop est visible. Les rappeurs américains citent Kunta Kinte comme un prétexte à l’ego trip, comme une fierté individualisée. De là à dire que la dénonciation des injustices sociales est absente du corpus US, il n’y a qu’un pas. L’esclave d’Alex Haley s’imbrique dans un second degré propre au rap US, où même les maux les plus profonds peuvent être détournés. Les années 1960, où les origines devenaient revendiquées et valorisées aux États-Unis, sont passées par là. Les combats pour les droits civiques et la réhabilitation des mémoires (même s’il reste du chemin à faire) aussi. À tel point que Jay Reaper, tout en finesse, l’incorporera même dans un couplet bien sexy-dirty lors de son featuring avec Dope D.O.D..

«Let me stick it in I like to fill my women, fill ‘em up, no kind to cum in cunt
I cum like Kunta Kinte
Got my dick up in her, sexually I’ll be a sinner»

Dope D.O.D feat. Jay Reaper – «Butterflies», 2015

Et si la figure de Kunta Kinte refait parler d’elle aujourd’hui, c’est en grande partie grâce à Kendrick Lamar. À l’instar de l’image du négus, roi local de l’empire d’Éthiopie, qu’il a largement utilisée dans sa musique (parfois en commettant quelques erreurs, comme le révélait un excellent article de Okayafrica le 17 février 2016), il titre l’un des morceaux «King Kunta» sur son dernier album How To Pimp A Butterfly. Lamar s’est justement, grâce à cet album, inscrit dans une volonté de ramener le discours social dans le hip-hop américain. Et la manière dont il fait référence au personnage en est une preuve supplémentaire.

«Bitch, where you when I was walkin’?
Now I run the game got the whole world talkin’, King Kunta
Everybody wanna cut the legs off him, Kunta
Black man taking no losses, oh yeah»

Kendrick Lamar – «King Kunta», 2015

Le passé post-colonialiste français et le rap

En France, les choses sont nettement différentes. L’image de Kunta Kinte, personnage vivant donc au XVIIe siècle, est constamment mise en parallèle avec notre époque. Usage de métaphore oblige, mais aussi discours social et politisé. Et les premiers à y faire référence sont le Ministère A.M.E.R., dès 1992 dans leur titre «Damnés»:

Les lyrics renvoyant à l’esclavage n’ont rien d’innocent dans le rap français

«Moins le blanc est bête, plus il pense que le noir est intelligent
Ai-je un droit sur les terres de chez moi nos ancêtres ont-ils eu des droits
Ou le schéma était-il encore une fois des damnés comme Kunta Kinte, devant vos lois?»

Les lyrics renvoyant à l’esclavage n’ont rien d’innocent dans le rap français, comme l’explique Laurent Béru dans la revue Volume!, en 2008. Lire le rap français au prisme des références à Kunta Kinte, c’est prendre en compte son rapport au post-colonialisme:

«Quand des citoyens français noirs antillais ou aux origines subsahariennes prennent pour exemple les esclaves rebelles à l’ordre du “maître blanc”, c’est le signe qu’il est plus ou moins affirmé que la place du non-blanc au sein de la société française est toujours subordonnée au bon vouloir du blanc. Certes, l’esclavage physique dans les îles antillaises et la colonisation territoriale au sein des pays africains sont terminés, mais, d’après certains rappeurs, une “colonisation de l’esprit [et] un esclavage mental” (Bazin, 1995: 232) persistent. […]

En France, si le communautarisme ethnique et le nationalisme racial sont loin d’être aussi affirmés qu’aux États-Unis, certains collectifs de rap hexagonaux n’hésitent pas à écrire de véritables hymnes musicaux en faveur de la fierté et de la dignité des minorités noire et maghrébine; ils n’hésitent pas à mettre en avant leur origine maghrébine ou subsaharienne. À l’instar de leurs pairs d’outre-Atlantique, des rappeurs français s’inspirent des figures marquantes de l’anti-impérialisme et de l’antiracisme, qui contribuèrent par leurs actes et leurs discours à promouvoir l’égalité entre les hommes, et à œuvrer pour l’émancipation des populations non caucasiennes.»

«Fers aux mains, chaînes aux pieds, on traîne un boulet
Du fond du cœur, on fait ça serviles, plein d’honneur
Pour nos sœurs on se bat, mal aiguillés
Résidents aigris du négrier
À coup surannés, vol plané suite aux feintes grillées
Serviteurs de notre esclavage, armés de Kunta Kinte
De pseudo-sauvages illettrés»

IAM – «Tempérament Kunta Kinte», 1997

Kunta Kinté enlève son collier, mais ils nous resserrent les menottes. On aime tous la mélodie, mais on joue pas les mêmes notes

Leck – «All In», 2013

C’est aussi le renvoyer à l’éternel et triste débat du mauvais et du bon rappeur.

«De manière générale, le rappeur français non blanc ne peut être “portraitisé” dans les commentaires médiatiques qu’en tant que “bon” ou “mauvais”; il est quasiment “enfermé” dans cette binarité comportementale —celle-ci étant marquée d’un manichéisme ethnoculturel.

Le “bon rappeur” est celui qui évoque (très) peu ou pas (du tout) les conséquences de l’esclavage et du colonialisme, et qui affirme que la misère socioéconomique des cités de banlieues n’est pas un horizon inéluctable, irréversible pour la descendance des Antillais venus migrer en métropole et celle des Africains venus immigrer en France.

Par contre, le “mauvais rappeur” est celui qui aborde des thèmes controversés, qui n’hésite pas à revenir sur les pages sombres et peu glorieuses de l’histoire de France (infériorisation des non-blancs par les blancs, tortures institutionnalisées lors de la guerre d’Algérie, massacre de masse du 17 octobre 1960…).»

«Demande à Sami Naceri si la première fois qu’un arabe échappe au contrôle de routine c’était pas dans Taxi
Complexés dans tous les scénarios les noirs meurent les premiers
Ça passe bien depuis Kunta Kinte»

Sefyu – «La Légende», 2006

Jusqu’aux noms d’artistes

Évidemment, Kunta Kinte n’est pas la seule figure permettant aux rappeurs l’expression d’un malaise lié au post-colonialisme et au parcage social des cités françaises. Le groupe La Brigade, qui en 2005 intègre à son album Un Esprit Libre Ne Meurt Jamais quatre interlude dédiées à Martin Luther King, Ghandi, Geronimo et Nelson Mandela. La Rumeur, Mafia K’1 Fry, Médine, Youssoupha,font partie de la très longue liste des artistes s’inscrivant ouvertement dans cette démarche.

«Pardonnez mon langage, c’est celui d’Molière
Ma position? Kunta Kinte enlève son collier
Kunta Kinté enlève son collier, mais ils nous resserrent les menottes
On aime tous la mélodie, mais on joue pas les mêmes notes»

Leck – «All In», 2013

Les noms de crews, de groupes, les pseudos, les blazes, les alias... Nèg’Marrons, Mafia K’1 Fry, Tout simplement noir... Reflet d’une tendance que l’on retrouve dans l’ADN du hip-hop US, dans la Zulu Nation d’Afrika Bambaataa et qui perdure aujourd’hui en France. Kunta Kinte, certes visible, n’en est qu’un révélateur supplémentaire.

«Mes frères sont dans la cible, pas d’indulgence, jamais acquittés
Pour être libre j’ai la virulence de Kunta Kinte»

Youssoupha (feat. Kool Shen) – «Le Monde est à Vendre», 2007

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