Double XCulture

S'il n'y a pas de femmes réalisatrices chez Ghibli, c'est qu'elles manqueraient d'imaginaire

Repéré par Aude Lorriaux, mis à jour le 08.06.2016 à 14 h 50

Repéré sur The Guardian

D'après un producteur du célèbre studio d'animation japonais, «les femmes sont réalistes, les hommes sont idéalistes.» Tout est bon pour justifier les discriminations.

Crédit: Kiki la petite sorcière, Hayao Miyazaki / Ghibli.

Crédit: Kiki la petite sorcière, Hayao Miyazaki / Ghibli.

C’est une petite phrase glissée dans une interview du Guardian avec un des producteurs du studio Ghibli qui a travaillé sur Le Château ambulant de Miyazaki, Le Conte de la princesse Kaguya de Takahata ou Souvenirs de Marnie. Alors que le journaliste demandait à Yoshiaki Nishimura s’il comptait un jour employer une femme comme réalisatrice, le Japonais s’est fendu d’une drôle de réponse:

«Cela dépend de quel type de film. Au contraire des films d’action, les films d’animation doivent simplifier le monde réel. Or, les femmes tendent à être plus réalistes que les hommes, et elles s’occupent d’ailleurs très bien des tâches du quotidien. Les hommes sont plus idéalistes –les films de fantaisie ont besoin de cette approche. À mon avis, ce n'est pas une coïncidence si on sélectionne plus d’hommes pour ce job».

Voilà, en quelques mots, un préjugé énoncé tranquillement, repris et mis en titre par l’article du Guardian sans même une phrase pour s’interroger sur la véracité de cette hypothèse, sans examen de cette théorie bizarre, sans aucun débat contradictoire. Et si cette idée était tout bonnement sans fondement?

Le cliché habituel est plutôt inverse

Pour justifier de ne pas donner le pouvoir aux femmes, on aura vraiment tout entendu. La plupart du temps, le préjugé en la matière est plutôt inverse. On juge les femmes moins rationnelles et plus émotives. Un sondage Opinionway rapportait ainsi l’année dernière que près de sept Européens sur dix (67%) considèrent que les femmes n'ont pas les capacités pour «devenir des scientifiques de haut niveau», en mettant en avant, parmi les raisons de cette incapacité selon eux, un manque «d'esprit rationnel» et «d'esprit pratique». La distribution des clichés sexistes s’effectue plutôt ainsi: aux femmes le cœur et l’imagination, aux hommes l’intelligence pratique et la raison.

Une distribution sexiste relayée par les sites masculinistes de drague simpliste, et aussi largement entretenue par une partie de la psychanalyse, comme en témoigne cette interview de la psychanalyste, psychothérapeute et sexologue Catherine Blanc à Pyschologies.com:

«Au moment où les pulsions sexuelles s’éveillent, la femme découvre son corps et son sexe à travers son imaginaire, alors que l’homme est dans le visible, le concret. Il a automatiquement une façon de se poser dans le monde qui est efficace, pragmatique, quand la femme est davantage dans le ressenti de son émotion, dans son intériorité. L’un est plus volontiers dans les actes, l’autre plus naturellement dans le ressenti.»

Des différences psychologiques minimes

Des femmes dotées de moins d’imagination que les hommes, et plus «réalistes» ou pragmatiques qu’eux? Cette affirmation, comme son excès inverse, n’est pas corroborée par les études sur les comportements féminins et masculins, qui montrent que les différences psychologiques sont plutôt minimes, et que leur fondement, quand elles existent, relève d’avantage de l’acquis que de l’inné.  

«Il y a certainement des sortes de caractéristiques où les deux sexes sont catégoriquement différents. Sur des caractéristiques physiques, sur la force, par exemple. Et quand nous avons étudié ces genres de variables, nous avons en effet trouvé des différences selon les catégories. Mais en ce qui concerne les aspects plus psychologiques [c’est-à-dire les goûts, les intérêts, les traits de personnalité, ndlr], il n’y a tout simplement pas de différences catégoriques entre les hommes et les femmes», affirmait il y a deux ans le chercheur Harry Reis, professeur de psychologie à l’Université de Rochester, et auteur d’une étude battant en brèche l’idée que «les hommes viennent de Mars, les femmes de Vénus».

Il existe en fait plein de femmes dans le cinéma d'animation, à tel point qu'elles étaient à l'honneur du Festival international d'Annecy en 2015. Mais pour justifier des discriminations, il est visiblement préférable de s’arranger un peu avec la réalité.

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