Boire & manger

Finissons-en avec la culture «foodie», elle nourrit les inégalités

Mélissa Bounoua, mis à jour le 09.06.2016 à 11 h 33

Deux auteurs américains montrent comment l’amour de la bonne bouffe et des bons produits est presque devenu un discours politique qui vient renforcer les inégalités qu’il entendait combattre.

Quand la gourmandise se transforme en signe de richesse | Lindsay Buckley via Flickr CC License by

Quand la gourmandise se transforme en signe de richesse | Lindsay Buckley via Flickr CC License by

Si vous dépensez régulièrement des sommes conséquentes au restaurant ou en faisant les courses dans des épiceries qui vendent des «bons produits» à prix d’or, certains parlent sûrement de vous comme d’un ou d’une «foodie».

Cette génération de bons mangeurs, c’était déjà l’objet d’un documentaire de Canal+ en 2014 qui se présentait alors comme un «décryptage d’une génération qui change radicalement l’idée que l’on se fait de la gastronomie». «L’Amour Food», c’est son titre, était le «récit d’un changement de mentalités aussi soudain que profond qui a fait d’une pratique considérée il y a peu comme bourgeoise et compassée un mouvement glamour et désirable, à l’avant-garde d’une prise de conscience plus large sur l’importance de “bien” se nourrir».

Aujourd’hui, une auteure américaine poursuit l’analyse et démontre dans un très juste (et très drôle) article du site The Baffler que cette nouvelle approche de la gastronomie nourrit les inégalités qu’elle voudrait combattre.

Aimer bien manger, cette distinction sociale

Car ces personnes qui aiment manger, et bien, recherchent l’authenticité, le goût, veulent des produits naturels, sans pour autant aimer la formalité des restaurants étoilés. Pour ça, ils boivent parfois des cafés deux fois plus chers que celui du bar du coin et sont amateurs de bistronomie, dont certaines figures ont obtenu des étoiles au guide Michelin(la boucle est bouclée), et les prix des menus suivent.

Cette envie, cette gourmandise se transforme ainsi en signe de richesse, argumente Heather Havrilesky sur The Baffler:

«Si cela a permis une chose, c’est d’amener notre système alimentaire déjà segmenté en classes à des extrêmes toujours plus grands, avec un accès encore plus facile à un plat au lapin ou aux oursins japonais tandis qu’à l’autre extrême c’est un terrain vague de bouillie industrielle, préparée et à bas prix.»

Elle n’oublie pas que tout le monde mange et que nous y prenons tous du plaisir. Mais ceux dont elle veut parler dans l’article font de leur façon de manger un gage de réussite, aiment à montrer qu’ils sont exemplaires. Ils écrivent des critiques sur Yelp, parlent le langage que l’on parle dans les cuisines (ils l’ont notamment appris en regardant Top Chef):

Pour se donner bonne conscience et s’ériger en défenseur de l’environnement, le foodie se rassure en se disant qu’il œuvre pour les agriculteurs qui font du bio, n’utilisent pas de pesticides, ne cultivent pas d’OGM...

«Voilà l’horrible sous-texte de notre sincère adoration pour le chèvre de Humboldt Fog [une marque américaine] et de “sa couche de cendre végétale”. Elle nous confère un statut de locavore si durement gagné que nous aimons goûter et qui parle pour nous, avec le prix qui va avec (25 dollars par livre). Un sentiment pour lequel nous avons payé la dîme à l’église de la gastronomie. Mais, au-delà de ça, cela nous distingue de ceux qui sont moins saints, ceux qui ne consomment pas d’antioxidants, les moins riches d’entre nous.»

«Badge d’appartenance aux classes supérieures»

L’achat de produits de qualité devient ainsi un nouveau marqueur social très présent puisque quotidien. L’amateur de bons fromages entre dans le club de ceux qui peuvent manger un Manchego dont le lait a été affiné pendant 18 mois. Mais pour se donner bonne conscience et s’ériger en défenseur de l’environnement, le foodie se rassure en se disant qu’il œuvre pour les agriculteurs qui font du bio, n’utilisent pas de pesticides, ne cultivent pas d’OGM, qu’il ne détruit pas l’environnement. Mais faire de la nourriture un produit rare et précieux peut avoir les conséquences inverses car les petits producteurs n’ont pas toujours la variété de produits dont les nombreux restaurants ont besoin, continue l’auteure:

«Promenez-vous dans les parties les plus chics de Brooklyn [...] et vous découvrirez que ceux qui auraient été autrefois de simples roturiers espèrent désormais s’en mettre plein la panse comme des rois et reines tous les jours de leur vie.»

Cette ascension sociale par l’alimentation, c’est déjà ce que notait en 2012 William Deresiewicz dans un texte publié par le New York Times:

«La culture foodie est un badge d’appartenance aux classes supérieures, [...] c’est là où se joue l’aspiration à un statut et une forme de compétition, c’est aussi l’occasion permanente d’être snob, de montrer que l’on fait mieux que les autres, aussi une certaine forme d’agression sociale (“mon marché a de plus grosses, de meilleures et de plus fraîches tomates que le vôtre”). Personne ne se soucie plus que vous sachiez qui est Mozart ou Leonardo, mais vous avez tout intérêt à pouvoir discuter de la différence entre une ganache et l’enrobage.»

Un snobisme qui ne veut pas l’être

Le phénomène n’est pas qu’américain puisque, lorsqu’un projet d’envergure est dessiné à Paris, clairement adressé à ces amateurs de légumes frais/bio/de petits producteurs, de bonnes viandes et de bons fromages, un article dans L’Express titre: «“La Jeune Rue” dans le Marais, le projet gastronomique et design qui va changer Paris». À lire l’article, un nouveau quartier allait sortir de terre. Sauf que, fin 2014, l’homme derrière le projet était lâché par ses investisseurs et mis en examen en mars 2016. Ce qui allait devenir le temple du foodie à Paris n’existera donc jamais.

En 2014, déjà, l’auteur du documentaire L’Amour food, le journaliste Olivier Joyard, se demandait au moment de cette annonce si la culture food allait trop loin dans la capitale. Se décrivant comme un «foodie de base», il disait lui aussi comment cette rue deviendrait un instrument de distinction sociale mais souhaitait tout de même y participer:

«Lucide, le foodie comprend que l’idée d’un parcours fléché du bon goût, ici la bonne tomate de pleine terre, là le poisson pêché à la ligne et ramené à Paris en voiture électrique, relève autant de la recherche de distinction sociale que du projet écologique, politique et commercial.

 

Il est au courant que le plaisir, culinaire ou autre, ne vient pas forcément sur commande et que l’idée de passer ses samedis après-midis entouré de gens qui lui ressemblent pourrait l’embarrasser. Cela posé, le foodie ira quand même à l’ouverture de la première boutique –mais probablement la deuxième semaine, pour éviter les hipsters

Il résumait là tout le paradoxe du foodie, ce snob qui ne croit pas ni ne veut l’être.

Mélissa Bounoua
Mélissa Bounoua (93 articles)
Rédactrice en chef adjointe de Slate.fr
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