Monde

À Athènes, dans un hôtel désaffecté, la drôle de vie des réfugiés en transit

Marina Rafenberg, mis à jour le 08.06.2016 à 9 h 10

Depuis la fermeture des frontières en mars, la Grèce est devenu un cul-de-sac pour près de 53.000 réfugiés qui n’ont désormais qu’une option : postuler au programme de relocalisation de l'Union européenne.

L'entrée de l'hôtel Plaza, abandonné depuis six ans et réouvert pour accueillir près de 400 réfugiés.

L'entrée de l'hôtel Plaza, abandonné depuis six ans et réouvert pour accueillir près de 400 réfugiés.

Athènes (Grèce)

Au centre d’Athènes, la façade de l’hôtel Plaza paraît décrépie, mais l’intérieur est flambant neuf. L’établissement fermé depuis six ans a rouvert ses portes fin avril pour accueillir des centaines de réfugiés bloqués en Grèce à la suite de la fermeture des frontières. Un squat qui a vu le jour grâce à des activistes de gauche, essentiellement des militants antifascistes grecs et étrangers venus des quatre coins du monde. «Il est normal qu’un bâtiment de huit étages vide au centre d’Athènes puisse être mis à la disposition des réfugiés. Nous ne pouvions pas laisser autant de personnes dormir dans la rue ou patauger dans la boue», assure Yannis Androulidakis, un porte-parole du réseau de solidarité aux réfugiés.

Une fois la porte d’entrée passée, après un contrôle des gardes de l’établissement qui surveillent d’éventuelles incursions de militants d’extrême droite, le temps semble s’être arrêté. Au Plaza, on s’occupe comme on peut: des activités sont organisées pour les enfants, une bibliothèque avec des livres en arabe a été improvisée, des tâches ménagères sont réparties. Mais tout le monde n’a qu’une idée en tête: rejoindre le nord de l’Europe et attendre d’avoir enfin un rendez-vous avec les services d’asile grecs pour enclencher le processus de relocalisation qui va leur permettre d’être transféré vers un autre pays européen.

Alan, 25 ans, vient d’Alep en Syrie et fait partie des quelques 400 personnes à être hébergées dans ce squat autogéré. «Nous nous sentons en sécurité ici pour la première fois depuis deux mois», explique l’ex-professeur qui voyage avec sa femme, Birivan, et Simav, sa fille de 1 an. Après une traversée mouvementée en mer entre Izmir et l’île de Lesbos, il a rejoint Idomeni dans le nord de la Grèce pour prendre la route des Balkans. Mais la frontière gréco-macédonienne déjà fermée, Alan s’est retrouvé piégé comme beaucoup d’autres sur le sol grec. «À Idomeni, nous avons vécu l’enfer pendant vingt jours. La pluie, le froid, le manque de nourriture et la peur ont fini par nous persuader qu’il fallait revenir à Athènes», raconte le jeune homme kurde.

Dans la cuisine, les bénévoles des quatre coins du monde préparent des repas trois fois par jour pour les réfugiés.

Après dix jours au port du Pirée, lui et sa famille ont finalement découvert l’existence de cet hôtel. «Nous avons des lits, une douche, de la nourriture de qualité et un espace à nous avec une clef. Nous n’avons pas peur d’être volé, ou que les enfants disparaissent car les bénévoles les surveillent», précise Alan, accoudé à la porte du balcon de sa chambre qui donne sur des bâtiments en rénovation. S’il avoue être soulagé d’avoir trouvé un refuge sûr au Plaza, il concède aussi qu’il n’a qu’une hâte: «démarrer sa nouvelle vie en France».

«Démarrer ma nouvelle vie en France»

Alan et Birivan ont le sourire aux lèvres. Il y a deux semaines, ils ont passé un entretien à l’ambassade de France d’Athènes, l’État français a retenu leurs dossiers et dans quelques jours ils devraient avoir une réponse définitive concernant leur transfert en France.  «Lorsque nous campions au port du Pirée, nous nous sommes enregistrés auprès d’un représentant de l’EASO, le bureau européen d’appui en matière d’asile, j’y ai laissé mon numéro de téléphone et environ vingt jours plus tard, j’ai reçu un coup de fil me demandant d’aller passer un premier entretien avec les services d’asile grecs»,  commente Alan.

Alan, Birivan et leur fille, des kurdes de Syrie, sont hébergés dans cet hôtel et attendent avec impatience leur relocalisation en France.

Lors de cette interview, il a répondu à des questions assez basiques sur son pays d’origine, sur les raisons de son départ, sur son parcours professionnel, sur son voyage jusqu’en Grèce. «À la fin de l’échange, nous avons dû énumérer huit pays dans lesquels nous voulions être transférés, souligne Birivan. Ma première idée était d’aller en Allemagne car j’ai de la famille là-bas, mais la France c’est aussi une très bonne destination. Je veux juste assurer un futur à ma fille et être sûre que sa vie ne sera pas en danger.» 

Trois semaines après ce premier entretien, Alan et Birivan ont été convoqué à l’ambassade de France où ils ont été interrogés notamment par des agents de l’Ofpra et un représentant du ministère de l’Intérieur «pendant près de trois heures». Des informations générales sur leur vie en Syrie sont enregistrées par les agents mais aussi des précisions sur des sujets sensibles comme leur pratique religieuse, leurs liens avec l’armée ou les autorités syriennes. Trois à quatre semaines après ce second entretien, le couple doit normalement recevoir un coup de fil leur confirmant qu’ils vont être transférés en France, et il devra passer des examens médicaux avant que ne leur soit délivré des papiers de demandeurs d’asile et de résidence en France.

«Plus que quelques jours et nous devrions enfin avoir notre réponse. Cette attente est très dure, nous nous répétons que nous avons rien à nous reprocher et que nous devrions être acceptés en France, mais il y a toujours une petite voix au fonds de nous qui se demande avec angoisse: et si jamais on nous refusait l’asile en France?», confie Birivan, qui se dirige avec sa fille dans la salle à manger de l’hôtel où sont servis chaque jour les repas préparés par les bénévoles.

De la difficulté d’obtenir un rendez-vous par Skype

La France est le pays qui a jusqu’à présent reçu le plus de réfugiés ayant transité par la Grèce: 362 ont été transférés d’après les dernières données européennes et le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve a déclaré dans un communiqué vouloir «proposer chaque mois à la Grèce de relocaliser 400 personnes» en France. Mais, sur les quelques 60.000 demandeurs d’asile que l’UE s’était engagée à relocaliser depuis la Grèce en septembre 2015, seuls 909 ont été transférés dans d’autres États membres, selon des informations publiées par la Commission européenne le 13 mai. Près de 35.000 migrants en Grèce pourraient actuellement prétendre à une relocalisation.

La salle de jeux de l'hôtel a été aménagé par les bénévoles pour essayer d'occuper les enfants qui ne sont pas scolarisés

Malgré l’attente de trois mois, Alan et Birivan ont plus de chances que d’autres réfugiés qui n’ont pas été enregistrés auprès de représentants du bureau européen d’appui en matière d’asile (EASO) au Pirée ou dans les camps et qui doivent obtenir un rendez-vous par Skype. Après l’accord du 20 mars entre l’UE et Ankara qui prévoit dorénavant de renvoyer les réfugiés en Turquie, les agents du service d’asile grec ont été rapidement débordés par l’afflux des demandes d’asile et ce système a été instauré.

«Depuis plus d’un mois, j’essaie d’obtenir un rendez-vous via Skype avec l’EASO, mais personne ne répond. Nous avons des créneaux horaires par langue et pays pour appeler mais cela ne simplifie en rien les choses, le numéro est toujours occupé...», soupire Dana, une Syrienne de Damas qui voyage seule avec son enfant de trois ans.

Dania regarde d’un œil son fils qui joue avec ses camarades dans la salle de jeux et de l’autre Birivan et Alan qui s’enlacent et rient: «Eux, ils vont bientôt pouvoir partir d’ici et enfin prendre un nouveau départ... Moi je risque d’être coincée ici pour encore plusieurs mois.»

Marina Rafenberg
Marina Rafenberg (5 articles)
Journaliste
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