Double X

La lettre émouvante et éclairante d’une victime de viol aux États-Unis

Repéré par Aude Lorriaux, mis à jour le 07.06.2016 à 16 h 18

Repéré sur Buzzfeed (anglais), Buzzfeed (Français)

Son agresseur n'a écopé que d'une peine de six mois de prison pour éviter de lui ruiner la suite de sa vie.

blood spatter pattern | Richard Potts via Flickr CC License by

blood spatter pattern | Richard Potts via Flickr CC License by

Une affaire de viol remue les États-Unis depuis quelques jours. Un étudiant, Brock Allen Turner, qui risquait jusqu’à quatorze ans de prison pour avoir violé une jeune femme, a écopé de six mois de prison et trois ans de liberté conditionnelle, le juge estimant qu’une peine plus lourde pourrait avoir un impact «sévère» sur la vie de ce sportif de 20 ans, de la prestigieuse université Stanford.

Le viol s’est produit le 18 janvier 2015 à une heure du matin. Il a été stoppé au moment où deux étudiants suédois passaient près d’une benne à ordures, et ont aperçu un homme sur une femme, qui elle, ne bougeait pas du tout. Brock Allen Turner s’est alors enfui, et les deux étudiants l’ont poursuivi.

Brock Allen Turner et la victime étaient tous les deux fortement alcoolisés, le double de la limite légale (8 g d’alcool dans le sang) et le triple pour sa victime. Brock Allen Turner affirme que la jeune femme avait donné son consentement. Elle affirme n’avoir aucun souvenir de cela, ni même du viol en lui-même.

L’affaire a suscité un débat sur la culture du viol aux États-Unis. Plusieurs commentateurs ont par ailleurs souligné que si Brock Allen Turner avait été noir, la peine aurait bien été de six ans, et non six mois. D’autres se sont offusqué des privilèges accordés au jeune homme, dont la photo d'identité judiciaire, normalement diffusée publiquement à chaque arrestation par les autorités le jour de l’arrestation, n'a été publiée qu'au bout de plusieurs mois, à la suite de demandes répétées de médias:

«Dans les journaux, mon nom est devenu “une femme inconsciente et ivre”, dix syllabes, rien de plus»

Mais c’est surtout la lettre de la victime, publiée par Buzzfeed vendredi, au lendemain du verdict, qui a suscité de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux, de soutien ou de rejet. Une lettre puissante, qui raconte le récit de cette soirée, avant que tout ne bascule pour cette jeune femme. Puis comment elle s’est réveillée à l'hôpital, sans savoir ni comprendre ce qui s’était passé, le vagin endolori et des pansements à différents endroits du corps. La honte le lendemain qu’elle a ressentie devant son petit ami, n’osant lui annoncer ce qui s’était sans doute passé. La douleur d’apprendre plus tard, des semaines plus tard, dans les journaux, ce qui s’était vraiment passé cette nuit, comment on l’avait retrouvé les habits à moitié défaits, qu’un objet avait été introduit en elle, et que deux personnes en passant l’avaient peut-être sauvé d’un sort encore plus terrible.

Cette lettre fait plus de 40.000 signes, nous vous encourageons à la lire en entier, mais si vous n’avez pas le temps, en voici quelques extraits, issus d’un choix forcément subjectif.

«Déclarer sous serment que j’aurais permis, voulu ce qui est arrivé, et que la vraie victime, c’est toi, que tu aurais été attaqué par deux Suédois pour une raison inconnue de toi est épouvantable, fou, égoïste, terrible. C’est une chose de souffrir. C’en est une autre de voir quelqu’un travailler impitoyablement à réduire la gravité et la vérité de ces souffrances. (...)

 

Tu as dit récemment que tu voulais montrer qu’une nuit de beuverie pouvait ruiner une vie. Une vie, une seule vie, tu oublies la mienne. Laisse-moi reformuler cette phrase. “Je veux montrer aux gens comment une seule nuit de beuverie peut détruire deux vies”. Toi et moi. Tu es la cause, je suis l’effet. (...)

 

Si tu penses qu’aujourd’hui je n’ai plus rien, que je m’en suis sortie indemne, et qu’aujourd’hui je me balade tranquillement sous le soleil, pendant que toi tu souffres, détrompes-toi. Personne n’est gagnant. (...)

 

Tu m’as pris ma valeur, ma vie privée, mon énergie, mon temps, ma sécurité, mon intimité, ma confiance en moi, ma voix (...)

 

Tu m’as transformé en victime. Dans les journaux, mon nom est devenu “une femme inconsciente et ivre”, dix syllabes, rien de plus. Pendant un temps, j’ai cru que je n’étais plus que ça. J’ai dû me forcer à réapprendre mon vrai nom, mon identité. Réapprendre que je n’étais pas que cela. Que je ne suis pas juste une victime ivre découverte derrière une poubelle après une fête étudiante, tandis quue toi tu serais le nageur de compétition d’une université prestigieuse, innocent jusqu’à preuve du contraire, et qui a tant à perdre. Je suis un être humain qui a été irrémédiablement blessé, ma vie a été mise entre parenthèses pendant un an, en attendant de savoir si je valais quelque chose aux yeux de cette société.»

Plus loin, la jeune femme explique les conséquences de cette affaire sur sa vie:

«Mon indépendance, ma joie de vivre, la douceur et la stabilité qui m’habitaient jusqu'alors ont été complètement détruits. Je suis devenue asociale, colérique, je me déprécie tout le temps, je suis épuisée, irritable, vide. Cette sensation d’isolement est devenue insupportable. Tu ne peux pas me rendre la vie que j'avais avant cette nuit. Alors que tu t'inquiètes au sujet de ta réputation, ma vie se résume à mettre chaque soir des cuillères dans le frigo pour que, à mon réveil, quand mes yeux sont gonflés à force d'avoir pleuré, je puisse les mettre pour les dégonfler et tout simplement voir. (...) 
 

Je ne peux plus dormir sans la lumière allumée, comme quand j'avais 5 ans, car je fais des cauchemars dans lesquels on me touche et je ne peux pas me réveiller. Pendant trois mois, je me suis couchée à 6 heures du matin, lorsque le soleil se levait et que je me sentais suffisamment en sécurité pour m'endormir. J'ai peur de me promener le soir, d'aller à des soirées et de boire avec mes amis alors que je ne devrais pas me sentir en danger en leur présence.»

«Tu n’as aucune idée de ce que cela m’a coûté de reconstruire toutes ces parcelles de moi qui sont encore faibles aujourd’hui. Cela m’a pris huit mois pour me mettre  parler de ce qui s’est passé. Je n’arrivais plus à voir mes amis, à voir quiconque. (...)

 

Tu m’as acheté un ticket pour une planète où j’ai vécue terriblement seule. À chaque fois qu’un article sortait dans la presse, je vivais dans la peur que ma ville ne découvre que c’était moi la fille violée.»  

«Dur prix à payer pour une action de vingt minutes»

Après cette lettre émouvante, les réactions de soutien sur les réseaux sociaux ont afflué. Elles ont été d’autant plus fortes que le dimanche, une autre lettre, cette fois du père du violeur, a été rendue publique. Dans cette lettre, le père écrivait que son fils était devenu dépressif, ne mangeant plus «que pour survivre». Une phrase a particulièrement suscité l’ire des internautes, dans lequel le père affirme que ceci est un «dur prix à payer pour une action de vingt minutes dans une vie de plus de vingt ans». Une phrase qui selon Slate.com «résume bien la culture du viol aux États-Unis». Une phrase qui rend d’autant plus poignante la chute de la lettre de la victime, dont nous reproduisons ici la traduction donnée par Buzzfeed France:

«Comme l’a écrit l’auteure Anne Lamott: “Les phares ne sillonnent pas les îles en courant à la recherche de bateaux à sauver; ils se contentent de se tenir droit et de briller”. Bien que je ne puisse pas sauver tous les bateaux, j’espère que parce que j’ai parlé aujourd’hui, vous avez absorbé un petit peu de lumière, une petite conviction qu’on ne peut pas vous faire taire, une petite satisfaction que justice a été rendue, une petite assurance que nous allons quelque part, et une grande, grande conviction que vous êtes importantes, incontestablement, vous êtes intouchables, vous êtes belles, vous devez être estimées, respectées, indéniablement, chaque minute de chaque jour, vous êtes puissantes et personne ne peut vous enlever ça. À toutes les filles du monde, je suis avec vous. Merci.»

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