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France-Roumanie, une relation qui se réchauffe

Temps de lecture : 7 min

À la veille du match entre les deux pays en ouverture de l'Euro, rencontre avec l’ambassadeur de Roumanie à Paris. Luca Niculescu a la délicate tâche de promouvoir son pays en France.

Un jeune fan de football aux couleurs de la Roumanie à  Orry-la-Ville début juin 20016 I KENZO TRIBOUILLARD / AFP
Un jeune fan de football aux couleurs de la Roumanie à Orry-la-Ville début juin 20016 I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Deux jours plus tôt, il était au micro de TV5 Monde, interviewé sur la place de la Roumanie dans l'espace francophone. Avant, c'était lui qui posait les questions. Propulsé ambassadeur à Paris il y a cinq mois, Luca Niculescu était jusque-là journaliste en Roumanie.

Rédacteur en chef de RFI Romania, une filiale de Radio France Internationale, il animait l’émission «En français s’il vous plaît». Il fut aussi correspondant du journal Libération pendant douze ans. «Mon premier papier pour Libé, c'était sur l'adhésion de la Roumanie à l'OTAN en 2004».

Choisir un journaliste comme ambassadeur reste chose rare dans le milieu de la diplomatie. À 45 ans, dont vingt-cinq dans les médias, Luca Niculescu a justement été nommé pour sa profession et surtout sa connaissance de la France.

«J'ai reçu un coup de fil du Président Klaus Iohannis. J'ai hésité, j'ai réfléchi et j'ai dit oui rapidement. C'est un beau défi et une fierté de représenter mon pays. Connaissant bien la relation roumano-française, je pense que je peux avoir une valeur ajoutée. Au final, j'ai changé de profession, mais je n'ai pas changé de domaine.»

Si le profil est atypique, le choix est stratégique. Un autre journaliste, Emil Hurezeanu, a également été nommé ambassadeur à Berlin, en 2015. Lui et Luca Niculescu ont pour mission d’améliorer l’image de la Roumanie en Allemagne et en France..

Du journalisme à la diplomatie

Luca Niculescu reçoit dans le palais de Béhague, élégante propriété du VIIe arrondissement, qui abrite l’ambassade de Roumanie depuis 1939. Ambiance moulures et dorures, escalier en marbre, pièces démesurées. Lui vit à l’étage supérieur, mais précise: dans un «appartement à taille normale». L’ambassade compte une dizaine de personnes, pour une moyenne d'âge 37 ans.

Pour notre interview, sa première conséquente dans un média français, Luca Niculescu a posé ses fiches à portée de main. Mais il ne les consultera jamais tant il connaît ses dossiers par cœur. Il a pris ses fonctions à l’ambassade le 14 janvier 2016. Quatre jours plus tard, le Premier ministre Dacian Ciolos effectuait une visite en France avec six ministres. De quoi se mettre dans le bain de suite.

«Des ambassadeurs classiques m'ont dit qu'il fallait douze à dix-huit mois pour être complètement à l'aise en France. J’ai l’avantage de bien connaître le pays. Avant d’être ambassadeur, je venais 4 à 5 fois par an, entre le travail et les vacances. Je connais des hommes politiques, le monde de la culture, le milieu des affaires, les médias. Ça me fait gagner du temps. Par rapport à quelqu'un d'autre, je peux m'immerger plus vite. Après je ne suis pas un diplomate de carrière, je ne connais pas toutes les ficelles de la négociation.»

Il s’applique à formuler ses réponses, esquive quelques questions. «En tant qu'ambassadeur je ne peux plus faire les commentaires que je faisais en tant que journaliste. Ici c'est un autre métier, je suis employé de l'État roumain et plus d'une société privée.»

Finie aussi la liberté de parole sur Facebook. Sur son profil, où il affiche 4.600 amis et 6.000 abonnés, il a dû opter pour un ton plus mesuré. Idem sur Twitter qu’il vient d’adopter. «Je pose des questions avant de publier quoi que ce soit, j’écris des choses plus neutres. Mais c’est un bon outil de communication: les articles que je partage sont régulièrement repris par les médias roumains.»

Les roms, le dossier empoisonné

Luca Niculescu se définit comme «l'avant-poste de la relation franco-roumaine». Une relation qu’il qualifie de «l’une des plus riches que la France a avec un autre pays». Pays latin, à la population encore largement francophone, voire francophile, la Roumanie a toujours considéré la France comme sa grande sœur de l’ouest. Par son architecture et son atmosphère, Bucarest a même hérité du surnom de «petit Paris des Balkans».

Malgré des liens solides, le couple Bucarest-Paris connaît des hauts et des bas. «Il y a eu des épisodes tendus, puis la France a redécouvert la Roumanie. Aujourd’hui, la relation est meilleure qu'il y a cinq ans», estime Luca Niculescu.

Camp de Roms du Bois de l'étang via Flickr

Parmi les «épisodes tendus», le dossier rom. À l’été 2010, la France durcit sa politique française à l'égard des roms, accélère le démantèlement des bidonvilles et renvoie plusieurs centaines de personnes vers la Roumanie et la Bulgarie. Le président roumain Traian Basescu demande alors à Nicolas Sarkozy «d’essayer d’arrêter le processus d’expulsions», qui apprécie peu la leçon.

En septembre 2012, Manuel Valls se rend à Bucarest en tant que ministre de l’Intérieur pour discuter de l’intégration des Roms. Les démantèlements de camps se poursuivent, malgré l’élection de François Hollande. En novembre 2013, la France s’oppose à l’entrée de la Roumanie dans Schengen. Même si les deux questions ne sont pas liées, le sujet des Roms revient gâcher l’amitié franco-roumaine.

Des efforts en France et en Roumanie

En devenant ambassadeur, Luca Niculescu appréhendait un peu le sujet. Il semble que les choses se soient tassées. «Je m'attendais à ce qu'on me parle plus des roms. Quand j'étais journaliste, j'avais l'impression que cette problématique occupait une grande partie de la relation bi-latérale. Aujourd’hui, l'attention des médias est ailleurs, on parle davantage des migrants. Et puis la Roumanie fait des efforts pour inclure la communauté rom.»

Le Premier ministre Dacian Ciolos a annoncé un plan pour sortir 580.000 personnes de la pauvreté d'ici 2020, dont une majorité de roms. Le pays a adopté un plan stratégique pour l'intégration de ces populations avec des moyens concrets pour l'accès au logement, à l'éducation à la santé et au travail.

Je mets en avant le fait que la Roumanie n'a pas de mouvement populiste extrémiste, qu'elle est dirigée par un gouvernement pro-européen

«Heureusement, parfois, les journalistes s’intéressent à d’autres sujets, comme cet article dans Le Monde sur le tourisme à Bucarest, ainsi que le dernier publié par Slate». Et il ne le dit pas par politesse: il a partagé l’article dès sa sortie sur son profil Facebook avec moult compliments.

Le cinéma et les médecins comme ambassadeurs

Changer l’image de la Roumanie et la promouvoir n’est pas une mince affaire. «Il faut être présent partout, parler de son pays, donner des interviews, lutter contre les clichés.» Et surtout saisir toutes les opportunités: une visite dans une ville jumelée du côté du Mans, une conférence à Saint Brieuc ou un spectacle d’élèves à Guingamp.


D’autant que la concurrence entre les ambassadeurs est rude pour capter l’attention des politiques et des médias. «Ce que je mets en avant dépend des rendez-vous: avec des entreprises, je montre l'excellente santé de la Roumanie. C’est un pays membre de l'UE depuis presque dix ans, qui n'a pas de dette, peu de chômage, pas de déficit, un taux de croissance enviable… Ce sont des conditions intéressantes pour les investisseurs».

Il ajoute: «Avec un homme politique, je mets en avant le fait que la Roumanie n'a pas de mouvement populiste extrémiste, qu'elle est dirigée par un gouvernement pro-européen... Dans une Europe où il y a beaucoup de problèmes, la Roumanie est un pays normal, prédictible pour ses engagements internationaux».

Toutes les réussites sont bonnes à valoriser. «Actuellement le cinéma roumain est le meilleur ambassadeur de la Roumanie», estime Luca Niculescu, qui était au festival de Cannes en mai. Deux films roumains étaient en compétition officielle, confirmant la qualité des productions venues de Bucarest.


«On compte aussi 10.000 médecins roumains en France : ils constituent un bon vecteur pour l'image de la Roumanie. Il y a aussi les associations culturelles, et puis les Roumains eux-mêmes, qui défendent leur identité.» Ils seraient entre 200.000 et 300.000 en France.

Le Stade de France se prépare à France-Roumanie I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

L’Euro, un moment sportif et diplomatique

Le match France-Roumanie en ouverture de l'Euro français? Une nouvelle occasion de faire parler du pays en bien. Fin avril, Luca Niculescu a reçu à l’ambassade deux joueurs et le président de la fédération. «Une quinzaine de journalistes français, et pas que sportifs, sont venus à la conférence de presse». Vendredi soir, l’ambassadeur regardera le match dans la tribune présidentielle en compagnie du Premier ministre roumain. «Un moment sportif et diplomatique, puisqu’on devrait en profiter pour signer une nouvelle feuille de route dans le partenariat stratégique.»

Concernant le score, il préfère l’humour au pronostic. «Ce n'est pas l'équipe d'il y a vingt ans, mais je leur fais confiance. Ce sont des gens normaux, soudés. Ils ne gagnent pas des sommes faramineuses, mais ils ont les pieds sur terre. Et c’est mieux pour le foot.»

À la rentrée, Luca Niculescu accompagnera François Hollande pour sa première visite en Roumanie. Depuis la fin du régime communiste en 1989, tous les présidents sont allés en à Bucarest: François Mitterrand en 1991, Jacques Chirac en 1997 et Nicolas Sarkozy en 2008. Les médias roumains comme français avaient alors focalisé sur deux choses: son mariage la veille, avec Carla Bruni, et cette scène où Nicolas Sarkozy embarque le stylo du président roumain après avoir signé un accord.

Le président roumain Klaus Iohannis, est venu à Paris en février 2015, trois mois après son élection. Un proche confiait alors à Libération: «Ces dix dernières années n’ont pas été très heureuses, dominées par le manque d’intérêt de l’ancien président Basescu pour la France et l’obsession de Nicolas Sarkozy sur l’unique problème des Roms». Des propos rapportés dans un portrait de Klaus Iohannis, signé… Luca Niculescu.

Marianne Rigaux Journaliste

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