Culture

«Peshmerga», quand le poids des mots plombe la force des images

Temps de lecture : 3 min

Aux côtés des combattants kurdes face à Daech en Irak, Bernard-Henri Lévy a recueilli des séquences impressionnantes, mais soumises à un commentaire envahissant et réducteur.

(Photo Ad Vitam)
(Photo Ad Vitam)

Durant tout le deuxième semestre de 2015, une équipe de tournage a parcouru la ligne de front sur laquelle les combattants kurdes d’Irak, les Peshmergas, font face aux troupes de Daech. Au cours de cette période, les Kurdes soutenus par l’aviation de la coalition internationale ont mené nombre d’offensives victorieuses, d’ampleur variables.

Bénéficiant de la bienveillance du haut commandement, l’équipe de tournage a pu être présente lors de plusieurs de ces combats. Elle a également pu rencontrer un grand nombre d’acteurs du terrain, officiers et soldats, jusqu’à Massoud Barzani, président de la région autonome du Kurdistan irakien et commandant en chef des combattants montrés par les images.


Les séquences réalisées sur place sont souvent passionnantes, parfois spectaculaires, parfois émouvantes. D’autant qu’à plusieurs reprises, des drones équipés de caméras ont été employés, donnant une vision inédite de certains théâtres d’opérations actuels ou futurs, y compris la capitale de Daech en territoire irakien, la grande cité de Mossoul.

Omniprésence de la voix off

Mais bien sûr Peshmerga n’est pas un document sur la guerre des Kurdes irakiens contre l’État islamique, c'est un film de Bernard-Henri Levy. Sans lui, ce film –y compris ses images passionnantes– n’existerait pas. Comme dans les deux précédents documentaires de BHL consacrés à deux autres grands conflits contemporains, Bosna! et Le Serment de Tobrouk, une question décisive concerne la place occupée par le réalisateur dans sa réalisation.

À l’image, cette présence est fort discrète. Il en va tout autrement de la bande son, c’est-à-dire de l’omniprésence de la voix off de BHL. Attestant l’absence de confiance dans le cinéma de celui-ci, il n’a de cesse de nous expliquer ce qui est montré, ce qu’il faut y voir, comment il faut le comprendre, et même ce qu’il convient d’éprouver.

Le spectateur, qui rêve bientôt de pouvoir regarder sans entendre –encore que le travail de prise de sons sur le terrain par l’ingénieur du son (Jean-Daniel Bécache) est tout aussi remarquable que celui des opérateurs (Olivier Jacquin, Camille Lotteau, Ala Tayyeb)– se sent ainsi infantilisé. Et d’autant plus que la dramaturgie déployée par Bernard-Henri Lévy est d’un embarrassant simplisme.

Assurément Daech est un ennemi qui doit être combattu. Assurément les Kurdes d’Irak portent une part considérable de ce combat. Assurément, les troupes commandées par Barzani y jouent le rôle essentiel. Mais la situation est tout de même un peu plus compliquée.

Images (mentales) d'Épinal

Les jugements moraux, aussi légitimes soient-ils, n’aident guère à comprendre ce qui se passe

Dans la logique de BHL, logique de communication, «les Kurdes» se trouvent essentialisés en forces du Bien, démocrates modernes «faisant la guerre sans l’aimer», selon une des expressions favorites du réalisateur, effaçant aussi bien les divisions entre Kurdes d’Irak que les oppositions avec les autres Kurdes. Sans parler de l’ensemble de l’Irak (mais les autres adversaires de Daech y sont moins présentables), des interférences avec la Syrie et la Turquie (et l’Iran et les pays du Golfe et les Saoudiens, et les Américains, et les Russes…), de la place des autres factions islamistes, des différends entre Peshmerga et combattants Yazidi …

Le récent survol de la situation dans la région par Gérard Chaliand dans l’éclairant Pourquoi perd-on la guerre ? (Editions Odile Jacob) permet une compréhension autrement fine d’un enchevêtrement de conflits où les jugements moraux, aussi légitimes soient-ils, n’aident guère à comprendre ce qui se passe.

On peut bien sûr admettre des contraintes de clarté et de recherche d'émotion, voire une approche privilégiant le combat contre l'ennemi principal, qui est assurément aujourd'hui l'État islamique. A force de se sentir traité en enfant par un film plus simpliste que Batman vs Superman, le réflexe est inévitablement le rejet de ces images d'Épinal –fut-ce les images mentales produites par le commentaire plutôt que celles à l'écran.

Le grand Satan

Le conflit blanc et noir ainsi mis en scène n'est pas seulement l'affrontement d'un ennemi. C'est l'éternel combat des Ténèbres contre la Lumière. Il est embarrassant d’entendre BHL décrire Daech comme matérialisation du Diable, Mossoul devenant «la cité du Mal», avec une rhétorique à la George Bush, ou à la Khomeiny, pour dénoncer Axe du mal et Grand Satan –en l'occurence doté du drapeau noir de l'État islamique, qui joue exactement sur les mêmes codes.

Tout en tenant l’État islamique, ce qu’il fait, ce qu’il veut faire et ce au nom de quoi il le fait pour abominable et devant être combattu avec la dernière énergie, recevoir le catéchisme énoncé par le réalisateur et malgré tout acteur principal de Peshmerga produit ainsi des effets paradoxaux. Tout simplement parce qu’on se trouve dans un cinéma, qui a vocation d’être le lieu d’un autre rapport au monde, réel et imaginaire, que l'administration d'une leçon de morale, quelle qu'elle soit.

Peshmerga

De Bernard-Henri Lévy.

Durée: 1h32. Sortie le 8 juin.

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Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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