France

Dans les médias, le ramadan n'est plus «ce corps étranger» qu'il faut traiter

Cyril Simon, mis à jour le 07.06.2016 à 13 h 54

Depuis une petite dizaine d’années, la couverture de la fête musulmane tend à se banaliser. Décryptage d’un traitement qui ressemble de plus en plus à celui d’un marronnier.

À Marseille en 2015 I BORIS HORVAT / AFP

À Marseille en 2015 I BORIS HORVAT / AFP

Abdelkrim Branine mesure le chemin parcouru. Alors que ce lundi 6 juin sonne le lancement du mois sacré de jeûne dans l’islam, le rédacteur en chef de Beur FM voit, au réveil sur son smartphone, BuzzFeed s’amuser à lister les 22 choses que ceux qui font le ramadan en ont marre d’entendre.

«C’est super marrant ce qu’ils ont fait. Il y a dix ans, on aurait jamais vu cela sur un grand média», lance le journaliste. À vrai dire, un mot revient sans cesse dans chaque rédaction: banalisation. Ce n’est pas qu’on n’en parlait pas avant, mais on en parlait différemment. Comme d’un «corps étranger», déplore Abdelkrim Branine, convaincu d’avoir définitivement quitté cette époque. «Désormais, on traite du phénomène cultuel et culturel plutôt que de l’aspect religieux». Selon lui, la création de mosquées et l’arrivée des rayons halal dans les supermarchés participent à cette amélioration générale.

«Comment tiennent-ils le choc?»

Au service société du Monde par exemple, on s’est contenté d’un reportage sur les difficultés de concilier cette pratique et le passage du baccalauréat. «Il n’y a rien de très nouveau. On ne ressent pas le besoin d’en faire plus ou moins, révèle le chef de rubrique, Grégoire Allix, plutôt surpris par la question. On a fait un sujet anglé sur le bac, rien de plus.» 


Les reporters de France Inter, eux, ne s’y sont pas encore penchés, mais l'enjeu pratique du jeûne au quotidien ne fait pas de doute. «On verra cela demain ou après-demain, avise Eric Valmir, le patron du reportage de la station. On va s’intéresser aux difficultés physiques alors qu’on vit les jours les plus longs de l’année. Comment tiennent-ils le choc? Il n’y aura aucun lien de fait avec les évènements récents et les questions de terrorisme.»

Le journal de 8 heures de France Culture a fait ce rapprochement lundi matin, en évoquant la probable hausse du risque d’attentats en Europe et au Moyen-Orient pendant cette période (à partir de 12”58).

«C’est dommage, certains peuvent faire l’amalgame, ajoute Abeldkrim Branine. Mais d’un côté, il ne faut pas oublier que cela a pu se vérifier pendant les années noires en Algérie (série d’attentats pendant le ramadan dans les années 1990 ndlr).»

Ce qui reste certain, c’est que cet événement annuel, le quatrième des cinq piliers de la religion, ne crispe pas comme les questions d’islamophobie ou de djihadisme. De là à le qualifier de marronnier? La journaliste Anne-Bénédicte Huffner, spécialiste de l’islam, hésite. Elle cherche à employer une autre formulation, sans vraiment y arriver.

«On s’efforce de le traiter différemment à chaque fois. Il y a deux ans par exemple, c’était les contraintes que cela pose en entreprise, précise-t-elle. Mais on se refuse évidemment toujours à juger, à se demander ce qui se passe dans leur tête. Et puis on sent bien qu’il y a une sensibilité pour ce sujet chez notre lectorat, mais pas forcément plus aujourd’hui qu’hier.»

Le flou plane également chez Marc Saikali, directeur de l’information de France 24. « C’est le même traitement depuis le début. On procède comme comme tout évènement à saisonnalité annuelle, et comme toutes les autres fêtes religieuses.» 

La crainte permanente du dérapage

L’annonce du début du ramadan aura en tout cas le mérite de générer beaucoup de vues chez les grand médias nationaux. Cette information était lundi, à la mi-journée, la plus vue et la plus commentée sur le figaro.fr et la plus partagée sur lemonde.fr.

Prudence, tempère cependant le journaliste de Beur FM. «On attend déjà la première affaire du “mec qui se sera fait agresser parce qu’il n’a pas fait le ramadan” (rires). Ce genre d’histoires prend à chaque fois des proportions énormes alors la plupart du temps, il s’agit en fait d’une simple bagarre bidon. Si seulement, on pouvait avoir un mois de répit, ce serait salvateur

Il ne le savait pas, mais quelques heures plus tôt, la trêve était déjà rompue sur les réseaux sociaux. En cause, l'hostilité des panneaux d’affichage municipaux de la commune de Lorette (Loire). «Avis, le ramadan doit se vivre sans bruit» et «la République se vit à visage découvert» peut-on lire, depuis ce week-end, dans les rues de ce village a priori banal. Banale, espérons que l'initiative de ce maire ne le soit jamais.

Cyril Simon
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Journaliste
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