Culture

L’après-«Showgirls»: dix films à réhabiliter sans tarder!

Temps de lecture : 11 min

Vingt ans après la sortie de «Showgirls» de Paul Verhoeven et son accueil désastreux, nombreux sont ceux qui se repentent aujourd’hui de l’avoir boudé à l’époque. Pour vous assurer de ne plus commettre d’erreur, cette liste prend des allures de prédiction: voici les 10 films qu’il sera de bon ton d’encenser en 2036.

1.Jackde Francis Ford Coppola

Ce qui fut dit en 1996: Le célèbre critique américain Roger Ebert voit certainement juste quand il ironise dans le Chicago Sun-Times sur la mise en projet irréfléchie du film: «Robin Williams est un quadra dans un corps d’en gamin de 10 ans? Génial! On commence quand?». De son côté, sa consœur Marjorie Baumgarten du Austin Chronicle convoque Le Parrain pour enfoncer Jack, comparant la vision du film à «un réveil en sursaut avec une tête de cheval coupée dans son lit».

Ce que l’on en dira en 2036: Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Jack n’a pas été finalement mieux considéré du fait qu’il s’agisse d’un film de Francis Ford Coppola. Le cinéaste a perdu de sa superbe dans les années 2020 au point de recevoir un Razzie Award pour son remake de Marseille avec Kad Merad. Son Miami Beach avec Ben Stiller n’a parlé à personne. La réhabilitation de Jack s’explique en réalité par une mouvance de la décennie suivante: la «politique des acteurs» a remplacé la «politiques des auteurs», et l’on s’est mis a loué la cohérence des oeuvres constituées par Leonardo DiCaprio, Tom Cruise, Mia Wasikowska et... Robin Williams. À ce titre, Jack et sa belle dichotomie corps/esprit est devenu le chaînon manquant entre Hook et Madame Doubtfire, parachevant un triptyque que l’on se repasse en boucle.

2.La Passion du Christde Mel Gibson

Ce qui fut dit en 2004: La pression était énorme. Tout le monde l’attendait au tournant, y compris les catholiques intégristes prêts à brûler des salles de ciné comme pour La Dernière Tentation du Christ de Martin Scorsese une quinzaine d’années plus tôt. À la fin de la projection de presse du film, organisée cinq jours seulement avant la sortie en salles, les journalistes télé fondent sur les privilégiés qui ont assisté au carnage. «Tout ça pour ça!», entend-on. «Une horreur!», hurle-t-on. Une fois couchée sur papier, la haine s’est tarie. Et comme le disait Didier Super, mieux vaut en rire que d’en s’en foutre... Alors, dans Première, on le résume comme suit: «La Passion du Christ ressemble à une blague. À vrai dire, même s'ils avaient essayé, les Monty Python n'auraient pas fait mieux.»

Ce que l’on en dira en 2036: D’ici vingt ans, voir un film doublé ou même sous-titré est perçu comme politiquement incorrect. A posteriori, les œuvres en araméen ou maya yucatèque proposées par Mel Gibson au début du siècle apparaissent comme visionnaires et fondatrices. Apocalypto ayant été loué dès sa sortie, c’est surtout La Passion du Christ qui a gagné en prestige avec le temps, notamment pour son épilogue faisant de Jésus une sorte de super-héros lors d’une séquence à mi-chemin entre Incassable de M. Night Shyamalan et le skecth «Jésus II le retour» des Inconnus. Dans les années 2030, cela va sans dire que «Shy» est une icône. Concernant les Inconnus, le mot serait fort, mais le succès des 3 fr3r3s 2 (la suite du 3) leur aura assurément fait du bien.

3.Idiocracyde Mike Judge

Ce qui fut dit en 2006: «Aïe mon cerveau!», s’écrie Joshua Rich d’Entertainment Weekly, en référence à «Aïe, mes couilles!», le programme télé le plus populaire du monde de demain imaginé par Mike Judge dans Idiocracy. D’autres journalistes apprécient la satire, tout de même. Mais le succès populaire n’est pas, le film rapporte moins de 500.000 dollars en salles aux États-Unis. En France, c’est pire, il fait même zéro entrée. Il faut dire qu’il n’a pas eu le droit à une sortie en salles... Mais justement, ça en dit long sur le mépris de cette comédie visionnaire à sa sortie.

Ce que l’on en dira en 2036: Dès 2016 et la campagne électorale de Donald Trump, des articles fleurissent pour évoquer le côté prophétique du film de Mike Judge, comparant l’angoissant showman chevelu au Président Dwayne Elizondo Mountain Dew Herbert Camacho du film. Le scénariste lui-même s’amuse sur Twitter et qualifie le film de «documentaire».


Mais le monde va aller de mal en pis: comme dans Idiocracy, il existera bel et bien un film constitué d’un unique gros plan sur des fesses commettant des flatulences (Phart d’Edgar Wright en 2035, pas terrible, soit dit en passant) et une chaîne de restaurants nommée ButtFuckers dans le Delaware. Et bien sûr, en 2036, ce n’est qu’un début. Alors forcément, on revoit Idiocracy et l’on admire sa clairvoyance. Un peu comme Ghosts of Mars, d’ailleurs.

4.Sa majesté Minorde Jean-Jacques Annaud

Ce qui fut dit en 2006: Si l’on pouvait faire un mash-up des critiques françaises de l’époque, de l’avis général le film de Jean-Jacques Annaud aurait été accueilli de la sorte: «Un grand n’importe quoi Koh-lantesque qui tient de la mauvaise blague scato, totalement raté, ni drôle ni insolent, un record de mauvais goût pour un douloureux nanar graveleux.»

Ce que l’on en dira en 2036: Sans même s’en référer à l’engouement soudain pour le prénom «Jean-Jacques» qui secoue la France à la fin des années 2010, Sa majesté Minor a été revu et repensé. Il faut préciser que les canons du cinéma ont changé, que l'exubérance et la boursouflure sont devenus dans les années 2030 une forme de raffinement comparable à la mode vestimentaire des Merveilleux et des Incroyables dans la France de la fin du XVIIIe siècle. En conséquence de quoi, un film comme Mac & Moi est dorénavant préféré à E.T., Les Visiteurs 2 aux Visiteurs, et Sa majesté Minor fait désormais beaucoup rire.

5.La Jeune Fille de l'eaude M. Night Shyamalan

Ce qui fut dit en 2006: À peu près ce qui fut dit en 2004 quand sort Le Village, voire en 2002 avec Signes: que M. Night Shyamalan est un escroc, qu’il possède un égo démesuré, qu’il a une dizaine d’auto-portraits dans chaque pièce de son manoir à Philadelphie, et qu’il sacrifie des chatons et écrit ses insupportables scénarios à twist avec leur sang.

Ce que l’on en dira en 2036: Un à un, tous les films de Shyamalan ont été réhabilités. Même Le Dernier Maître de l’air. Les succès de ses suites, Le Premier Maître de feu en 2019 et L’Avant-Dernier Maître de glace en 2020, n’y sont pas étrangers bien sûr. La Jeune Fille de l’eau a été le dernier à être aimé. Il fut difficile d’accepter ce récit audacieux fondé sur l’illusion d’une histoire qui s’inventerait en temps réel tel un conte qu’imagine un parent pour endormir son enfant; difficile d’accepter sa mise en scène parcellaire et rigide dans laquelle la caméra ne cherche pas le merveilleux mais prend le temps de le laisser s’inviter à l’objectif; difficile d’accepter que Shyamalan y règle ses comptes avec la critique surtout.

Une fois de plus, c’est lorsque la réalité a rejoint la fiction que les plus farouches détracteurs ont finalement baissé leur garde. Dans le film, Shyamalan joue lui-même un écrivain dont l’ouvrage polémique The Cookbook lui vaut d’être assassiné. Finalement, Shyamalan écrira réellement The Cookbook près de trente ans après la sortie de La Jeune Fille de l’eau. Il s’avère que ce n’était finalement rien de plus qu’un recueil de recettes de cuisine, mais cela a suffit à bluffer les cinéphiles du monde entier. Rappelons que l’on vit alors dans un monde où Idiocracy ne ressemble plus tellement à de la science-fiction.

6.Transformers 4de Michael Bay

Ce qui fut dit en 2014: Que du bien! Mais non, mais non... Le rejet se fait d’autant plus qu’avec un quatrième volet de près de trois heures, l’agacement est désormais de mise. Dans la presse, on parle de «cinéma vulgaire, réactionnaire», d’«insulte au public», de «bouillie numérique».

Ce que l’on en dira en 2036: Attention, précisons-le d’emblée: pas de réhabilitation de Michael Bay, retiré du cinéma depuis longtemps, rentré dans les ordres, ayant fait vœu de silence, de pauvreté et de chasteté. Mais le quatrième Transformers est enfin perçu comme un chef-d’œuvre, et comme l’œuvre d’un plasticien plus que d’un réalisateur. En marge d’un vernissage au Guggenheim de Saint-Etienne, la déclaration de l’artiste et vidéaste Bill Viola aura aussi aidé à voir Transformers 4 sous un jour nouveau: «La séquence de la mort de Lucas est prodigieuse, j’aurais aimé la filmer, j’en suis très jaloux.»

7.Alohade Cameron Crowe

Ce qui fut dit en 2015: Lors de la sortie d’Aloha, le site américain IndieWire présente désormais Cameron Crowe comme un réalisateur «born again», sauf que sa seconde naissance serait celle d’un «escroc». Variety n’est guère plus tendre, estimant qu’il s’agit du pire film de son auteur. Toujours aux États-Unis, l’association des critiques de films de St Louis –qui ne doit pas avoir plus de poids que celle de Sochaux, toutefois– a estimé de son côté qu’un film et un seul était plus nul qu’Aloha en 2015: Les 4 Fantastiques. Ce qui est presque plus méchant encore.

Ce que l’on en dira en 2036: En France? On en dit la même chose qu’à la sortie du film: qu’il est beau. Pour mémoire, annoncé en salles, Aloha n’était finalement sorti qu’en VOD dans l’hexagone. En 2015, cette décision avait été reçue comme un affront (je sais, a posteriori, c’est hilarant). Frileux en observant le bide public et la volée de bois vert critique concédés outre-Atlantique, le distributeur français avait modifié son arrivée sur le territoire, conscient ou non que cela renforcerait le désir de certains journalistes de défendre le film. La critique de cinéma a retrouvé ses lettres de noblesse en 2022 quand M6 a commencé à diffuser l’émission «Top Critik», sur le même modèle que «Top Chef». C’est en partie ce qui explique que vingt ans après la sortie d’Aloha, quand un critique rappelle le caractère aventureux et la poésie ouatée du cinéma de Crowe, eh bien on l’écoute.

8.Nos Souvenirsde Gus Vant Sant

Ce qui fut dit en 2016: Ou plutôt en 2015. C’est à Cannes, le vendredi 15 mai en début de soirée qu’est mort-né ce film que l’on appelait encore The Sea of Trees. Une victime pour 2.000 coupables environ, «2.000 maniacs» serait-on tenté de dire tant les journalistes présents à la projection de presse du film semblent alors plongés dans une forme d’hystérie collective vilipendeuse qui les pousse à huer et se bidonner sans retenue.

Ce que l’on en dira en 2036: La «Angry Mob» façon Simpson s’est dissipée. Chacun a pu revoir Nos Souvenirs, au calme, seul dans son salon, et se laisser emporter par le mélodrame de Gus Vant Sant. Pour être honnête, le film ne fait toujours pas l’unanimité, puisque pour beaucoup ce n’est toujours qu’un petit objet Trierien (Joachim Trier a décollé dans les années 2020). D’autres, en revanche, pleurent désormais à chaudes larmes face à cette histoire sensible qui voit Noami Watts connaître une autre vie sous la forme d’une fleur ou d’un salaryman japonais, on ne sait pas trop, mais c’est poétique en tout cas.

9.Les Huit Salopardsde Quentin Tarantino

Ce qui fut dit en 2016: Le huitième film de Tarantino n’a pas été mal accueilli, mais trop tièdement, c’est certain. Peu avant la sortie, QT imaginait même recevoir son troisième Oscar du meilleur scénario pour Les Huit Salopards, alors qu’il ne serait pas même nommé dans la catégorie au final. Dans une interview accordée à GQ, il dit vouloir être le scénariste le plus oscarisé de tous les temps, et que l’Académie renomme le prix «The Quentin» après sa mort. Le journaliste Zach Baron précise à cet instant que la petite amie de Tarantino débarque alors dans la pièce et lui fait remarquer que c’est la «chose la plus idiote qu’il n’ait jamais dite».

Ce que l’on en dira en 2036: Le malentendu concernant Les Huit Salopards réside sans doute dans le ton et l’esprit du film, dans le degré de gravité insufflé par Tarantino à son histoire. En France comme aux États-Unis, on lui reproche plus que toute autre chose sa «complaisance». Mais où serait le plaisir ici? QT n’a pourtant pas menti sur le programme: c’est un monde de salopards. En faisant basculer le personnage de Samuel L. Jackson à mi-parcours, plongeant littéralement le film dans le noir avec un entracte, l’auteur offre même quelques instants pour prendre la mesure de ce qui se trame: son film est sombre, il est désespéré, écoeurant même. Comme la série Horace & Pete de Louis C.K. visible la même année, c’est un huis-clos dans un bar à lire et interpréter comme une métaphore des États-Unis, hors de toute temporalité, deux rengaines bavardes et blafardes sur les oppositions idéologiques et la ségrégation ontologique du pays.

1O.Gods of Egyptd'Alex Proyas

Ce qui fut dit en 2016: Sur sa page Facebook, le réalisateur Alex Proyas déclare: «Rien ne confirme plus l'existence de la stupidité que de lire les critiques de mes films.» Boom. Sursaut d’orgueil pour l’auteur de Dark City et I-Robot dont la presse américaine a effectivement massacré le film à l’unanimité. En France, c’est pareil, on parle de «choucroute mythologique», de «kitsch sans charme». Pire, on compare même Proyas à Eric-Emmanuel Schmidt.

Ce que l’on en dira en 2036: Imaginer Gods of Egypt réévalué vingt ou cent ans après sa sortie, cela relevait de la science-fiction. Comme voir un jour le club de foot de Leicester devenir champion d'Angleterre. Et pourtant... C’est arrivé quand, première étape, certains ont remarqué que, duh, Alex Proyas avait réalisé un film de fantasy qui avait déjà plus à voir avec l’œuvre de Terry Pratchett (lui aussi a imaginé ici un «disque-monde») qu’avec le dernier «Des racines et des ailes» sur l’Égypte Ancienne.

Puis d’autres ont commencé à distinguer les origines hétéroclites de Gods of Egypt, sorte de mix du Livre de la jungle de Disney et des beaux méga-films de l’artiste contemporain Matthew Barney. Sous l’égide de cette double ascendance inattendue, on s’est mis à se passionner pour cette subtile histoire de trahison entre... Rois d’Egypte mécha mi-homme mi-oiseau géants en or et métal avec des super épées!

Pêle-mêle, derniers conseils, mettez-vous donc aussi à aimer:
- le Hulk d’Ang Lee
- Au-delà de Clint Eastwood,
- The Fountain et Noé de Darren Aronofsky
- La Planète des singes de Tim Burton, sait-on jamais,
- 1941, Hook et surtout Indiana Jones 4 de Steven Spielberg,
- La Neuvième Porte de Polanski, allez courage,
- La Plage de Danny Boyle, même la scène où DiCaprio se fantasme en perso de jeu vidéo,
- le film débile et inédit de 2015 de Takeshi Kitano,
- Les Amants passagers de Pedro Almodovar, ça ne peut pas faire de mal,
- To Rome with Love de Woody Allen,
- et les films de sœurs Wachowski mais ça aurait déjà dû être le cas

En savoir plus:

Hendy Bicaise journaliste

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