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Sur Twitter, la chasse aux trolls de Denis Robert ravive le débat sur le pseudonymat

Emeline Amétis, mis à jour le 07.06.2016 à 12 h 35

L'article posté par le journaliste sur son Facebook autour des «Golden corbeaux» fait polémique.

Capture d'écran de l'article signé par Denis Robert et publié sur Facebook.

Capture d'écran de l'article signé par Denis Robert et publié sur Facebook.

Depuis quelques jours, un vent de «terreur» souffle sur la twittosphère «libérale». On y dénonce le «journalisme pour les nuls», «ces propos infâmes» relayés sans vérification, une «gauche néo-vichyste» prompte à la dénonciation sélective… En cause, un article Facebook daté du 3 juin dernier dans lequel le journaliste Denis Robert –aux côtés de Myriam Tonelotto, Yves Lespagnard et «quelques autres»– révèle de nouvelles identités de ceux qu’il surnomme les «Golden Corbeaux de Twitter», moins d’une semaine après l’avoir fait une première fois dans un post Facebook.

À l’origine de cette démarche, un intérêt particulier de la part du journaliste d’investigation pour «les débats autour de la loi Travail» sur Twitter, un réseau social dont il reconnaît «ne pas être un grand spécialiste». Il confie alors avoir été «bluffé par la violence des détracteurs de la grève» et décide de lever publiquement leur pseudonymat, dégoûté par «la haine, l’arrogance et le mépris de ceux qui ont tout et qui se cachent pour mieux humilier et insulter ceux qui ont peu ou rien».

«Ils jouent de leur anonymat pour propager des idées nauséabondes en terme d'ultra-libéralisme, anti-syndicalisme, et pour certains racisme et sexisme», dénonce-t-il.

Outre de révéler l'identité d'un cadre de Danone basé en Amérique du Sud, d'Ali Bodaghi, trader à la City de Londres qui porte désormais son vrai nom sur le réseau social, et d'un dirigeant d'une banque d'affaire, le journaliste pointe un faisceau de commentaires violents ou injurieux permis par l'impunité de l'anonymat.

Capture d'écran réalisée par Denis Robert

Capture d'écran réalisée par Denis Robert

Capture d'écran réalisée par Denis Robert

«Ces gars-là et leur réseau d’amis n’ont pas supporté qu’on les démasque. Ils se déchaînent depuis. C’était un de leur privilège, cet anonymat, on les en a privé», déclare Denis Robert à la fin de son post Facebook.

Le journaliste se défend par ailleurs de vouloir censurer toute parole sur le réseau. Il indique seulement vouloir identifier d'où les gens parlent.

Le mystère «Gordon Gekko»

Depuis la publication de l'article, de nombreux internautes ont questionné la méthode. Surtout qu'un des comptes dénoncés, celui «d’un trader masqué», le fameux «Gordon Gekko» –homonyme hommage au personnage de Michael Douglas dans Wall Street qui publiait ses tweets sur le compte @Skyzelimit et comptait près de 11.000 abonnés avant qu'il ne le supprime à deux reprises– sème encore le doute sur son identité. Il nie fermement être le trader nommé par Denis Robert. Il nie même être trader tout court. Pour lui, il ne s'agissait que d'une vaste blague. Même quand il répondait à une interview du blog «Paris – Singapore», dont l’introduction semble pourtant tout à fait sérieuse:

«Si vous lisez l'interview, ça ne peut pas être sérieux, franchement. Le coup des champagnes, de sexe dans le background office, des gendarmes… Je voulais un truc plus trash mais ça a été caviardé parce qu'à Singapour il faut faire attention», justifie t-il.

De son côté, contacté par la rédaction d'Arrêts sur images, l'homme nommément cité par Denis Robert dément être l’auteur des tweets imputés. Toutefois, Denis Robert maintient qu'il s'agit bel et bien de la même personne. «À la création de son compte Twitter, son nom apparaît adossé au pseudo @Skyzelimit. Il ne conservera finalement que son pseudo et son avatar.»

Sombre humour

En tout cas, parmi les «Zorros ultra-libéraux», tous ou presque ont la même ligne de défense: «l’humour noir».   

«Honnêtement ça me paraissait quand même assez gros pour être pris au premier degré, se défend «Gordon Gekko». J'aurai dû en rester aux blagues sur l'éco, c'était plus fin. J'avais un meilleur public, plus distingué», ironise-t-il.

Même son de cloche pour @jabial, le dirigeant de banque, selon qui les tweets retenus contre lui tronquent abusivement sa pensée. Il cite en exemple au sujet de Pinochet:

«Je ne pense pas que quiconque sain d'esprit ait pu être sincèrement choqué ou blessé par mes propos. Par contre, l'indignation facile (ce que j'appelle l'indiniaiserie) est à la mode en ce moment, déplore t-il. En son temps, Charlie Hebdo aussi avait eu à faire face à des accusations de ce type suite à de l'humour de mauvais goût.»

En attendant d'éventuelles suites judiciaires, la polémique enfle.

«Je n'aurais jamais pensé qu'il y aurait de telles répercussions. Depuis mon post, j'ai reçu plein de commentaires avec des images pornographiques, plusieurs centaines de plaintes pour que Facebook supprime mon article. Et bien c'est l'ensemble de mon compte qui a été suspendu», témoigne à Slate.fr Denis Robert.

Résultat, on recense de nombreuses menaces à l’encontre du journaliste ou au contraire, des «libéraux»–, des accusations de «délation», du harcèlement, des suspensions ou des suppressions de comptes en cascade. Certains soutiens du journaliste ont quant à eux lancé une véritable campagne de harcèlement contre les utilisateurs de Twitter dénoncés par Denis Robert. @jabial, le banquier, rapporte qu'un anonyme lui a demandé son adresse. Il prévient:

«Si des personnes menaçantes devaient être présentes devant mon bureau ou mon domicile, je serais alors forcé de prendre des mesures de sécurité qui ont évidemment un coût, et dans ce cas j'irais au civil pour exiger que Denis Robert les rembourse.»

Sous couvert de pseudonymat

La polémique soulève surtout la question du pseudonymat… Car c’est bien ce dont il s’agit, et non d’anonymat:

«Ces personnes se sont fait connaitre et repérer sous un pseudonyme unique. Ça les individualise. Si vous parlez de @Skyzelimit, on sait de qui vous parlez, illustre Maître Eolas, avocat à la cour et blogueur, profitant lui-même d’un pseudo. Regardez Twitter. Plus de gens utilisent un pseudo que leur véritable nom (en supposant que ce soit leur véritable nom). C'est la norme. C'est tweeter sous son vrai nom qui est anormal.»

C'est d'autant plus vrai dans le milieu de la finance, où «les banquiers, les traders, les administrateurs de multinationales ou de médias de masse ne communiquent jamais», selon Denis Robert. À ce sujet, ce n'est pas «VaeVix» qui le contredirait. Denis Robert n'a pas dévoilé l'identité de cet utilisateur de Twitter, mais il lui tenait à cœur de rédiger un post de blog

«Par nos métiers, notre parole “officielle” est très contrainte. Elle peut potentiellement, pour certains, avoir un effet sur les marchés. S’exprimer sous pseudonyme permet justement de différencier fermement ce qui est officiel, réfléchi, pesé, validé, archivé pour cinq ans (dix ans en Suisse) et ce qui relève du personnel, du gut feeling, de l’agacement parfois ou de la parodie. C’est une soupape nécessaire et utile face à une hostilité qui ne se cache pas et s’exprime sans retenue.» 

Et à Ali Bodaghi, le trader à la City de Londres épinglé par Denis Robert, d’ajouter:

«Ceux qui souhaitent s'exprimer sous pseudo sont libres de le faire, c'est leur choix, et ceux qui souhaitent révéler leur identité également. [...] Il ne revient à personne de décider qui peut être sous pseudo et qui ne le peut pas.» 

Le trader envisage de porter plainte contre Denis Robert et un membre de son équipe, «pour plusieurs motifs». Une procédure qui n’a pas beaucoup de chances d’aboutir à grand chose, selon Maître Eolas.

«Aucune jurisprudence n'a à ce jour posé l'identité comme constitutif de la vie privée. Il est peu probable que quiconque soit condamné dans cette affaire. Denis Robert n'a commis aucun délit pénal. Quant au point de savoir s'il a commis une faute civile, c'est discutable.»

Il ajoute:

«En ce qui concerne les tweets, Denis Robert n'a pas qualité pour les poursuivre.»

Une chose est sûre. Cette affaire aura «vacciné» le journaliste de Twitter.

Emeline Amétis
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