France

Le plus grand échec de Hollande est de n'avoir pas su apaiser la société

Eric Dupin, mis à jour le 11.06.2016 à 10 h 06

La France apaisée promise par le président de la République pour rompre avec l'agitation des années Sarkozy n'est pas au rendez-vous quatre ans plus tard.

François Hollande, le 9 juin 2016 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

François Hollande, le 9 juin 2016 | PHILIPPE WOJAZER / AFP

Ce n'est pas sur le front du chômage que le président François Hollande a le plus déçu les Français. Traumatisés par plusieurs décennies d'échecs et d'impuissance en matière d'emploi, ceux-ci avaient accueilli avec un certain scepticisme l'engagement du candidat socialiste à inverser la fameuse courbe du chômage.

Au moins, espéraient-ils, le nouveau chef de l'Etat saura-t-il pacifier les relations sociales et apaiser le pays. C'est bien ce message que François Hollande avait su faire passer dans les profondeurs de l'électorat. Lui président, la France ne serait plus sur les nerfs par la faute d'un dirigeant survolté au goût trop prononcé pour les provocations et les polémiques. Le tranquille Hollande s'est fait élire sur cette promesse d'un heureux contraste avec l'agité Sarkozy.

Exaspérations et agitations

C'est peu dire que la France apaisée promise en 2012 n'est pas au rendez-vous quatre ans plus tard. Le candidat Hollande était certes conscient des difficultés qui l'attendaient à l'Elysée. «La colère, oui, elle sera là, et même de la violence puisque Sarkozy a créé une société violente», nous confiait-il pendant sa campagne présidentielle. Mais il espérait alors que son élection permettrait au pays de regagner sa sérénité: «Mon rôle, une fois que le pays aura trouvé cet apaisement, sera de lui redonner une direction et de mobiliser des forces».

Sa gestion chaotique des troubles français n'aura pas permis de respecter une aussi belle feuille de route. La présidence Hollande a, au rebours, vu s'accumuler toute une série de mécontentements, d'aigreurs et de rancœurs qui ont alourdi le climat social et obéré le moral national. A la racine de l'exaspération d'un grand nombre d'électeurs de gauche se trouve le sentiment amer d'avoir été trahis.

C'est un fait que plusieurs grand choix économiques et sociaux du quinquennat n'avaient nullement été annoncés ou même évoqués au cours de la campagne présidentielle du candidat victorieux. Qu'il s'agisse du coût du travail (CICE, «pacte de responsabilité») ou de la législation du travail (loi El Khomri), le pouvoir hollandais s'était bien gardé d'annoncer la couleur.

Réformes et incongruités

Or, comme un premier secrétaire du PS dénommé François Hollande l'expliquait fort bien en 2008, ce qui n'est pas dit pendant la campagne sera privé de légitimité démocratique par la suite: «Il n’est pas possible de mobiliser pour la réforme si on ne propose pas un projet de société. Ce qui fonde un projet de société, c’est le moment de la campagne présidentielle où le candidat affirme son projet et reçoit du suffrage universel l’autorisation de le traduire. Sans projet de société, les réformes arrivent comme des incongruités, auxquelles on ne peut pas adhérer.»

Pas de quoi s'étonner dès lors si les réformes d'aujourd'hui se heurtent à autant de résistances. La longue série de manifestations et de grèves opposées à la «loi travail» trouve ici sa source profonde. L'exaspération d'une partie des salariés est même telle que les violences qui émaillent ces protestations sont parfois accueillies avec une certaine complaisance. D'autant plus que les forces de l'ordre ne sont pas toujours sans reproche, loin s'en faut. On a même pu assister à l'étonnant spectacle de onze collégiens blessés par la police lors d'une intervention dans un collège occupé, à Saint-Malo (Ille-et-Vilaine), qui a ému jusqu'à la ministre.

Violences physiques et verbales polluent de plus en plus la rue et le débat public. Les groupes violents qui prétendent agir au nom de l'antifascisme ont encore fait des dégâts samedi dernier à Paris, près de l'endroit où leurs camarades avaient cru bon d'incendier une voiture de police. Deux jours plus tard, c'est le ministre Emmanuel Macron qui essuie insultes et jets d'œuf lors d'un déplacement à Montreuil (Seine-Saint-Denis)...

Quand Juppé et Le Pen jouent «l'apaisement»

Dans un tel contexte, les appels au calme du président Hollande tombent dans l'oreille d'un sourd. «Nous devons vivre dans une société apaisée», suppliait-il encore à l'automne dernier. Le chef de l'Etat avait beaucoup misé sur un renouveau de la négociation sociale. Hélas, cette perspective a été mise à mal par le fossé qui s'est creusé entre les syndicats dits «réformistes» et les autres.

Le débat politique proprement dit ne s'est guère plus apaisé. L'influence du Front national entretient une tension de même que l'affirmation d'une opposition de gauche au pouvoir socialiste de plus en plus virulente.

Ces sombres réalités compliqueraient la tâche d'un candidat Hollande qui chercherait à jouer la carte de la «France unie» comme avait su le faire, avec bonheur, François Mitterrand pour assurer sa réélection en 1988. A l'inverse, il apparaît que les deux candidats les mieux placés pour s'affronter au second tour de la présidentielle de 2017 tentent, sans plus tarder, de s'emparer du thème de l'apaisement.

Désireuse d'adoucir son image, Marine Le Pen a annoncé la couleur lors de son banquet du 1er mai: «Nous rassemblons, nous nous renforçons, nous travaillons sans relâche et, en ce qui me concerne, mon objectif est clair: la France apaisée.» Pour la candidate du FN, «il n’est pas possible de vivre dans une nation de plus en plus troublée, une nation de plus en plus en proie au conflit, au doute, aux tensions, au risque de déchirure.»

Alain Juppé, pour sa part, a lancé sa campagne sous le «triptyque»: «Apaiser, Rassembler, Réformer». Et c'est l'apaisement vient en premier: «Apaiser d’abord, en commençant par éviter les controverses ou les clivages inutiles qui ne répondent à aucune préoccupation prioritaire des Français(es).»

Un désir d'ordre

Il est à espérer que l'aspiration bien compréhensible à vivre dans une société paisible ne dégénère pas en brutal désir d'ordre. Le risque n'est pas totalement à écarter si l'on en juge par deux récentes enquêtes d'opinion.

La première manifestait un piètre attachement à une démocratie décidément incapable de résoudre les grands problèmes de l'heure. Pas moins de 67% des personnes interrogées envisageaient favorablement que «la direction du pays soit confiée à des experts non élus qui réaliseraient ces réformes nécessaires mais impopulaires». Et 40% d'entre elles accueillaient favorablement «un pouvoir politique autoritaire, quitte à alléger les mécanismes de contrôle démocratique s’exerçant sur le gouvernement».

Un autre sondage nous apprend que 81% des électeurs estiment aujourd'hui que «la France a besoin d'un président autoritaire»! Cette opinion est même «tout à fait» partagée par 36% de nos compatriotes. On se rassurera en pensant que nos sondés ont sans doute un peu vite confondus président autoritaire et président ayant de l'autorité.

D'ailleurs, devinez qui, à leurs yeux, représente le mieux l'autorité? Alain Juppé (24%) et Marine Le Pen (23%), très loin devant François Hollande (4%). La boucle est bouclée.

Eric Dupin
Eric Dupin (207 articles)
Journaliste
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