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Unidos Podemos: la véritable «belle alliance» de la gauche?

Temps de lecture : 8 min

Alors que la «belle alliance populaire» de Jean-Christophe Cambadélis ressemble toujours à une coquille vide en France, un autre rassemblement politique a été négligé en Espagne: celui de Podemos et de la Gauche unie.

À gauche, Pablo Iglesias, le leader de Podemos, et, à droite, le leader d’Izquierda Unida Alberto Garzon le 6 juin 2016 à Madrid | GERARD JULIEN/AFP
À gauche, Pablo Iglesias, le leader de Podemos, et, à droite, le leader d’Izquierda Unida Alberto Garzon le 6 juin 2016 à Madrid | GERARD JULIEN/AFP

Depuis l’échec des forces politiques espagnoles à former un nouveau gouvernement, et dans l’attente des résultats d’un nouveau scrutin, qui se tiendra le 26 juin, l’actualité de la gauche au sud des Pyrénées est largement passée sous les radars médiatiques français. Pourtant, un événement de taille s’est produit: la formation d’une alliance électorale entre d’un côté Podemos, désormais célèbre pour son ascension fulgurante dans le champ politique espagnol; et de l’autre Izquierda Unida (IU, Gauche unie), rassemblement historique de la gauche radicale autour du Parti communiste, largement dépassé dans les urnes par son nouvel allié.

Vu de loin, l’annonce de cette coalition dans les urnes pourrait sembler une péripétie négligeable, surtout si l’on rappelle qu’IU, capable de tutoyer la barre des 10% des suffrages au milieu des années 1990, a réalisé le pire score de son existence en décembre 2015(3,7% et deux sièges à la chambre des députés). En fait, l’existence de cette nouvelle alliance, «Unidos Podemos» (ce qui se traduit par «Unis, nous pouvons!»), se révèle importante à trois égards: l’enjeu électoral, la question de l’identité et de la stratégie des forces politiques qui composent l’alliance, et l’espoir que caresse Podemos: dépasser le Parti socialiste (Psoe).

L’enjeu électoral

Le score d’IU au dernier scrutin législatif s’élevait à un niveau certes faible, mais plus élevé tout de même que l’écart qui séparait Podemos du Psoe (1,3 point). Face à des socialistes qui ne se sont pas effondrés de manière aussi brutale qu’en Grèce, l’enjeu pour la gauche alternative consiste donc à unir ses forces dispersées, afin de les devancer pour la première fois dans l’histoire. Si jamais le Psoe, qui est tout de même l’un des deux piliers du bipartisme imparfait ayant prévalu depuis les années 1980, se retrouve relégué au troisième rang des forces politiques espagnoles, alors le choc sera considérable.

Il ne s’agit pas d’un scénario impossible. En plus de l’indication déjà donnée par les résultats du mois de décembre, les sondages effectués depuis plusieurs semaines attribuent de façon récurrente (mais pas systématique) une avance de 1 à 5 points aux listes d’Unidos Podemos. Un autre enjeu réside cependant dans la transformation de ces voix en sièges. De ce point de vue, les projections faites par les instituts sont à la fois plus incertaines et plus contrastées.

Constituer des listes unies permet de limiter en partie les biais défavorables à la gauche alternative

Et pour cause: plusieurs mécanismes limitent la proportionnalité du mode de scrutin et tendent à favoriser les deux grands partis actuels de gouvernement. Le vote pour les législatives se déroule dans une cinquantaine de circonscriptions, ce qui implique un faible nombre de sièges attribués dans chacune d’elle: on dit alors que la magnitude est basse, ce qui avantage les grands partis traditionnellement en tête. De plus, les provinces rurales (avec une population plus âgée, aux loyautés électorales plus solides) se trouvent surreprésentées dans cette répartition des sièges.

Or, constituer des listes unies permet justement de limiter en partie ces biais défavorables à la gauche alternative. Cela maximise ses chances, à comportement équivalent des électeurs, d’arriver dans les listes de tête et de ne pas «gaspiller» des voix à cause de sa fragmentation. L’alliance a aussi pour objectif d’influencer le comportement des électeurs hésitants, en déjouant les calculs de «vote utile» et en jouant sur la symbolique positive de l’union.

Podemos: populiste, mais surtout de gauche…

Au-delà des aspects purement électoraux, l’alliance nouée entre Podemos et IU traduit le fait que ces deux formations appartiennent bien au même espace, sinon à la même famille politique. Il est vrai que la revendication par Podemos d’une «centralité» sur la scène politique espagnole, sa redéfinition des antagonismes sous la forme du «peuple souverain contre la caste corrompue» ainsi que son refus de s’enfermer dans le langage et les postures de la «vieille gauche» ont fait et continuent de faire l’originalité du parti.

Pour autant, Podemos ne s’est pas créé dans le seul souffle des indignados et des «marées» actives dans le secteur social. L’organisation a été largement construite par des cadres ayant fait leurs armes au sein de la gauche radicale, dont ils ont tenté de dépasser les limites plutôt que de liquider l’héritage. Pablo Iglesias, dont la compagne est membre et élue madrilène de la Gauche unie, a lui-même été formé aux Jeunesses communistes. C’est justement après avoir été dépité par l’immobilisme persistant d’IU qu’il s’est résolu à lancer l’initiative Podemos. Celle-ci a ensuite reçu le concours expérimenté des militants d’Izquierda Anticapitalista (IA, Gauche anticapitaliste), un groupe politique (désormais dissous) qui avait fait partie d’IU jusqu’en 2008.

Cette réaffirmation publique de l’incontestable ancrage à gauche de Podemos n’est certes pas du goût du numéro 2 du parti, Iñigo Errejon, pour qui elle entre en contradiction avec la méthode «populiste» de mobilisation de l’électorat, inspirée des écrits des philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe (voir sur Slate les analyses de Gaël Brustier à ce sujet, ici ou ). Mais Errejon a contre lui que la configuration électorale actuelle incite plutôt à faire de cette méthode une composante parmi d’autres d’un puzzle stratégique plus vaste, qui exige aujourd’hui de se rapprocher de la gauche traditionnelle.

C’est d’ailleurs ce qu’a exprimé récemment un autre cadre du mouvement aujourd’hui en retrait, Juan Carlos Monedero, ainsi que l’a rapporté le 27 mai l’historien Christophe Barret dans un article éclairant pour Mémoire des luttes. Dans ces débats intenses, le populisme pratiqué par Podemos est cependant loin d’être renié. Un tel choix serait d’ailleurs absurde au regard des succès déjà enregistrés. Cependant, face à la résistance du monde ancien et au risque de placer trop d’espoirs dans la force du discours, le défi actuel semble être d’articuler le populisme à une culture politique plus riche, dont la filiation avec la gauche historique est difficilement contournable.

Une acculturation parallèle avec la Gauche Unie

Cela confirme au passage que le populisme, en tant que valorisation du peuple contre les élites et défense de la souveraineté populaire, n’est qu’une idéologie «fine», qui doit être «branchée» à d’autre corpus d’idées pour embrasser les problèmes généraux d’une société[1]. Or, Podemos ne se résume pas à une idéologie aussi fruste: les réponses qu’il souhaite apporter (contre l’austérité, pour un nouveau modèle de développement, pour plus d’implication populaire…) s’inscrivent bien dans les combats de la gauche historique, qui trouvent à s’exprimer d’une nouvelle manière dans le contexte de crise structurelle que nous vivons depuis 2008.

Le défi actuel semble être d’articuler le populisme à une culture politique plus riche, dont la filiation avec la gauche historique est difficilement contournable

Ajoutons enfin que, si Podemos opère là un réajustement stratégique crucial, la chose est aussi vraie de la Gauche unie, dont les orientations vis-à-vis des autres forces de gauche ont été fluctuantes et sources de divisions par le passé. On peut d’ailleurs voir dans le soutien et la participation d’IU à des exécutifs locaux dirigés par le Psoe, une des explications à sa faible progression durant la crise, en plus des tensions internes qui ont miné son projet de «relance de la gauche» annoncé en 2009. Le nouveau leader de la Gauche unie, Alberto Garzon, est d’ailleurs conscient des limites de son parti, trop institutionnalisé, tout en critiquant la négligence des classes sociales qu’il a perçue chez les leaders de Podemos.

Sa défense d’une refondation démocratique (et même républicaine) de l’État espagnol, ainsi que sa conviction d’une indispensable «convergence» des forces de transformation sociale, en font au final un partenaire tout à fait compatible avec l’actuel exécutif de Podemos. On semble donc assister à une acculturation parallèle des deux forces nationales de la gauche alternative espagnole: du côté du partenaire le plus fort, un ancrage à gauche plus assumé; du côté du partenaire le plus faible, une ouverture à des stratégies de mobilisation et d’identification politiques moins traditionnelles.

La signification historique d’un «sorpasso»

En tous les cas, si jamais le pari d'un «sorpasso», —terme italien utilisé en Espagne pour désigner l'éventualité du dépassement du score du Psoe par la gauche alternative–, réussit, l’histoire politique espagnole aura connu un sacré retournement. En effet, il faut rappeler que la colonne vertébrale d’IU, le Parti communiste espagnol, a légitimé avec le Psoe une transition démocratique dont l’héritage est aujourd’hui contesté par Podemos. Cette transition a en effet épargné une bonne partie des institutions et du bloc historique de forces sociales qui soutenait le régime franquiste, au détriment des citoyens ordinaires, dont les partis de gauche n’ont pas osé utiliser la capacité de pression sur les élites.

Les communistes emmenés par Carillo sont même apparus comme des partenaires privilégiés du centre droit, comme une sorte de gage pour leur légalisation et la construction ultérieure du socialisme dans un cadre démocratique. Ce cap stratégique hasardeux s’est ajouté à l’autoritarisme de Carillo en interne, pour miner la cohérence du parti et laisser champ libre au Psoe. Ce dernier s’est alors construit un socle électoral large, de la gauche vers le centre, où il a pu se repositionner sans crainte de sanctions de la part d’une concurrence désorientée et émiettée[2]. De là provient sa puissance aujourd’hui remise en cause.

Au-delà du symbole, qu’en sera-t-il concrètement du point de vue de la formation d’un nouveau gouvernement? À lire les sondages publiés, la situation risque d’être peu ou prou la même qu’après le scrutin de décembre, aucun bloc «naturel» ne disposant d’assez de sièges cumulés pour réunir une majorité absolue. Quant à la possibilité pour le bloc de gauche de l’atteindre grâce aux élus nationalistes, elle posera le même problème qu’aujourd’hui, à savoir sa très difficile acceptation pour le Psoe.

En revanche, la gauche alternative se retrouverait dans une situation sans doute plus enviable que jusqu’à présent, c’est-à-dire soit en force principale de l’opposition (éventuellement face à une grande coalition qui lui permettrait de fustiger la défense par le Psoe d’un régime à bout de souffle), soit en position de diriger un gouvernement de coalition (dont le ciment tiendrait alors à la démocratisation des institutions et à la sortie de l’austérité).

1 — Ben Stanley, «The thin ideology of populism», Journal of Political Ideologies, 13 (1), 2008, pp. 95-110. Citons également les travaux d’un autre politiste ayant spécifiquement étudié le contexte latino-américain qui a inspiré les leaders de Podemos : dans «Clarifying a Contested Concept» (Comparative Politics, 34(1), 2001, pp. 1-22), Kurt Weyland parle du populisme comme d’un outil de conquête et d’exercice du pouvoir, plutôt que comme un caractère ontologique de telle ou telle force politique. Retourner à l'article

2 — Patrick Camiller, «Spanish Socialism in the Atlantic Order», New Left Review, I/156, 1986. Retourner à l'article

Fabien Escalona Enseignant à Sciences Po Grenoble

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