Culture

Le printemps cinéphile de la pop française

Boris Bastide, mis à jour le 25.06.2016 à 17 h 26

Les passerelles entre la musique française et le monde du cinéma ont toujours été nombreuses. En ce printemps 2016, elles présentent une prodigieuse richesse qui éclaire notre rapport à l'imaginaire.

Montage des cover des albums de Benjamin Biolay, Philippe Katerine, Alex Beaupain et Christophe.

Montage des cover des albums de Benjamin Biolay, Philippe Katerine, Alex Beaupain et Christophe.

Le film a été présenté lors du dernier Festival de Cannes. Au générique, l'actrice Isabelle Huppert, troublante de naturel. On la voit attablée dans un café, où elle échange avec un homme, puis se met à chantonner. Ce petit rôle d'agente artistique laissera moins de traces que son immense performance dans Elle de Paul Verhoeven, projeté le lendemain en sélection officielle, mais il témoigne de cette affinité printanière reliant le cinéma et la pop française. 

Car cet homme qui lui fait face n'est autre que le chanteur Arnaud Fleurent-Didier. Et le film, le clip de son tout nouveau morceau, «Le reste tu devines». Passé cette courte introduction avec Isabelle Huppert, nous voilà plongé dans une esthétique très années 1970, quelque part entre les univers de François Truffaut et Éric Rohmer. Pour Le Monde, Arnaud Fleurent-Didier y incarne d'ailleurs un «pharmacien doinelien», référence au fameux Antoine Doinel des Quatre cents coups, Baisers volés, Domicile conjugal ou L'Amour en fuite, interprété sur grand écran par Jean-Pierre Léaud.


La passion d'Arnaud Fleurent-Didier pour le cinéma n'est plus à démontrer. Le chanteur, qui met en scène lui-même son dernier clip, a déjà fait l'acteur ou le compositeur de film. Une de ses précédentes vidéos, «Un homme et deux femmes», présentée à Cannes un an plus tôt, prenait d'ailleurs la forme d'un générique. Et un de ses titres les plus connus s'appelle tout simplement «Je vais au cinéma».

Une très longue tradition

Et il n'est pas le seul à laisser ainsi s'exprimer son goût du septième art dans sa musique et à s'aventurer du côté des images. En ce premier semestre 2016, de Christophe à Benjamin Biolay en passant par Philippe Katerine, c'est même la marque de fabrique de quelques-uns des albums de pop française les plus passionnants du moment.

Bien entendu, cette passerelle entre les deux arts n'a absolument rien d'une nouvelle tendance. Il n'y a qu'à se souvenir de Maurice Chevalier chantant «La Dame du cinéma» (1920) ou de Vincent Delerm rendant hommage à Fanny Ardant, en passant par Claude Nougaro célébrant Chaplin, Brigitte Fontaine les films de La Metro, Gérard Depardieu «le cinéma de papa» et bien entendu Eddy Mitchell et sa «Dernière séance». On ne compte plus les acteurs et actrices qui poussent la chansonnette et les chanteurs pop posant leurs mélodies sur grand écran, tel Alain Souchon avec «L'Amour en fuite», pour rester sur un registre doinelien.

Ce qui fait la particularité de cette production 2016, c'est sa richesse. Chacun des artistes cités un peu plus haut va puiser dans le cinéma quelque chose d'à la fois très personnel et universel. D'inspirations très différentes, ces disques racontent en filigrane comment les films font partie de notre vie. Comment ils nourrissent nos imaginaires d'images, d'émotions, de manière parfois très littérale et à d'autres moments de façon beaucoup plus subtile. Ils tissent également des liens profonds entre la vie et la fiction qui vont bien au-delà d'un simple effet de citation.

Beaupain et la cinéphilie pour mémoire

Ce dernier est le plus évident, sans doute, chez Alex Beaupain. Le chanteur revient en cette année 2016 avec une double actualité discographique. Il signe, d'une part, la bande originale des Malheurs de Sophie, le film de son fidèle comparse Christophe Honoré. D'autre part, il sort Loin, son cinquième album solo.

 
Sur celui-ci, deux morceaux ont particulièrement à voir avec notre sujet. Le premier, «Van Gogh», doit beaucoup au cinéma. Son refrain –«Mon amour, la tristesse durera toujours»– fait référence à une phrase attribuée au célèbre peintre par son frère Théo dans une de ses lettres. Celle-ci est reprise par Maurice Pialat dans son film À nos amours (1983) dans une scène de repas d'anthologie où le père, interprété par le réalisateur lui-même, vient règler ses comptes avec sa famille. Pour l'anecdote, tout ce passage a été improvisé au moment du tournage par le réalisateur à l'insu des acteurs qui, à en croire le scénario, pensaient son personnage mort à ce moment du film.


Au cœur de la chanson, Alex Beaupain va jusqu'à sampler la voix de Pialat dans À nos amours, s'offrant ainsi une madeleine proustienne cinéphile.

«Cette phrase me trotte dans la tête depuis plusieurs années, depuis que j’ai vu À nos amours de Maurice Pialat, dont on entend la voix dans ma chanson, se justifiait-il il y a quelques semaines dans L'Obs. Ce film m’a profondément marqué. Au fond, ce qu’il exprime, c’est cette idée selon laquelle on pense que Van Gogh devait être sacrément triste pour créer une œuvre aussi torturée alors que ce sont peut-être les autres qui le sont. Je me reconnais dans cette idée. Comme j’écris des chansons mélancoliques pour la plupart, souvent les gens s’imaginent que je fais une tête d’enterrement du matin au soir. Ce n’est pas le cas. Les artistes qui font les choses les plus tristes sont aussi ceux qui les font le plus joyeusement.»

Que nous dit Alex Beaupain? Que le cinéma a cette force parfois de nous hanter. De créer des moments tellements forts qu'ils nous accompagnent dans nos vies, comme s'ils faisaient par la suite littéralement partie de nous. «La tristesse durera toujours» a quelque chose d'un absolu, d'une sorte de vérité universelle à double entente. Comme il l'explique très bien, le chanteur s'en sert pour mettre en lumière un aspect de sa propre vie. La citation cinéphile a valeur parce qu'elle dit quelque chose qui la dépasse. Cette tristesse n'a rien d'une fatalité personnelle. Pour Alex Beaupain, qui s'est spécialisée dans une forme de pop mélancolique, elle est d'abord un moteur de fiction. La tristesse, c'est les autres.


Autre reminiscence cinéphile de l'album Loin, le chanteur convoque Fanny Ardant sur le morceau «Cela valait-il la peine?». Le duo n'a rien d'une première. L'actrice était déjà au générique de son disque précédent, Après moi le déluge (sur le titre «Baiser tout le temps», en live ci-dessus), et les deux artistes ont notamment eu l'occasion de collaborer au théâtre. La voix grave de l'actrice, proche du parlé, apporte là une charge romanesque qui renvoie notamment aux films tournés avec François Truffaut. Longtemps elle-même marquée par la mort, Fanny Ardant donne une épaisseur supplémentaire à cette histoire de deuil. En quelques mots, elle suscite une émotion particulière au croisement des images et de la vie.

Le film intime de Katerine

Avec Le Film, son douzième album, Philippe Katerine, lui, penche plutôt du côté du home movie. «Le plus beau film est celui qu'on voit devant soi», explique le morceau d'ouverture dans lequel le chanteur proclame qu'il n'est qu'un «acteur parmi les autres acteurs, un figurant parmi les figurants». L'approche est ici beaucoup plus prosaïque. Le film, c'est celui de sa vie, celui qu'on s'invente tout seul dans nos têtes. «C'est en fait une reprise de l’expression “Tu te fais un film”, t’es en train de te faire un film, d’être paranoïaque, avoir des fantasmes... Le film qu’on se fait est même souvent beaucoup plus intéressant que sa propre vie parfois, non?», confie-t-il au site My Band News.


Le chanteur convoque alors des choses très familières, notamment beaucoup d'objets du quotidien pris dans leur rapports avec les autres, à l'image du doudou ou de l'automobile. Les seize morceaux proposent ainsi une manière très visuelle et concrète d'aborder les questions du deuil, du temps qui passe, de la transmission. «C’était la matérialisation de petites pensées en effet. Je voyais ça comme des miniatures, des petits objets de céramique», ajoute-t-il.

Après un Magnum très chargé, Katerine revient ici à une certaine épure musicale. Une partie des chansons sont ainsi composées autour d'un simple piano voix, le tout sans rien trahir de la folie et de la créativité du chanteur. Ce geste un peu brut en quête d'authenticité n'est pas sans rappeler les premiers films très personnels de la Nouvelle Vague, mouvement que Katerine assume parfaitement comme influence.

«C'est sûr qu'elle fait complètement partie de moi. J’ai découvert ça à 18 ans, avec Truffaut, Godard, Eustache... C’est une grille de lecture pour moi. Ça m’a surtout influencé sur la méthode, savoir comment tu fais les choses, et comment ta façon de faire influence ce que tu fais. C’est pour ça que je change de méthode à chaque disque! Je ne veux surtout pas faire le même deux fois de suite, ça m'ennuierait à mourir. J’aime trop me lancer dans l’inconnu à chaque fois.»


Les liens entre sa vie et le septième art au sens plus traditionnel se dessinent en creux. Ainsi, celui qui a incarné un président de la République dans le récent film Gaz de France chante ici le bucolique «À l'Élysée». Une obsession qu'il creuse après le «Barbecue à l'Élysée» présent sur l'album Huitième ciel.  

Chez Katerine, le cinéma est d'abord quelque chose que l'on porte en nous. Un espace intime. Nous sommes chacun vecteurs d'histoires qui comptent. Ce n'est dès lors pas une question de moyens mais de regard et d'imagination. Ce cinéma-là nous permet de nous réconcilier avec le monde. D'en recoller les morceaux pour en atténuer la violence. Nous revoilà figurant parmi les figurants, mais acteurs tout de même d'un riche pré carré qui n'appartient qu'à nous.

Les dédales de Christophe

Ce goût de l'exploration et de l'inconnu, Philippe Katerine le partage avec Christophe. Pourtant, les deux artistes arrivent à des résultats diamétralement opposés. Autant le disque du premier a tout du film en super 8, autant celui du second voit les choses en cinémascope avec un goût très prononcé du romanesque. Les Vestiges du chaos est ainsi construit sur une accumulation de strates différentes et de rencontres improbables, de passerelles, de couloirs où l'on se perd avec délectation. Christophe, c'est David Lynch.

«Une chanson, c’est souvent à coups de bribes. Mais le don d’un créateur, c’est d’avoir (il claque des doigts) la vibration. Au bon moment. Et de comprendre l’engrenage possible. Un peu comme un metteur en scène», explique-t-il à Libération.

De beaux moments intimes sublimés par les cordes à l'énergie plus rock des guitares en passant par de fascinantes nappes synthétiques, Christophe agrège des vibrations très différentes au gré d'un casting hétéroclite où l'on croise Jean-Michel Jarre, Alan Vega, la comédienne Anna Mouglalis, les jeunes pousses d'Orties, Bot'ox... Et au final, ça fonctionne. Le film prend.

«Je connais ma façon de fonctionner, je sais que j’suis pas quelqu’un qui va dire: “Tiens, je vais écrire un texte là, parce que je veux faire un album.” Je fonctionne à la rencontre, à l’inconnu, qui équivaut au plaisir, tant que la rencontre est belle», affirme-t-il à Libération.


Pour aboutir à ce résultat éminément cinématographique, Christophe bâtit ainsi ses morceaux autour d'intuitions aussi bien visuelles que sonores. Une suite d'images. Il s'invente un monde à coup d'expérimentations avec une saine obsession de la nouveauté. Il s'agit de faire sortir «ce qui résonne dans la tête» sous une forme moderne. De donner un exutoire à l'amour, la baise, la lumière, à travers notamment de nombreuses figures féminines, un peu femmes fatales.

«Quand je réécoute ça, j’ai mes films, j’ai mes mots, j’ai tout ce que j’écris, il y en a des milliards dans mon ordinateur. C’est des trucs qui sont dimensionnels. Cette matière de yop, elle est vachement importante parce qu’elle est la naissance des images, du film que ça me projette, tu vois. Bien sûr, le sens passe bien après le son.»

Il ajoute: «Ce que j’aime bien, et dans la création aussi, c’est fantasmer. J’aime pas qu’on m’impose le fantasme, c’est pour ça que je faisais pas de clips avant. Mais bon, là, j’en ai fait un avec Sara Forestier, qui est une fille super, j’évolue.»


Le cinéma est là encore cette matière qui, en nourrissant nos fantasmes, rend nos vies plus intenses et nous permet d'exprimer cette part plus ombrageuse de nous-même. 

Biolay, passion latine

Des actrices, on en trouve également au casting du nouvel album de Benjamin Biolay, Palermo Hollywood. Le titre fonctionne ici à la fois comme un clin d'œil à la cité du cinéma de Los Angeles et comme un trompe l'œil. Palermo Hollywood, c'est, en effet, le surnom d'un quartier gentrifié de Buenos Aires en Argentine. Cependant, ce septième album studio solo est bien celui où le chanteur/acteur arpente avec le plus de brio le territoire du cinéma.

«C'est un peu comme la bande originale de ma vie, et j’espère, de la vie des gens qui l’écouteront et qui l’aimeront surtout, confie-t-il à RFI. Je pense qu'il peut y avoir beaucoup d'écoutes différentes. C’est mon but. J’avais à l’esprit un concept-album, c’était ma maquette. Après, je n’ai pas forcément envie de le dévoiler, ce sont les turpitudes d’un Français en Argentine.»

Le disque suit ainsi un arc narratif un peu lâche, avec des lieux et des personnages récurrents dans un aller-retour entre Paris et Buenos Aires. Une histoire pleine de spleen, de petites ruptures comme une lente débandade. Les comédiens Melvil Poupaud et Chiara Mastroianni font une petite apparition le temps d'un entraînant «Ressources humaines», doigt d'honneur à son ancienne maison de disque Virgin, tout comme l'actrice argentine Sofia Wilhelmi, rencontrée à Buenos Aires sur le tournage de Mariage à Mendoza. Sa reine de Palermo Queens.


Ce déplacement de la narration vers un territoire cinématographique qui s'accompagne d'un mouvement géographique permet à Benjamin Biolay de retrouver à plein l'inspiration après un Vengeance en demi-teinte. La musique se nourrit de nouveaux espaces flirtant du côté du reggaeton, de la cumbia et du tango. Les cuivres et les cordes tiennent toujours une place de premier plan, participant de plein pied à la mélancolie et à la beauté de l'ensemble.

Le plus sidérant ici, c'est cette capacité que démontre Biolay encore à mêler les contraires. Des effets de montages inattendus reliant Borges et le football, un oxymore quand on sait que l'écrivain y voyait «la méthode ultime pour abrutir les masses», explique-t-il à Libération, mais aussi l'opéra et les musiques populaires, le social et l'intime, l'ici et le là-bas, des choses très crues, d'autres tout en majesté. Ce goût du collage prend la forme d'un jeu de textures juxtaposant enregistrements d'archives et chant dans un même mouvement…

Le cinéma –le chanteur cite Nanni Moretti en écho à la chanson «Ressources Humaines»–, c'est alors cette matière qui permet de retranscrire nos vies de manière condensée dans toutes leurs contradictions. Quelque chose que Benjamin Biolay a retrouvé de manière très forte en Argentine: 

«Buenos Aires est une ville folle, complètement éclatée, les gens y creusent des fenêtres sur les murs, la végétation pousse sur les pierres, on peut y passer d’un siècle et d’un continent à un autre en dix minutes de taxi. J’aime ce chaos structuré, comme la musique là-bas, comme la vie là-bas», confie-t-il à Libération.

Ce chaos structuré –déjà en écho dans le titre du disque de Christophe–, c'est bien sûr la métaphore idéale de ce Palermo Hollywood, mais aussi du cinéma et de nous-mêmes. Toutes ces choses entremêlées qui, avec la musique, nous accompagnent un peu chaque jour, peuplent nos imaginaires et aident à traduire dans toute leur singularité nos petits bouts de vie.

Boris Bastide
Boris Bastide (105 articles)
Éditeur à Slate.fr
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