Sports / Culture

Quand Norman Mailer croquait Mohammed Ali, «Le Plus Grand Athlète du Monde»

Temps de lecture : 5 min

En 1975, l’écrivain américain avait livré avec Le Combat du siècle, récit du match Ali-Foreman à Kinshasa, un des livres les plus passionnants jamais publiés sur le sport.

Ali Foreman AFP
Ali Foreman AFP

Avant ou après lui, il y eut Marilyn Monroe, Neil Armstrong, le premier homme sur la Lune, Gary Gilmore, le condamné à mort qui exigeait d’être exécuté, ou encore Lee Harvey Oswald, l’assassin de Kennedy. En 1975, Mohammed Ali, mort vendredi 3 juin 2016, rejoignait la galerie de portraits de l’écrivain américain Norman Mailer avec «The Fight» (Le Combat du siècle), un des plus passionnants récits jamais publiés sur le sport.

Un accès privilégié aux combattants

Engagé pour écrire un reportage pour le magazine Playboy et un livre, l’auteur des Nus et les Morts doit couvrir le combat qui va opposer Ali à George Foreman, champion du monde poids lourds invaincu, à Kinshasa en octobre 1974: le «Rumble in the Jungle».

L’ouvrage s’ouvre sur un portrait d’Ali, aperçu sur son camp d’entraînement en Pennsylvanie: «C’est toujours un choc de le revoir. Non pas “live”, comme à la télévision, mais bien vivant en face de vous, au mieux de sa forme. À cet instant, le Plus Grand Athlète du Monde court le danger d’être aussi le plus beau mâle que nous ayons et le vocabulaire de l’afféterie se profile à l’horizon, inévitable: la respiration des femmes “s’accélère”, les hommes “baissent les yeux” devant ce nouveau rappel de leur petitesse. Même s’il n’ouvrait jamais la bouche pour troubler les strates gélatineuses de l’opinion publique, Ali inspirerait cependant l’amour et la haine, car il est le prince du Ciel, ainsi que le proclame le silence qui s’établit autour de son corps quand il irradie.» [1]

Encore plus que les envoyés spéciaux vedettes de la presse américaine, Mailer dispose d’un accès privilégié aux deux combattants: Foreman le qualifie de «champion d’écriture», comme il le ferait d’un titre de boxe poids lourds, et Ali le présente à ses proches en disant «C’est un grand écrivain. No’min est un sage, un vrai», et lui lit ses propres vers. Le livre ne porte pourtant pas tant sur le combat des deux boxeurs que sur la rencontre d’un homme, Ali, d’un moment, sa résurrection (il a été privé de combat de 1967 à 1970 pour avoir refusé la conscription, et a échoué aux points à reconquérir son titre contre Joe Frazier en 1971), et d’un continent, l’Afrique. Cette Afrique qu’incarne ici le Congo devenu Zaïre du dictateur Mobutu, sponsor du combat et figure omniprésente de «ce régime révolutionnaire noir […] parvenu à combiner certains des aspects les plus étouffants du communisme avec ce que le capitalisme présentait de pire».

Ali se taille donc la part du lion, le livre faisant la part belle à ses aphorismes et bravades:

«Cette rencontre, ça ne va pas seulement être le plus formidable èèèvènement de la boxe mais le plus grand èèèèvènement de l’histoire mondiale

«Si je gagne, je serai le Kissinger noir

«En Amérique, […] ils ne voient pas que je me sers de la boxe pour surmonter des obstacles qu’on ne peut pas dépasser autrement. […] Je ne fais pas tout ça pour la beauté du sport mais pour changer un tas, un tas de choses.»

Portrait d'une faune

Mais le plaisir immense pris à la lecture du livre naît aussi de la façon dont Mailer parvient à le décentrer par moments de la figure d’Ali pour brosser le portrait de la faune si particulière d’un grand match de boxe. On y voit évoluer l’entraîneur Drew Bundini, qui lâche une nouvelle fois son célèbre conseil «Frappe comme un papillon, attaque comme une guêpe». Le promoteur Don King, grand ordonnateur de ce combat à 5 millions de dollars par boxeur, qui raconte ses années de prison et fait part à Mailer de son admiration pour le philosophe «Ni-tcheu». L’écrivain gonzo Hunter S. Thompson, venu couvrir le match pour le magazine Rolling Stone, «une boule de nerfs en équilibre sur une deuxième, le tout propulsé par des patins à roulettes qui grinçaient continuellement», et qui choisira de passer le match dans sa baignoire à picoler. Et Mailer bien sûr, personnage lui-même, hâbleur et inlassable théoricien, qui propose un soir à Ali de l’accompagner dans son jogging nocturne et lâche prise après trois kilomètres au petit trot, fatigué par un copieux dîner, quelques verres et une soirée au casino.

Le 30 octobre 1974, 60.000 spectateurs se rassemblent à quatre heures du matin, besoins de la télévision américaine obligent, pour observer, de loin, le ring installé au milieu du stade de Kinshasa, où Mailer ne voit «pas un lieu destiné à accueillir les gens mais plutôt un édifice dont il serait impossible de sortir si la police décidait de vous y boucler». Le narrateur accompagne Ali dans les vestiaires, l’y voit lire, juste avant le combat, les noms des anciens adversaires de Foreman («des riens du tout») avant d’aller «danser» sur le ring, pendant que Archie Moore, l’entraîneur de Foreman, lâche: «J’ai prié, très sincèrement, pour que George ne tue pas Ali

Ali ne dansera pas, pourtant: après un premier round foudroyant («Mais il le frappe avec des droites!», s’exclament les envoyés spéciaux, surpris de tant d’audace), il choisit d’adopter une tactique rentrée dans l’histoire sous le nom de rope-a-dope, consistant à user son adversaire en combattant depuis les cordes. La description du combat en lui-même occupe environ un petit tiers du livre: «Assumons donc la possibilité que notre description de la rencontre soit plus longue à lire que la rencontre à se dérouler», écrit Mailer. Au huitième round, Ali finit par cueillir Foreman d’une succession rapide de coups:

«Et puis un projectile qui avait exactement la taille d’un poing dans un gant a fusé au milieu de l’esprit de Foreman, le meilleur punch de cette nuit effarée, le coup qu’Ali gardait pour cet instant depuis le début de sa carrière. […] Tel un soûlard qui cherche à sortir du lit pour aller au travail, Foreman a roulé sur lui. Il a entrepris le lent, torturant effort de soulever cette masse effondrée que Dieu avait eu le caprice de lui donner. Entendait-il le décompte ou non, en tout cas il a été sur ses pieds une fraction de seconde après dix, maté.»

S’ensuit une tentative, par Mailer, de restituer l’importance prise par Ali dans l’environnement politico-religieux des Etats-Unis marqués, depuis deux décennies, par l’activisme de Martin Luther King, de Malcolm X ou de Louis Farrakhan. Mais l’on sent, au fond, que cet aspect-là, Ali et l’Islam, l’intéresse moins, le concerne moins peut-être, que l’épaisseur romanesque du personnage du boxeur. Que le grand récit qu’a constitué ce match, où la rencontre avec le rugissement d’un lion, dans la nuit de Kinshasa, fait tout de suite penser au «félin d’Hemingway, qui toutes ces années avait attendu de se repaître de la chair d’Ernest avant qu’un succédané acceptable ne se présente enfin». Clin d’œil du destin, le chapitre dans lequel Ali assène son punch fatal à Foreman porte le même titre qu’un des ouvrages à venir les plus célèbres de Mailer, qui lui vaudra, cinq ans plus tard, un second prix Pulitzer: Le Chant du bourreau.

[1] Citations extraites de la traduction française de Bernard Cohen, publiée en 2000 par Denoël.

Jean-Marie Pottier Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).

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