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À Roland-Garros, la remise des trophées est le châtiment du perdant

Temps de lecture : 4 min

L'après-finale peut tourner au petit supplice pour celui ou celle qui vient de s’incliner.

Novak Djokovic après sa défaite en finale de Roland-Garros 2015 contre Stan Wavrinka. PATRICK KOVARIK / AFP.
Novak Djokovic après sa défaite en finale de Roland-Garros 2015 contre Stan Wavrinka. PATRICK KOVARIK / AFP.

Lorsqu’il a gagné le tournoi de Roland-Garros en 1983, Yannick Noah a presque «omis» de serrer la main de son adversaire, Mats Wilander, qu’il a brièvement salué avant de franchir le filet et de se jeter dans les bras de son père, Zacharie, accouru à sa rencontre. Dans l’émotion du moment, Jacques Dorfmann, le juge de chaise, a été, lui, carrément oublié par l’ancien n°1 français.

Plus tard, Noah a regretté de ne pas avoir plus élégamment ponctué le match de sa vie, mais cette petite impasse était, après tout, largement pardonnable dans le contexte historique et fusionnel du moment. Hélas pour lui, Wilander, déjà bien seul sur le court face à «50 millions de Noah», s’est retrouvé soudain emporté dans une vague d’enthousiasme qui l’a englouti comme s’il n’existait plus. Pendant de longues minutes, il lui a fallu affronter l’hystérie qu’il avait contribué, en quelque sorte, à susciter.

Un tunnel qui peut paraître interminable

Ce qui suit directement une finale de Roland-Garros, ou d’un autre tournoi du Grand Chelem, n’est pas toujours contrôlable et peut notamment tourner au petit supplice pour celui ou celle qui vient de s’incliner. Après la lourdeur de la déception à chaud vient l’interlude de l’attente de la remise des prix. Le temps que les officiels se mettent en place et que les télévisions reprennent l’antenne après la coupure dédiée à la publicité dans le sillage de la balle de match, ce court tunnel temporal peut sembler interminable pour le perdant qui doit se confronter au bonheur effervescent de son vainqueur à quelques mètres de là. Pour lui ou pour elle, cette cérémonie de remise des prix ressemble parfois à un saut dans le vide dont il est difficile d’anticiper les événements et les conséquences.

En 2015, Novak Djokovic, battu à la surprise générale à Roland-Garros par Stan Wawrinka, y avait trouvé matière à petite consolation sous la forme d’une immense et longue ovation qui avait fait figure de premier baume sur sa blessure morale. «Cette ovation à la fin de la cérémonie des trophées a été l’un des moments les plus beaux et forts de ma carrière », avait-il déclaré ensuite même s’il s’agissait probablement d’une variation de la fameuse méthode Coué.

Les cérémonies de remise des prix diffèrent selon les quatre tournois du Grand Chelem. A la relative vulgarité de celles mises en place à l’Open d’Australie et l’US Open, où les sponsors principaux sont mis en avant par une prise de parole les concernant, Wimbledon et Roland-Garros opposent une certaine haute tenue. Celle de Wimbledon reste la plus simple et la plus prestigieuse alors que Roland-Garros a développé son originalité propre avec la solennelle diffusion des hymnes des deux vainqueurs. Il n’empêche, toute cette pompe et ces applaudissements ne suffisent pas à faire oublier la désillusion d’une défaite d’autant moins que depuis de nombreuses années déjà, le protocole demande, sans l’exiger, des mots des vainqueurs et des perdants.

Quand Federer pleure

En 1999, tandis qu’elle venait de vivre une finale en enfer face à Steffi Graf lors de laquelle le public de la Porte d’Auteuil l’avait sévèrement prise en grippe, Martina Hingis a ainsi préféré prendre ses cliques et ses claques sous la bronca en rejoignant les vestiaires sans avoir l’intention d’en subir davantage. Sa mère était allée la ramener à la raison et la Suissesse avait été obligée de revenir, de féliciter sa gagnante et d’adresser des mots apaisants à cette foule qui avait participé à son naufrage. En 1981, au terme de la finale de l’US Open, Björn Borg, dominé pour la quatrième fois à ce stade de la compétition à New York, avait refusé l’obstacle supplémentaire et à peine avait-il serré la main de John McEnroe qu’il s’était dirigé vers la sortie du stade sans passer par la salle de conférence de presse.

Henri Leconte et Mats Wilander après la finale de Roland-Garros 1988. AFP.

A Roland-Garros, Martina Hingis a fait partie de ces champions victimes de cette sorte de double peine, mais Natasha Zvereva, écrasée 6-0, 6-0 par Steffi Graf lors de la finale 1988, et Guillermo Coria, battu en cinq sets en 2004 par Gaston Gaudio à l’issue d’une finale où il avait bénéficié de deux balles de match (et donc de Roland-Garros), ont été d’autres crucifiés terriblement embarrassés de se retrouver là avec un micro à la main.

A Wimbledon, Andy Murray, battu par Roger Federer en 2012, et Jana Novotna, renversée par Steffi Graf en 1993, ont fini de leur côté par éclater en sanglots lors de la remise des prix alors qu’ils avaient eu les affaires bien en main lors de la rencontre. Les larmes de Novotna sur l’épaule de la Duchesse de Kent ont fait le tour du monde à l’époque. Mais pour Murray et Novotna, il y a eu ensuite l’immense consolation libératrice d’un triomphe puisque l’un et l’autre ont réussi à s’imposer au All England Club, respectivement en 2013 et 1998. En 2009, après avoir cédé en finale de l’Open d’Australie contre Rafael Nadal, Roger Federer himself, en dépit de sa longue expérience, avait également connu quelques secondes baignées de larmes. «It’s killing me», avait-il sangloté, comme mis à nu et résumant crûment le fond de sa pensée à cette seconde-là.

Parmi les victimes les plus emblématiques des remises des prix, Henri Leconte a été un martyr cloué au pilori par le difficile public de Roland-Garros. En 1988, quelques minutes après avoir raté sa finale contre Mats Wilander, il a négligemment déclaré, le pied posé sur le rebord de tribune placé devant lui, un «J’espère que vous avez peut-être un petit peu compris mon jeu» que n’a justement pas compris la foule, déçue par le non-match qu’elle venait de vivre. S’en est suivie une prise de bec avec un spectateur qui a installé un malaise encore plus profond.

Pendant de longs mois, Leconte ne s’est pas relevé de cette fausse note au point d’être affreusement accueilli au tournoi de Bercy moins de six mois plus tard. «C’était le double effet kiss-cool, a-t-il raconté, jeudi 2 juin, à L’Equipe. Même les gens des loges me disaient: casse-toi connard. J’ai pris sur moi, j’ai mis la cloison.» Leconte n’a jamais plus disputé la moindre finale du Grand Chelem. Même s’il s’est offert une mémorable victoire en Coupe Davis en 1991, ce souvenir de la remise des prix de Roland-Garros a continué d’imprégner son histoire. Vingt-huit ans plus tard, il doit encore répondre à des questions sur ce sujet.

Yannick Cochennec Journaliste

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