France

Pour affronter la crue, j’ai tenté de devenir un survivaliste grâce à internet

Vincent Manilève, mis à jour le 03.06.2016 à 18 h 13

Parce qu’acheter dix packs de bouteilles d’eau pour chez moi ne suffisait pas à me rassurer.

Le 2 juin 2016 I GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Le 2 juin 2016 I GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Ce vendredi, l’angoisse est palpable. Le niveau de la Seine a dépassé le seuil d’alerte et la crue devrait atteindre son pic dans la capitale parisienne et chatouiller un peu plus la désormais légendaire statue du Zouave sur le Pont de l’Alma. Si l’on attend une hauteur de 6,20 mètres et que les autorités n’évacuent pas l’hypothèse de «débordements ponctuels», on devrait rester très loin des records de 1910, lors de la dernière grande crue centennale. À l’époque, la Seine était montée jusqu’à 8,62 mètres.

Et si sur les réseaux sociaux beaucoup d’internautes s’amusent de la situation (un compte a même été créé pour le Zouave), il n’en fallait pas plus pour créer une certaine panique chez d’autres, moi compris. Il faut nous comprendre: l’urbanisation galopante de Paris l’a rendue bien plus vulnérable, et si la crue dégénère, les dégâts pourraient s’avérer dramatiques. Mon propre site, Slate.fr, m'expliquait il y a deux ans que je devrais me débrouiller en cas de crue.


Si je veux rester pragmatique, il existe quelques mesures simples à prendre en compte. Le but premier est de préserver les objets stockés dans les caves (certains Parisiens le font déjà depuis hier), de couper l’électricité et le gaz, de toujours penser au confort des enfants et des personnes âgés, et d'être très prudent pour évacuer l’eau lors de la décrue. Le gouvernement détaille tous ces conseils sur son site.

Le survivalisme, prévoir le pire, coûte que coûte

Voilà pour les éléments de base. Mais bien sûr, cela ne suffit pas à calmer mes inquiétudes les plus primaires. Un collègue me parle alors d'un groupe très particulier: les survivalistes. Ce mode de vie consiste à vivre en permanence avec l’idée qu’une catastrophe, à l’ampleur locale ou globale, peut survenir à n’importe quel instant et qu’on ne peut compter que sur soi-même pour survivre. Très populaire aux États-Unis pendant la Guerre froide, le phénomène est rentré dans la culture populaire à travers des films (les excellents Take Shelter ou Les Combattants) ou des séries (The Walking Dead et ses zombies). Sur internet, on trouve donc logiquement des dizaines de sites et de forums en français où sont détaillés avec précision tout ce qu’il faut savoir pour survivre dans toutes sortes de situations. Entre les tutoriels vidéo pour vider un canard ou un poulet et les conseils pour trouver de l’eau potable dans la nature, le choix est large et le discours souvent alarmiste, voire délirant (tout simplement «prudent», répondront les survivalistes).

Heureusement, le «kit de survie» ne m'impose pas un kilo de quinoa.

 

Les inondations étant un phénomène bien connu en France, et notamment dans le Sud, les conseils ne manquent pas sur ce sujet. En amont de la crue, on peut ainsi se constituer un kit de survie «financièrement accessible», étape basique pour les familles lors de situations longues et complexes. Le site lesbrindherbes.org estime que les kits proposés par le gouvernement sont inadaptés «aux réalités de la rupture de nos systèmes de support et de leurs conséquences sur notre fabrique». La liste du ministère semble en effet un peu simpliste pour quelqu'un d'aussi inquiet que moi: bougies, couteau multi-fonction, double des clefs de voiture, téléphone, lampe de poche... Rien qui ne tombe pas sous le sens. Le site survivaliste, lui, va plus loin est conseille d’acquérir, entre plus, des lampes à pétrole, un réchaud de camping au gaz, des vêtements chauds, des pierres à feu, de l’eau de javel, une trousse de premiers soins…

Pour la nourriture, le site est extrêmement précis. «1kg de riz, 1kg de pâte, 1kg de haricots, 1kg de semoule, 1kg de lentille» pour dix euros seulement, 40 litres d’eau stockés dans des bouteilles ou des bidons et «dix boîtes de votre soupe préférée en conserve». Je me réjouis de l’absence du quinoa dans la liste et décide de faire l’impasse sur les lentilles, le traumatisme des cantines scolaires étant encore trop vif.

Dans certains kit de survie, le fusil de chasse calibre 12 a sa place

En revanche, mon niveau de panique a fait un bond (que je situerai désormais au niveau des épaules du Zouave) quand le site affirme qu’il faut prévoir les pires comportements humains et s’armer en cas de catastrophe. «Apres tout, certains individus sont capables de perpétrer les pires atrocités quand tout va bien, imaginez quand tout va mal», écrit-il avant d’ajouter: «Un fusil de chasse de calibre 12 chargé avec du Buckshot et dans les mains d’un citoyen responsable est un meilleur outil de dissuasion qu’un manche a balais, des gros bras musclés ou 20 ans de karaté.» Merci mais non merci, je vais opter pour le respect et l’amitié entre les peuples, sait-on jamais, sur un malentendu cela peut marcher.

Certains individus sont capables de perpétrer les pires atrocités quand tout va bien, imaginez quand tout va mal

Un site survivaliste, qui conseille le port d'arme

Je décide de quitter le site très rapidement, et j’atterris sur une page de référence dans le domaine: la-terre-des-survivalistes.fr. Une certaine Sandrine me conseille alors d’ajouter à mon kit une clef USB où j’aurais mis «toutes les données à [mon] sujet, mais aussi [mes] souvenirs». Je m’interroge: ai-je vraiment envie que toutes mes données, en plus d’être éparpillées sur internet, se retrouvent dans un petit objet que je pourrais perdre à la moindre occasion? Je vais plutôt m’assurer de garder mon ordinateur et mon téléphone, qui conservent déjà toutes mes données, dans un endroit sec. Sandrine évoque également la nécessité d’avoir un «refuge survivaliste» à proximité. A priori mon appartement, pourtant situé non loin de la Seine en banlieue, ne risque rien, mais je décide de désigner un refuge, en cas de fin du monde par exemple.

On me propose alors de choisir ma résidence secondaire (que je n’ai pas et que je n’aurai certainement jamais), la maison d’un membre de ma famille à proximité (pour peu que le RER A accepte de m’y emmener) ou un gymnase. Le centre sportif le proche de chez moi est à un kilomètre, ce n’est pas idéal, mais j’y serai en quelques coups de rame en cas d’inondation. Je note également que le site propose une «formation survivaliste» audio et complètement gratuite. Moi qui cherchait un nouveau podcast à écouter, me voilà ravi. 

De l'intérêt du crochetage ou d'aiguiser son couteau sans fusil

Malgré tous ces conseils, je ne me sens pas complètement prêt. Je décide de me tourner vers YouTube, en quête d’un éventuel YouTubeur survivaliste. Après avoir aperçu un homme me conseiller depuis sa cave de ressortir le pot de ma grand-mère pour mes besoins, je tombe sur le compte «Défendre sa famille». Dans une courte vidéo teasing, une voix quasi-synthétique assez effrayante me propose une sorte de «draw my life» (une vidéo dessinée en temps réel) assez décevante. Très vite, l'homme à la voix rauque me demande d'aller vers un site pour découvrir la «méthode complète», accessible si je donne «mon meilleur mail». Meilleur mail? Le survivalisme est décidément un vrai business. Je ferme rapidement l'onglet. 

 

Vous ne verrez peut-être pas si des parties du pont ont été emportées par le courant

Finalement, je décide de jouer franc-jeu avec Google et de lui demander: «survivre inondation». Immédiatement, il me propose la Bible. Mais pas n’importe quelle Bible: la Bible du survivalisme, autre site d’entraide et de conseils pour personnes inquiètes. Cette fois, c’est Hugues (peut-être un ami de Sandrine) qui s’occupe de nous. Celui qui, dans d’autres articles, nous vante l’intérêt du crochetage ou nous explique comment aiguiser un couteau sans fusil, s’est penché fin 2014 sur les crues et inondations.

D’entrée de jeu, il tient à rassurer les moins végétariens d’entre nous: «A priori, la nourriture n’est pas un problème en cas d’inondation, car les animaux ont aussi tendance à se réfugier sur les hauteurs. Les animaux, aussi bien les proies que les prédateurs, ont tendance à s’entraider pour se sortir de l’eau.» Des animaux apeurés et rassemblés dans un même endroit, parfait pour mettre en pratique mon couteau aiguisé sans fusil. Rassurez-vous, si les bêtes manquent, les auteurs David Denkenberger et Joshua M. Pearce évoquaient en 2014, dans leur livre consacré à la survie, les «mathématiques cannibales», cet instant où l'homme peut (ou doit) basculer... 

Un peu plus loin dans l’article, la panique finit par l’emporter quand Hugues évoque les ponts, que l’on voit beaucoup aux infos ces derniers jours. «Si vous traversez un pont partiellement inondé, soyez particulièrement vigilant: vous ne verrez peut-être pas si des parties du pont ont été emportées par le courant.» Pendant ce temps-là, l’AFP explique que «la Seine a atteint 6 mètres à Paris et continue de monter», entre 6,30 et 6,50 mètres dans la pire des hypothèses, soit plus que les précédentes prévisions. 

«Il faut signaler qu’il s’agira d’un plateau plus que d’un pic, ce niveau haut devant rester relativement stable pendant tout le week-end avant d’amorcer la décrue, assure le ministère de l'Environnement. La décrue est toujours plus lente que la montée des eaux, et c’est un point essentiel à gérer.»

Je crois que je vais quand même aller m’acheter des lentilles, finalement.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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