Double X

Comment réagissent les gens qui reçoivent des photos de sexes?

Peggy Sastre, mis à jour le 06.06.2016 à 6 h 12

Pas seulement en manifestant de l'horreur ou de la fascination, mais des sentiments bien plus nuancés.

Self portrait - Just another head shot | MattysFlicks via Flickr CC License by

Self portrait - Just another head shot | MattysFlicks via Flickr CC License by

Voir débarquer le sexe de son interlocuteur sur un écran de téléphone portable ou d'ordinateur semble un élément très courant (si ce n'est une loi) des échanges sexualo-sentimentaux numériques en 2016. 

Il y a une quinzaine de jours, nous repérions un article du New York Magazine donnant la parole aux émetteurs de dick pics –ou «photos de bite», dans la langue de Molière– et détaillant les différentes raisons afférentes à la pratique. Parce que oui, l'envie d'envoyer une photo de son pénis peut relever d'une causalité complexe et subtile, qu'importent les préjugés qui voudraient la réduire à une chanson de Francky Vincent

Au-delà des simples textos, avec des applications comme Snapchat ou Facebook Messenger où les messages peuvent s'auto-détruire au bout d'une durée donnée, la pratique qui consiste à montrer son sexe (déjà en vogue sur le site Chatroulette) s'est généralisée. À tel point qu'une Américaine a monté une exposition avec les photos qu'elle a reçues et celles d'autres femmes. Dans une interview à Vice, celle-ci souligne que la plupart des images n'avaient pas été demandées par les intéressées.

D'où la question qui nous est venue: et du côté du récepteur alors, quel est l'effet provoqué par ce genre d'images? Ce que nous disait notre petit doigt, cette vidéo et les témoignages trouvés au hasard de nos recherches sur internet, c'est qu'il y allait avoir sans doute un pluriel dans l'affaire. De la même manière que l'envoi de photos de sexe est loin d'être motivé par une raison unique, on peut raisonnablement imaginer qu'en recevoir ne suscite pas toujours, tout de suite ni chez tout le monde de réaction monolithique, de l'horreur à la fascination.

De 22 à 58 ans

Reste qu'une hypothèse, surtout si elle exhale le doux parfum de l'évidence, nécessite l'épreuve des faits. Raison pour laquelle nous avons mené une étude qualitative (c'est le nom gentil pour «biaisée» et «représentative de rien du tout») auprès de onze individus contactés via Facebook et qui ne sera jamais publiée dans la moindre revue possédant un début de commencement de crédibilité scientifique. Notre panel de la réceptivité picturo-génitale: six femmes, cinq hommes, âgés de 22 à 58 ans et de 38,36 ans en moyenne, et détaillant leurs réactions à la réception d'images envoyées dans 90% des cas par un représentant du sexe opposé.     

Ce qui saute tout de suite aux yeux, c'est qu'on aurait pu s'attendre à un différentiel sexuel plus marqué –une majorité plus écrasante de femmes ayant reçu une plus grosse proportion de bas morceaux masculins. De fait, eu égard aux photos de sexe vues comme un cas particulier de la pornographie en général, ce sont les hommes qui se taillent la part du lion –les hommes sont beaucoup plus nombreux que les femmes à en envoyer, comme ils représentent une écrasante majorité des consommateurs de contenus masturbatoires.

Deux raisons, au moins, peuvent expliquer le phénomène. La première, c'est que les hommes sont en tendance davantage excités sexuellement que les femmes par des stimuli visuels, de ceux qui ne laissent pas grand chose à l'imagination. Chez les femmes, c'est l'inverse. L'érotisme se joue dans les marges, dans ce qui n'est pas dit, pas montré, dans la subjectivité, le contexte, les émotions. Un élément de preuve nous est offert par la démographie différenciée entre presse et littérature de charme. Qui est-ce qui conçoit et consomme en priorité des revues? Des hommes. Qui est-ce qui conçoit et consomme en priorité des livres de la collection Harlequin et du mommy porn? Des femmes. Et cette réalité ne s'explique pas, uniquement, par le retard du secteur poids-lourds en matière de parité.     

La seconde, c'est que les hommes ont beaucoup plus à gagner (ou, plutôt, beaucoup moins à perdre) que les femmes à expédier des photos de leur entrejambe dans le cyberespace. D'un point de vue social et culturel, la sexualité est un phénomène stigmatisant pour les femmes, pas pour les hommes. Niveau scénario du pire, ce qui peut attendre une femme qui voit une «image intime» sortie de son contexte, c'est l'humiliation, l'ostracisme, voire l'irrépressible envie de se jeter sous un train. Un homme, c'est un jugement de divorce à ses torts exclusifs, tout en restant le roi de la jungle pour une bonne partie de ses pairs. Jamais, nulle part, un scandale sexuel au protagoniste masculin n'a encore atteint le niveau d'opprobre subi par une femme que son groupe estime «déviante». Ce qui contribue fortement à la prudence ou au désintérêt que les femmes peuvent globalement manifester à l'idée d'envoyer une image sexuellement explicite à quelqu'un et, à l'inverse, à la relative banalisation de la pratique du côté masculin.

Dégoût et déception

Autre point remarquable de notre enquête: la réaction qu'on s'attendait à rencontrer couramment chez les femmes –l'indifférence peu ou prou dégoûtée– est loin d'être aussi automatique chez nos intervenants.

Il n'y a que Liza, 31 ans, pour dire que «beaucoup de types [sont] quand même un tas de cons» qui l'imaginent «lascive, dans une pose à la Dita Von Teese, peinant à contenir un gémissement mêlé de stupre et d’admiration à la vue de [leur] membre qui, ma foi, n’est jamais qu’une bite, les gars, et ça a beau être un peu moins ridicule en érection qu’en oscillant entre vos pattes velues, reste qu’en ce qui me concerne, votre sacro-sainte bite en tant que telle ne me fait guère d’effet en image ou en vidéo».

L'avis est partagé par Yves, 45 ans, qui déclare avoir reçu quelques photos «purement anatomiques» de ses partenaires. Cela n'a jamais provoqué chez lui que «déception et dégoût», le geste n'a «aucun intérêt, aucun esthétisme» et ne lui fait ressentir «aucune excitation». C'est aussi le cas de Anne, 34 ans, mais uniquement pour des photos reçues d'un compagnon de longue date, avec qui la relation «s'étiolait». «Cela m'a laissée complètement indifférente», précise-t-elle. «Ni chaud ni froid, honnêtement. Voire, à la limite, j'ai trouvé ça un peu triste, presque un peu pathétique».

Avec d'autres, celle qui se dit avoir «toujours été beaucoup plus sensible aux mots qu'aux images, dans le désir», déclare avoir éprouvé une «certaine excitation, pas tellement à la vue de l'engin, mais liée à la satisfaction de faire cet effet à l'autre et lui donner envie de se dévoiler. Parfois même une certaine fierté». 

Vecteur de fantasmes

De fait, la simple excitation –qu'on pourrait, à tort, estimer évidente dans un tel contexte– est assez rare chez nos témoins. Elle peut être là, mais elle est très souvent liée à autre chose. Elle est indirecte et, à ce titre, la photo explicite relève davantage du vecteur fantasmatique que du moteur excitatoire.

Pour Marie, 40 ans, qui se présente comme une «intello-cul»:

 «Si je ne fantasme pas, la baise ne m'intéresse pas, [...] ce qui devient sexy, c'est de recevoir un truc qui te fait rougir dans un moment incongru (genre en réunion, en rendez-vous pro, dans le bus bondé...). Ou par exemple, de proposer au partenaire de faire une photo de son sexe dans une situation où ça va être un peu compliqué et forcément décalé. Par exemple, pendant le repas familial de Noël (le truc drôle, c'est d'imaginer l'excuse qu'il ou elle va fomenter pour s'éclipser ou bien d'attendre une mise une scène un peu marrante). En fait, pour moi, ça doit être un truc qui doit allier le sexe et l'humour, dans le cadre d'une relation complice et malicieuse.»

La chose est aussi manifeste avec le processus «proustien» que Flora, 36 ans, détaille concernant les effets suscités par deux photos envoyées par «un homme en couple, d’apparence très austère, avec un statut social bien supérieur au mien, avec qui j’ai eu une relation passionnelle courte et totalement inattendue qui s’est muée par la suite en correspondance amoureuse». 

«Déjà, je me suis sentie flattée parce qu’il y avait la potentialité qu’il veuille juste me montrer que le fait de penser à moi le faisait bander. Il me rendait un peu sorcière. Comme si j’avais la puissance, un pouvoir d’éveiller son corps à distance quand il pensait à moi. Il y avait aussi quelque chose qui tient de la remémoration. Oui, je connaissais ce sexe, ce sexe m’avait donné du plaisir, et sa vision me rappelait le plaisir passé ensemble. […] Grâce à la photo, j’avais l’occasion de regarder son sexe de manière un peu clinique, avec une distance presque scientifique. Reste que ces photos disent toujours plus que l’organique, elles mettent en scène. La première photo disait aussi sa chambre de vacances et les valises à peine ouvertes, la seconde était prise chez lui, devant le lit où nous avions baisé pendant trois jours d’affilée, je reconnaissais la collection de livres reliés et les tableaux accrochés aux murs.»

La réaction érotique aura aussi été corrélée, chez Flora, à «ce qui touche à la singularité d’une reconnaissance».

«Ici, j’ai focalisé sur la chevalière à son doigt. Je pense que c’est là que mon propre corps a réagi. […] [M]a plus grande excitation est sûrement née du rapport de confiance et de légèreté qu’il créait par l’intermédiaire de ces photos. Il me faisait confiance. Certes, son visage n’était pas visible, mais des signes distinctifs et identificateurs surgissaient. Il avait confiance, il se présentait à moi de manière aussi viriliste et un peu lourde ("Mate ma grosse queue!") que vulnérable.»

L'importance de la démarche

Qu'une photo sexuelle puisse être une preuve de vulnérabilité est une perception génératrice d'émotion, pas forcément érotique. Cyril, 42 ans, a pu voir les photos reçues de ses partenaires «un geste romantique et ça me touche»:

«Ça dit plein de choses: "J’ai confiance en toi, tu ne le diffuseras pas", "Je me sens belle, la perspective de notre relation me donne de l’assurance, me décomplexe par rapport à mon corps" et surtout "Je veux que tu me veuilles, que tu sois en attente de moi". C’est de l’ordre de la déclaration spontanée affective et amicale qui dépasse le simple "Je veux ta bite"». Et il y a, selon lui, «un autre aspect très touchant dans la démarche. […] On accepte (l’envoyeur comme le destinataire) un cadrage foireux, une lumière moche prise dans un lieu pas glamour (toilettes, salle de bain) dans une sorte de sacrifice de la beauté mutuellement compris et accepté où prime l’intention, le courage, la générosité du geste.» 

Idem chez David, 46 ans, qui a «toujours trouvé ça excitant, mais surtout et avant tout: charmant. Et fort, aussi. On en en 2016, les gars. Envoyer une photo de son cul ou de ses parties génitales à quelqu'un qui pourrait, mal intentionné, les diffuser (voire tout simplement se faire piquer son téléphone ou son ordi), c'est assez fortiche. (Je précise que toutes ces personnes avaient plus de 30 ans et la tête sur les épaules). Bref, outre l'attention, que je persiste à trouver délicate, il y a  aussi ce que cela dit de la confiance qu'a l'autre en soi. Et je trouve ça très excitant. Jamais je n'ai montré ces photos à qui que ce soit. Même aux copains. Même longtemps après. […] Car on m'a envoyé bien plus que quelques milliers de pixels. On m'a dit "Je m'en remets à toi, maintenant et à l'avenir, et pour toujours". Il y a dans ce partage un goût d'éternité. C'est un beau cadeau, rendu plus beau encore par le fait que je le tiens pour impartageable».

Tout le monde n'est pas aussi chevaleresque

C'est d'ailleurs la question clé dans cette histoire: que se passe-t-il quand le contrat de confidentialité est rompu? Quand on se met à distribuer le cadeau au tout venant? Quand il y a abus de vulnérabilité? Quand la marque de confiance se transforme en outil de vengeance? La diffusion de photos intimes de Scarlett Johansson ou Jennifer Lawrence n'aident pas ceux et celles qui n'avaient pas encore voulu ou osé à franchir le pas.

En attendant, gorgeons-nous d'optimisme et de positivité: si la photo est bonne, elle pourra toujours être recyclée en carte de vœux ou en œuvre d'art, une photographe en a fait sa spécialité.  

Peggy Sastre
Peggy Sastre (29 articles)
Auteur et traductrice
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