France / Histoire

Inondations: «On a fait disparaître le souvenir des catastrophes»

Temps de lecture : 4 min

Pour l’historien Emmanuel Garnier, l’État a contribué à supprimer pendant cinquante ans la quasi-totalité des repères de crue.

La statue du «zouave» sur le pont de l’Alma, le 3 juin 2016 | JOEL SAGET/AFP
La statue du «zouave» sur le pont de l’Alma, le 3 juin 2016 | JOEL SAGET/AFP

Dans les discussions sur les inondations, une idée revient très souvent: on blâme, un peu hâtivement, le changement climatique. Ou l’on pointe une «situation météorologique» exceptionnelle. Mais focaliser la discussion sur le climat peut avoir des effets pervers, en voilant la responsabilité des autorités et des élus locaux, qui ont détruit, en l’espace de cinquante ans, 80 à 90% des repères de crue dans les tissus urbains, explique Emmanuel Garnier, historien du climat et des risques et directeur de recherches au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Quand dans d’autres pays ces repères ont été entretenus et renouvelés.

Symbole de cette perte de mémoire et de repères: les discussions sur le fameux «zouave», qui fait l’objet sur les réseaux sociaux de toute l’attention des internautes, qui essaient de se raccrocher à un élément de comparaison. Cette statue du pont de l’Alma a même son propre compte Twitter. Pendant la crue de 1910, il avait bu la tasse. Les curieux observent aujourd’hui avec anxiété le niveau de l’eau atteindre ses hanches.

Mais, là encore, les discussions autour du zouave sont plutôt révélatrices d’une perte totale de repères. Car, depuis 1910, le zouave a été surélevé de 80 centimètres. L’histoire s’est perdue et le soldat ne peut plus que mentir...

Signaux gênants

La raison de la destruction de tous ces repères est complexe mais elle repose essentiellement sur notre conception de l’État, très centralisé, et un développement économique peu prudent. En France, l’État a souhaité «se substituer à l’ancienne providence divine», affirme Emmanuel Garnier, joint par Slate.fr. Alors que les sociétés anciennes étaient très organisées au niveau local pour répondre à ces risques d’inondation, la République française au lendemain de la guerre s’est construite sur l’idée que c’était elle qui allait subvenir aux besoins du citoyen. L’État a donc pris en charge ce travail de mémoire des catastrophes à la place des habitants.

On ne pouvait pas construire tant qu’on maintenait des repères de crue. Maintenir cette mémoire visuelle, c’était selon eux contribuer à empêcher le développement urbain

Emmanuel Garnier, historien du climat et des risques et directeur de recherches au CNRS

S’ajoute à cela la volonté des élus de construire à tout prix, qui les aurait conduits, tout bonnement, à faire disparaître des signaux devenus un peu trop gênants. «On ne pouvait pas construire tant qu’on maintenait des repères de crue. Maintenir cette mémoire visuelle, c’était selon eux contribuer à empêcher le développement urbain», affirme l’historien. L’État et les élus, aidés par les aménageurs, ont souvent contribué à «faire disparaître le souvenir des catastrophes à la faveur d’une urbanisation effrénée».

Il y a bien, certes, depuis 2010, une loi qui prévoit la pose de repères de submersion. Mais il s’agit d’une «médaille qui fait 8 centimètres de diamètre», qui devient totalement illisible au bout de deux mois, selon Emmanuel Garnier, et qui est en pratique posée par très peu de municipalités. «À la Faute-sur-mer [commune ravagée par la tempête Xynthia, qui y avait fait vingt-neuf morts en 2010], les repères sont parfois au niveau des pieds, ils ne sont pas visibles; le seul repère visible, c’est l’association de victimes qui l’a posé», explique l’expert.

Repère de submersion Xynthia | Source: services de l’État en Charente-Maritime.

«Submergés d’informations»

Il y a pourtant d’autres pays où les inondations sont prises au sérieux. Au Royaume-Uni, des plaques sont posées et inaugurées après chaque catastrophe, raconte l’historien. Et les habitants sont formés à ces événements. En Allemagne, des poteaux ont été plantés dans les zones inondées, teints aux couleurs du drapeau allemand, qu’il est interdit d’enlever. Conséquence: «aucun élu n’a osé bâtir autour des poteaux», affirme l’expert.

En France, il fut un temps pourtant où la mémoire de ces événements était correctement «conservée, préservée et transmise». Paris avait alors un système d’alerte très développé. «On avait des observateurs qui étaient situés dans différents observatoires à l’échelle du réseau hydrographique du bassin de la Seine. Des gens qui alertaient depuis Clamecy [dans la Nièvre, à quelque 200 kilomètres de la capitale], Paris se mettait en état de défense», faisait remarquer l’historien ce vendredi 3 juin sur France Inter.

À chaque catastrophe naturelle, les habitants peignaient les scènes de ces drames, qu’ils offraient en guise d’ex-voto aux églises. Ces peintures populaires, datées précisément, servaient aux fidèles qui se rendaient à la prière le dimanche de piqûre de rappel. «On en retrouve dans tous les pays catholiques d’Europe et d’Amérique du Sud», explique l’historien. Les protestants faisaient de même, mais sous une forme plus sécularisée, en apposant des plaques sur les temples.

Ex-voto montrant le sauvetage d’un enfant perché dans un arbre lors des inondations du Rhône en Camargue (1840) | Crédit: Emmanuel Garnier

Dans ce processus d’ensevelissement de la mémoire, l’État a été aidé par l’évolution de la société. L’information est aujourd’hui tellement abondante qu’elle recouvre la parole essentielle, vitale, aux populations. «Nos sociétés sont submergées d’informations, un évènement disparaît dans les quarante-huit heures ou dans les trois jours. Si l’eau se stabilise, l’affaire sera oubliée dans la semaine qui suit», regrette l’historien.

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