Monde

Nicolas Sarkozy analyse de travers la présidentielle autrichienne

Gérard Grunberg et Telos, mis à jour le 05.06.2016 à 15 h 48

En voulant tirer les leçons du scrutin qui a vu l'extrême droite frôler la victoire, le président du parti Les Républicains commet au moins quatre erreurs.

Nicolas Sarkozy, le 31 mai 2016 à Paris. FRANCOIS GUILLOT / AFP.

Nicolas Sarkozy, le 31 mai 2016 à Paris. FRANCOIS GUILLOT / AFP.

Nicolas Sarkozy a tiré ses leçons personnelles de la récente élection présidentielle autrichienne. «Ce qui se passe en Autriche, si le débat politique français ne réagit pas, si l’alternance ne se fait pas autour d’idées fortes où chacun défend ses convictions sans l’obsession de ressembler à tous, eh bien c’est ce qui peut arriver» en France, a-t-il déclaré sur TF1, le 22 mai. «Il faut bien comprendre que la démocratie, c’est le débat, frontal parfois, approfondi pour que les gens puissent choisir», a-t-il ajouté avant de mettre en cause les grandes coalitions gouvernementales, en Autriche comme en Allemagne: «Ça fait je crois dix ans qu’en Autriche comme en Allemagne, il y a une grande coalition au pouvoir, c’est-à-dire un mélange entre la droite et la gauche. Quand il n’y a plus de droite et quand il n’y a plus de gauche, eh bien les extrêmes en profitent», a-t-il affirmé entre les deux tours de scrutin.

Sans doute, par cet appel à refuser tout rassemblement au centre, l’ancien président de la République avait d’abord pour but de mettre en cause indirectement la stratégie d’Alain Juppé. Mais, au delà de cet aspect conjoncturel, il n’en a pas moins ouvert une question générale qui mérite discussion: quelle stratégie adopter pour empêcher les partis populistes de gagner les élections en France? Les réponses qu’il donne à cette question nous paraissent cependant contenir quatre erreurs.

Le FPÖ n'est pas le Front national

La première erreur concerne la comparaison entre l’Autriche et la France. Si le Parti libéral, le FPÖ, qui a failli gagner cette élection, présente des aspects populistes certains, il diffère fortement du Front national, contrairement à ce que Florian Philippot semble croire lui-même. C’est un parti ultra-conservateur et xénophobe mais ce n’est pas un parti hors système ni anti-élites. Il se présente comme un parti de gouvernement et se garde bien de condamner l’euro et de proposer une rupture brutale avec l’Union européenne. Il a déjà gouverné avec la démocratie chrétienne de l’OVP et il est prêt à recommencer, bien que cette coalition ait été un échec dans le passé. L’OVP, pour sa part, n’y serait pas nécessairement hostile. Rappelons que le FPÖ gouverne une région avec les chrétiens-démocrates et une autre avec les sociaux-démocrates. En outre, le soutien des deux partis de gouvernement à l’adversaire du candidat du FPÖ au second tour de l’élection présidentielle a été on ne peut plus mou.

Il n’est donc pas possible de comparer le FN et le FPÖ. L’erreur est ici de croire que, comme en France, où l’UMP et le FN rejettent toute alliance entre eux, l’alliance entre l’OVP et le FPÖ serait contre-nature et que la raison première de l’alliance des deux partis actuellement au gouvernement serait de faire barrage au FPÖ. Ces deux partis, dans un système où les effets de la proportionnelle et les rapports de force électoraux obligent à des coalitions gouvernementales, ont simplement estimé qu’ils avaient plus de proximité entre eux qu’avec le troisième parti. Ici, comparaison n’est pas raison.

Du coup, et c’est la seconde erreur, dans ce système à trois partis de gouvernement, ce n’est pas l’alliance du parti de gauche et du parti de droite qui, parce qu’il supprimait ainsi le clivage gauche/droite, a failli donner la victoire au parti d’extrême-droite, mais plutôt l’usure d’une coalition au pouvoir depuis longtemps et dans une période particulièrement difficile. À l’issue des prochaines élections, il n’est pas impossible que l’alternance, qui ne peut désormais être que partielle compte tenu de l’affaiblissement tendanciel des deux grands partis historiques, s’opère par la formation d’une autre coalition entre deux de ces trois partis, qui ne sont que les diverse variantes du conservatisme autrichien.

La gauche et la droite n'ont plus de réalité gouvernementale

La troisième erreur est, s’agissant de la France, d’affirmer que seule l’activation du clivage gauche/droite peut empêcher la victoire du Front national. Remarquons d’abord que, contrairement à l’Autriche, la France n’a pas connu de coalition gauche/droite depuis l’instauration de la Ve République et que le Parti socialiste comme le parti gaulliste ont conduit, depuis les années 1970, leur stratégie en fonction de ce clivage auquel ils sont fortement attachés. Cela n’a pas empêché, depuis trente ans, le FN de progresser et c’est la permanence de cette division fondamentale qui est la cause principale du relatif immobilisme gouvernemental des vingt dernières années.

Cet immobilisme ne peut que s’accroître dans la mesure où la gauche et la droite n’ont plus de réalité gouvernementale. L’une et l’autre ont en effet perdu toute unité interne. À gauche, les alliances électorales sont de plus en plus artificielles et aucune coalition gouvernementale ne peut plus fonctionner en son sein. À droite, l’UMP est confrontée à la poussée du Front national avec lequel, aujourd’hui, sans reniement, tout rapprochement est impossible. Cet éclatement de l’offre partisane, en réduisant la force électorale des deux grands partis de gouvernement, les prive d’une assise politique suffisamment large pour mener une véritable action réformatrice. Le clivage gauche/droite étant, fort heureusement, impuissant à combler le fossé séparant le FN et l’UMP/UDI, la prétendue re-bipolarisation que nous propose Nicolas Sarkozy déboucherait en réalité sur une quadri-polarisation partisane telle qu’aucune des quatre forces en lutte n’approcherait de la majorité chez les électeurs ni ne pourrait s’allier à une autre. Il s’agit donc d’une solution illusoire.

La droite a besoin des électeurs de gauche

La quatrième erreur concerne la question de l’alternance. Nicolas Sarkozy part d’une idée juste et importante. Le bon fonctionnement de la démocratie représentative exige que puissent se produire des alternances au pouvoir. Il affirme, à partir de cette réflexion, qu’en France, une coalition entre les deux grands partis de gauche et de droite, rendant par définition impossible l’alternance au pouvoir entre ces deux forces, ferait courir le risque à terme d’une victoire du Front national, seule alternance alors possible.

Avant d’évaluer ce risque, voyons d’abord si l’activation du clivage gauche/droite pourrait, elle, plus facilement le conjurer. La stratégie proposée par Nicolas Sarkozy consiste pour son parti à mener la bataille sur deux fronts, socialistes et frontistes étant considérés comme des adversaires équivalents. Or, les dernières élections régionales ont montré que l’apport important des électeurs de gauche en faveur des listes de la droite et du centre au second tour de ces élections a été parfois décisif pour lui permettre de gagner les duels contre le Front national. Il pourrait en aller de même lors des prochaines législatives.

Les sondages d’intentions de vote présidentiel montrent, aujourd’hui, que ces reports des voix, dans l’hypothèse d’un duel de second tour entre un candidat de l’UMP et un candidat du FN, seraient d’autant plus nombreux que le candidat de l’UMP aurait adopté une attitude plus ouverte aux yeux des électeurs de gauche. Ainsi, Alain Juppé rassemblerait face au FN 70% des suffrages exprimés, et Nicolas Sarkozy seulement 54%. Certes, ces proportions peuvent varier dans l’hypothèse où la demande d’autorité, dans une conjoncture politique et sociale tendue, pourrait prendre le pas sur la demande de rassemblement autour des idées libérales. Mais, en admettant même que Nicolas Sarkozy soit le candidat de l’UMP et remporte l’élection présidentielle, il lui faudrait alors gouverner avec la seule alliance UMP/UDI alors que la quadripartition de l’électorat ne lui aurait donné qu’autour d’un tiers de voix au premier tour des législatives. Certes, le mode de scrutin législatif majoritaire à deux tours peut, avec un tel pourcentage de voix, donner une victoire écrasante en sièges. Mais alors, le fort décalage entre cette minorité en voix et cette forte majorité en sièges pourrait jeter la suspicion sur la légitimité du système et rendre l’exercice du pouvoir particulièrement difficile dans la situation actuelle. La stratégie du double clivage poussée à sa limite est donc risquée. Électoralement possible, donc, mais politiquement dangereuse! La solution n’est pas là. Comment, dans ces conditions, rendre possible une alternance qui ne s’opère nécessairement ni entre la gauche et la droite ni en faveur du Front national?

Réformer notre mode de scrutin

Il faut d’abord admettre que, dans un système à deux clivages et quatre tendances politiques dont aucune alliance deux à deux n’est a priori possible, la solution est particulièrement difficile à trouver. Or, contrairement à ce que semble penser Nicolas Sarkozy, ces deux clivages sont appelés à durer même si le clivage société ouverte/société fermée semble dominer actuellement le clivage gauche/droite dans l’opinion. Cela nous oblige à réfléchir de manière plus approfondie sur le fonctionnement de notre système politique et sur le meilleur mode de scrutin législatif à adopter.

Rappelons d’abord que l’élection présidentielle permet toujours l’alternance –au moins au niveau présidentiel– entre la droite et la gauche. Ensuite, il conviendrait d’adopter un mode de scrutin législatif fortement proportionnel, à la fois pour mieux représenter les différentes forces politiques en présence et pour donner à chacune d’entre elle une plus grande liberté de choix dans la formation de la coalition gouvernementale. Ensuite, ce mode de scrutin devrait aussi garantir à l’Assemblée une majorité gouvernementale.

Convenons qu’il s’agit d’atteindre là deux objectifs qui paraissent a priori contradictoires: assurer une représentation équitable tout en évitant le risque d’une paralysie gouvernementale. Jean-Louis Bourlanges, Elie Cohen et moi-même avons avancé il y a quelque temps des propositions en ce sens. Ce travail devrait être repris, approfondi et discuté. Mais, quel que soit le système qui pourrait être retenu, il ne servira à rien d’activer le clivage gauche/droite pour réussir à la fois à contenir le Front national et à obtenir une majorité parlementaire suffisamment large et solide pour soutenir une action gouvernementale efficace et durable tout en assurant un représentation équitable des forces politiques.

Gérard Grunberg
Gérard Grunberg (11 articles)
Directeur de recherche émérite au Centre d'études européennes (CEE) de Sciences Po
Telos
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Agence intellectuelle regroupant universitaires et professionnels
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