France

Le plan com’ de la France contre les critiques qui l’accusent de racisme

Temps de lecture : 4 min

La laïcité à la française, les lois sur le voile et les nombreuses polémiques sur l’islam alimentent à l'étranger la vision d’un pays raciste qui discrimine et stigmatise les musulmans. Pour contrer cette vision, le ministère des Affaires étrangères a pondu un argumentaire.

Des manifestants brûlent le drapeau français à Peshawar, au Pakistan, le 16 janvier 2015| A MAJEED/AFP
Des manifestants brûlent le drapeau français à Peshawar, au Pakistan, le 16 janvier 2015| A MAJEED/AFP

Alors que les critiques contre la France et sa vision de la laïcité, accusée d’être raciste, se multiplient dans le monde depuis plusieurs années, le ministère des Affaires étrangères prépare la contre-attaque. Il a mis en ligne une sorte d’argumentaire, en anglais et en français, pour contrer ces dires, intitulé «10 idées reçues sur l’islam et les musulmans en France». Un texte qui tente de battre en brèche plusieurs idées pêle-mêle, comme l’idée que «la laïcité est hostile à l’islam», qu’en France «les médias incitent à la haine contre l’islam» ou que «les musulmans sont victimes de racisme et les Français de confession musulmane sont des citoyens de seconde zone».

Car, depuis plusieurs années, les critiques à l’encontre de la conception française de la laïcité se multiplient, et plus généralement des critiques accusant le pays de racisme et d’islamophobie. Dans le viseur, tout particulièrement, les différentes lois sur le voile, qui ont progressivement restreint les libertés religieuses des musulmans.

Drapeaux français brûlés

La France est de plus en plus perçue par une partie de l’opinion publique mondiale comme hostile aux immigrés et particulièrement aux musulmans. En témoignent les flux de réfugiés venus de Syrie, d’Afghanistan ou du Maghreb, qui ont massivement choisi l’Allemagne et ont boudé la France ces derniers mois, et pas que pour des raisons économiques, comme en ont témoigné de nombreuses interviews sur le sujet. «Peut-être que les Français ont peur qu’on soit des terroristes parce qu’on est des musulmans», se demandait par exemple un réfugié syrien, interrogé en septembre 2015 par BFMTV à la frontière croate.

«Il y a une chose qui m’a frappé, c’est que, ces migrants fuyant la misère et la peur, ils ne cherchent pas à venir en France. Il y a là quelque chose en relation à l’image que notre pays a désormais. Même les migrants les plus défavorisés ne veulent pas venir en France. C’est un signe inquiétant, ça me fait un peu honte», commentait le président du Modem, François Bayrou, en septembre 2015.

Cette vision de la France est ponctuellement révélée par des événements symboliques. Au moment de la publication d’une nouvelle caricature Charlie Hebdo peu après l’attentat de janvier 2015, qui avait décimé la rédaction de l’hebdomadaire, des manifestations avaient éclaté dans une dizaine de pays musulmans. Contre qui manifestaient-ils? Pas seulement contre le journal satirique mais aussi contre le pays tout entier. Des drapeaux français ont été brûlés au Pakistan, en Algérie ou encore au Niger, où un centre culturel français a été incendié.

Laïcité mal comprise à l’étranger

Ces critiques ne concernent pas d’ailleurs que les opinions publiques de pays musulmans, ou que les opinions publiques tout court. Elles gagnent aussi le milieu intellectuel des pays développés. Aux États-Unis, Mayanthi Fernando, professeure associée à l’Université de Californie, critique vertement la stigmatisation des musulmans dans le pays. «Ne serait-il pas temps pour la France d’abandonner la laïcité?» se demandait en janvier 2016 The New Republic.

Contacté par Slate.fr, le ministère des Affaires étrangères se défend de vouloir répondre à des critiques ou à une «actualité» spécifiques. «Nous n’avons pas fait face récemment à une augmentation particulière du nombre d’accusations en provenance de pays étrangers selon lesquelles la France serait un pays raciste», affirme-t-il. Il explique que cette page répond simplement «à la nécessité de contrer des idées reçues sur l’islam et les musulmans en France, et d’expliquer auprès des publics anglophone et arabophone des notions faisant l’objet d’une incompréhension, comme par exemple la laïcité, en particulier dans les pays où la place de la religion est très importante». Le texte «10 idées reçues sur l’islam et les musulmans en France» répondrait également «à une demande de plusieurs postes à l’étranger de disposer d’argumentaires pour expliquer la laïcité et son articulation avec le droit au libre exercice des cultes». La laïcité à la française est décidément mal comprise à l’étranger.

Il est probable que cette initiative du ministère des Affaires étrangères cherche aussi par là à ne pas faire fuir les riches saoudiens, qui, chaque année, remplissent les hôtels des Champs-Élysées. L’enjeu économique est conséquent, les visiteurs du Golfe dépensant à chacun de leurs séjours en France des milliers d’euros en achats de luxe, restaurants chics et voitures avec chauffeurs. Pas question d’effrayer cette partie-là de la population avec nos lois sur le voile…

Approximations, affirmations hasardeuses

Dans son contenu, le texte du ministère des Affaires étrangères est une énumération factuelle des dispositifs en France concernant les discriminations, la laïcité, les religions, etc. Mais il occulte certaines dimensions. Il y est par exemple dit que la loi de 2004 «concerne aussi bien le foulard islamique, qu’une grande croix chrétienne, la kippa ou le turban sikh» et qu’elle «a été motivée par la volonté de garantir la neutralité de l’école, la nécessité de préserver les enfants de pressions qu’ils subiraient pour porter un tel signe, le souci d’éviter, à l’école, les conflits entre ceux qui le porteraient et ceux qui ne le porteraient pas ainsi que le prosélytisme qui pourrait naître de cette expression de conviction religieuse». Pas faux, mais c’est oublier le contexte historique de création de cette loi, largement dominé par les débats sur le voile. Des membres de la Commission Stasi, pilote dans la réflexion sur l’application du principe de laïcité, ont d’ailleurs reconnu que c’était à la suite de l’audition d’écolières voilées qu’ils avaient changé d’avis.

D’autres affirmations semblent carrément hasardeuses, comme lorsque le site écrit que les critiques contre la religion en France concernent «majoritairement» la religion chrétienne, affirmation que peu de politologues ou d’observateurs des médias et du débat public en France seraient prêts à cautionner. Mais son objectif n’est de toute façon clairement pas de présenter un tableau objectif des discriminations et du racisme en France mais bien de mettre en valeur l’action du gouvernement sur le sujet, pour contrer l’isolement du pays, seul dans le monde à défendre sa «laïcité». Une laïcité de plus en plus virulente et perçue par le reste de la planète comme le cache-misère d’un racisme diffus.

Aude Lorriaux Journaliste

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