Sports

Le jour où la France a «volé» un Euro à l'Espagne

Temps de lecture : 5 min

De ce côté-ci des Pyrénées, le titre de champion d'Europe 1984 des Bleus est incontestable. De l'autre côté, ce n'est pas exactement la même histoire...

Arconada laisse échapper le coup-franc de Michel Platini, le 27 juin 1984 au Parc des Princes. AFP
Arconada laisse échapper le coup-franc de Michel Platini, le 27 juin 1984 au Parc des Princes. AFP


Pour mettre fin au romantisme français de la défaite, il fallait bien un but de raccroc, même inscrit par un des plus grands artistes du football hexagonal. On joue la 57e minute de la finale de l'Euro, le 27 juin 1984 au Parc des Princes, quand Michel Platini enveloppe de son pied droit un coup-franc, à gauche à 18m du but espagnol.

Quasiment au même endroit, trois ans plus tôt, il avait mystifié le Néerlandais Van Breukelen, offrant à la France son billet pour le Mundial. Cette fois-ci, l'excellent gardien de le Real Sociedad, Arconada, a bien anticipé le tir mais ajuste mal sa prise sur le ballon, qui roule derrière la ligne de quelques centimètres sans même faire trembler les filets. À quelques mètres, l'avant-centre Bernard Lacombe, victime de la faute qui a provoqué le coup-franc, saute de joie.


Dans les arrêts de jeu, au terme d'un contre parfait, Bruno Bellone enrubanne le cadeau d'un joli ballon piqué pour le 2-0. La France remporte un premier titre international amplement mérité, même s'il a fallu en passer par une finale médiocre et fermée. Elle reste encore aujourd'hui l'un des champions d'Europe les plus impressionnants de l'histoire, le seul à avoir remporté tous ses matches lors de la compétition, avec un record de buts pour Michel Platini (neuf en cinq rencontres) qui ne risque pas d'être approché de sitôt.

Ça, c'est pour l'histoire telle qu'on la raconte de ce côté-ci des Pyrénées. De l'autre côté, l'artisan principal de la victoire porte un autre nom: Vojtěch Christov, l'arbitre tchécoslovaque de la finale. L'homme qui, selon les Espagnols, a généreusement offert son premier titre au pays hôte. En juin 1996 encore, le quotidien conservateur ABC récriminait sur ce trophée perdu: «Le songe d'une nuit d'été à Paris s'est transformé en cauchemar par la faute d'un arbitre nommé Christov, qui s'est agenouillé devant les Français.»

Des Espagnols sûrs de leur baraka

À l'heure de disputer la finale, les Espagnols s'avancent escortés de la certitude de leur baraka pour remporter leur second titre international, le premier depuis la fin du franquisme. Au premier tour, il leur a fallu un but de dernière minute de l'attaquant Maceda pour arracher à la RFA vice-championne du monde, qui a tiré trois fois sur les montants et raté un penalty, une place dans le dernier carré. En demi-finale, Arconada a écoeuré les artificiers de la «Danish Dynamite» (Michael Laudrup, Preben Elkjær-Larsen, Jesper Olsen...) lors des 120 minutes de jeu puis aux tirs au but (1-1, 5 t.a.b à 4), même si les Espagnols se plaignent après coup de l'arbitrage généreux en cartons jaunes du Britannique Courtney, qui les prive de Maceda et du milieu Gordillo pour la finale.

La première mi-temps du match contre la France est plutôt à l'actif de la «Furia», qui musèle parfaitement Platini et obtient quelques occasions. Jusqu'à cette fatale 57e minute où l'arbitre siffle la faute –à vue d'œil généreuse– sur Lacombe qui aboutira à l'ouverture du score. Dans un récent documentaire diffusé par L'Equipe 21, l'attaquant français reconnaissait, dans un sourire, avoir pratiqué «des choses d'attaquant», avoir «un peu amplifié» le contact avec son adversaire.


Au coup de sifflet final, on voit les joueurs ibériques, furieux, poursuivre l'arbitre, avant de décharger leur colère devant la presse. «L'arbitrage de cette finale a été clairement contre nous», lance le sélectionneur Miguel Munoz. «Nous avons joué à onze contre quatorze, renchérit l'avant-centre Manuel Sarabia. Celui qui aurait dû monter en tribune soulever la coupe jouait en noir.» Le rugueux défenseur central Goicoetxea (célèbre pour avoir brisé la cheville de Maradona sous le maillot de l'Athletic Bilbao un an plus tôt) tempête: «Ça a été un vol. L'arbitre a été le meilleur joueur français.» L'attaquant Santillana affirme que son coup de tête puissant de la 33e minute a été repoussé derrière la ligne par Battiston –une affirmation que ne confirment pas vraiment les images.


Même le Premier ministre socialiste Felipe Gonzalez, interrogé à l'issue du match, qualifie l'arbitre de «caserillo», adjectif utilisé pour désigner celui qui avantage les hôtes du jour. Le soir du match et au retour des battus le lendemain, à l'aéroport et Plaza de Cibeles à Madrid, les supporters scandent «Asi, asi, nos roban en Paris!» («C'est comme ça qu'on nous a volés à Paris») ou «Manos arriba, esto un atraco» («Mains en l'air, c'est un hold-up»).

«Il a sans doute gagné des vacances tout frais payés sur la Côte d'Azur»

Sans surprise, la presse espagnole est à l'avenant. Le quotidien ABC reproche ainsi à l'arbitre d'avoir «éhontément aidé les Français dans les moments clés», estimant que la faute à l'origine du but de Platini était imaginaire, qu'il a sifflé un nombre démesuré de petites fautes espagnoles et n'a pas sifflé plusieurs fautes françaises qui valaient pénalty: «L'arbitre tchèque doit changer de nom, parce que pour s'appeler Christov –un nom si semblable à Christ–, il faut être plus juste.» Faisant allusion aux fautes commises sur les Espagnols dans la surface et au «but» de Santillana, La Vanguardia écrit: «Qui doute que si ces faits s'étaient produits dans la surface espagnole, l'arbitre aurait accordé un ou deux pénalties et un but fantôme?»

La presse juge même de manière négative l'expulsion en fin de match du français Le Roux, jugeant qu'elle a permis à l'arbitre d'afficher à peu de frais sa neutralité. «Dans ces minutes durant lesquelles l'Espagne cherchait à revenir au score, Christov s'est converti en une aide importante pour les favoris, regardant constamment son chrono, tentant de casser le rythme déjà incertain des Espagnols», se plaint El Pais. El Periodico de Catalunya pousse l'allusion plus loin, jusqu'à la corruption: «Le camarade Christov a sans doute gagné des vacances tous frais payés sur la Côte d'Azur.»

La une et une page intérieure de Marca, le 28 juin 1984.

Sans surprise, c'est le quotidien sportif Marca qui se montre le plus déchaîné, titrant en une «Atraco en Paris» («Hold-up à Paris») au-dessus d'une photo de «Monsieur Christov», en français dans le texte: «Christov s'est effrontément rangé aux côtés des Français, avec la certitude de celui qui se sait un grand arbitre. À force d'intimidations et de fautes ignorées, il a miné les Espagnols avec la même maestria qu'il a mise à donner un coup de main victorieux aux Français.» Le journal publie même une photo style avis de recherche de l'arbitre, la tête surmontée d'une grosse flèche rouge.

L'ironie de la situation, c'est que pour en arriver jusque là, les Espagnols avaient eux-mêmes bénéficié de circonstances douteuses. En position précaire pour se qualifier pour l'Euro, il leur fallait, six mois plus tôt, s'imposer par onze (!) buts d'écart contre Malte pour se qualifier sur le fil: menant seulement 3-1 à la mi-temps, ils finirent par s'imposer 12 à 1. Et un an plus tôt, ils avaient bénéficié d'un arbitrage maison resté dans les annales (pénalty imaginaire et donné à retirer, carton rouge douteux...) pour leur permettre d'arriver au second tour de «leur» Coupe du monde. Une Coupe du monde dont la France allait finir par sortir glorieusement, victime, elle, de l'arbitrage.

Ce soir de juin 1984, à Paris, la fortune a donc fini par tourner. Comme elle allait tourner pour les Espagnols vingt-quatre ans (et une poignée de douloureuses défaites contre les Français) plus tard. Pour assister à la victoire logique de la «Roja» en finale de l'Euro 2008 contre l'Allemagne (1-0) à Vienne, Michel Platini, alors président de l'UEFA, convie son ancienne victime, Arconada. Et à l'heure de la remise des médailles, le gardien remplaçant Palop enfile une réplique du maillot de son glorieux aîné.

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