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À force de pencher à droite, Netanyahou pourrait finir par tomber

Temps de lecture : 9 min

Dans un remaniement surprise, le Premier ministre israélien a expurgé son gouvernement des modérés pour les remplacer par des radicaux. La manœuvre de trop?

Lieberman et Netanyahou I MENAHEM KAHANA / AFP
Lieberman et Netanyahou I MENAHEM KAHANA / AFP

«C'est de la folie, a déclaré Benny Begin, vieux parlementaire du Likoud interrogé sur la nomination d'Avigdor Lieberman au ministère de la Défense israélien. C'est une preuve d'irresponsabilité vis-à-vis des institutions sécuritaires d'Israël et de tous ses citoyens. (…) Le Premier ministre préfère visiblement échanger les problèmes quotidiens d'un gouvernement fonctionnant sur une coalition étroite contre les difficultés et les dangers exponentiellement plus importants que cette décision ne manquera pas de générer.»

Begin, fils du fondateur du Likoud et ancien Premier ministre Menahem Begin, n'est qu'une voix parmi d'autres au sein d'un brouhaha qui agite le spectre politique israélien depuis plusieurs jours maintenant. Une semaine qui aura débuté sur les rumeurs d'un gouvernement d'unité nationale formé entre l'Union sioniste, parti d'opposition de centre-gauche, et le Likoud de Benjamin Netanyahou, parti au pouvoir, pour se terminer sur une volte-face des plus abruptes de la part du Premier ministre: on oublie l'Union sioniste et on offrira à l'ultranationaliste et ancien ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, le portefeuille de la Défense.

«J'ai peur pour l'avenir d'Israël»

En réaction, le ministre de la Défense sortant, Moshe «Bogie» Ya'alon, a démissionné du gouvernement et de la Knesset. Dans une ultime escarmouche contre Netanyahou, il a affirmé sa perte de confiance dans le Premier ministre et sa préoccupation de voir de dangereux extrémistes asseoir leur emprise sur le Likoud et le pays. «J'ai peur pour l'avenir de l’État d'Israël», a-t-il laconiquement déclaré, en promettant que sa démission n'était qu'une «mi-temps» politique et qu'il allait revenir et se battre pour obtenir des responsabilités nationales. «Le travail des dirigeants est de mener leur pays sur un plan moral, selon une trajectoire qui va parfois à l'encontre des vents dominants», a ajouté l'ancien chef d’État-major de Tsahal.

Dans la manœuvre, Netanyahou est passée d'une infime majorité de 61 sièges (sur les 120 que compte le parlement israélien) à une assise plus confortable de 66 députés

Malgré cette guerre de mots, l'épisode dans son ensemble offre à Netanyahou une position politique plus solide –mais c'est à l'évidence un pari risqué. Les négociations interminables avec l'Union sioniste, le plus gros parti d'opposition israélien, auront réussi à le scinder en factions amèrement hostiles et augurent sans doute la fin d'Isaac Herzog à la présidence du parti. Dans la manœuvre, Netanyahou a aussi réussi à neutraliser une nuisance d'extrême-droite en faisant entrer Lieberman et son parti, Israel Beytenou dans la coalition gouvernementale, ce qui lui permet par la même occasion d'étendre sa majorité à la Knesset, et de passer d'une infime majorité de 61 sièges (sur les 120 que compte le parlement israélien) à une assise plus confortable de 66 députés.

Gouvernement «extrême droitier»

De quoi lui permettre probablement de faire adopter deux éléments législatifs d’importance: un accord sur le gaz naturel qui remplacera l'ancien, bloqué par la Cour Suprême, et un budget pour deux ans. À lui seul, le vote du budget est crucial pour la survie du gouvernement, vu que selon le droit israélien, son rejet déclenche automatiquement des élections anticipées. Dès lors, que le premier ordre du jour annoncé par Netanyahou après les bisbilles Lieberman-Ya'alon ait concerné la refonte de l'accord gazier n'a rien d'un hasard.

Reste qu'un gouvernement qui avait déjà été caractérisé comme le plus «extrême droitier» de l'histoire israélienne penche désormais encore davantage vers la droite, une évolution qui va sûrement faire grincer pas mal de dents dans la communauté internationale. Du côté de l’administration Obama, on s'est rapidement inquiété de la nomination de Liberman, qui «soulève des questions légitimes» sur les politiques d'Israël à l'avenir.

Mais dans l’œil de Netanyahou, les bénéfices politiques semblent surpasser les coûts d'un opprobre national et international. Sur la droite de sa base, ses récentes manœuvres ont été célébrées en grandes pompes. Et si Ya'alon n'a rien d'un pacifiste –il n'a cessé de s'opposer à la création d'un État palestinien et a vu dans les initiatives de paix de John Kerry, le Secrétaire d’État américain, une volonté «obsessionnelle et messianique»–, il croit à la primauté de l’État de droit et au respect des standards moraux de Tsahal. Ce qui fait de lui une anomalie, à la fois dans le gouvernement Netanyahou et au sein du Likoud.

Le cas Elor Azria

La scission entre Ya'alon et Netanyahu s'est étalée au grand jour en mars, après la mort d'un assaillant palestinien en Cisjordanie, tué par Elor Azria, un sergent de Tsahal, alors que la victime était déjà à terre. Ya'alon, à l'instar du haut commandement de Tsahal, a condamné le geste d'Azria, en promettant une enquête approfondie et des poursuites judiciaires. À l'inverse, bon nombre de politiciens d'extrême droite, comme Lieberman et Naftali Bennett, ministre de l'Éducation et membre du parti pro-colonisation, Le Foyer juif, ont soutenu Azria, en le qualifiant de héros. Si Netanyahou est théoriquement favorable au code éthique de l'Armée de Défense d’Israël –sa doctrine de la «pureté des armes»– il s'est montré au téléphone avec le père d'Azria, avant d'exhorter le tribunal militaire à faire preuve de mansuétude envers le soldat.

Mais les tensions entre Ya'alon et la droite israélienne sont plus anciennes. Elles remontent au moins à l'été dernier, lors du démantèlement de la colonie illégale de Bet El, en Cisjordanie. Face à de molles pressions à droite –y compris de la part de membres historiques du Likoud–, Ya'alon choisira de soutenir la décision de la Cour suprême obligeant à la destruction de l'implantation. D'un coup, Ya'alon allait passer de chouchou des colons à l'un de leurs ennemis jurés. Après l'affaire Azria, en réaction aux critiques émanant des mêmes cercles, Ya'alon défendra une nouvelle fois l’État de droit et ses officiers, en affirmant: «c'est au chef de l’État-major de Tsahal, et non pas à des chefs de gang, de décider des règles d'engagement» de l'armée.

Purges au Likoud

Ces dernières semaines, des militants du Likoud se sont mis à menacer Ya'alon d'«assassinat politique» lors des prochaines primaires du parti, n'hésitant pas à véhiculer une image où son visage se retrouve au milieu d'une cible. L'avertissement n'est pas à prendre à la légère. Depuis plusieurs années, bon nombre de membres du Likoud défenseurs du mamlachtiout –un terme hébreu signifiant la primauté de l’État et de ses institutions– ont été purgés du parti. Benny Begin compte parmi ces victimes (avant que Netanyahou ne le rappelle l'an dernier, juste avant les élections et le place sur un siège réservé par le chef du parti). Ce fut aussi le cas de piliers du Likoud, comme Dan Meridor et Michael Eitan, désormais sortis de la vie politique. Et peu avant son élection à la présidence du pays, Reuven Rivlin entamait une trajectoire similaire.

Ce sont ces deux contradictions –entre le caractère juif et démocratique d'Israël, et entre la paix et les colonies– qui sont au cœur de la séquence politique actuelle

C'est un secret de polichinelle: une large proportion du Comité central du Likoud est aujourd'hui formée par des nationalistes très religieux et très disciplinés qui votent aux primaires du parti pour modeler sa politique et se rabattent sur les partis pro-colonisation lors des élections générales. Yossi Dagan est l'un d'entre eux. Le week-end dernier, le quotidien Yediot Aharonot demandait au président du Conseil régional de Samarie ce qu'il attendait du nouveau ministre de la Défense. «Le retour [des valeurs de] dissuasion de Tsahal et la fin des obstacles à la construction [de colonies]» en Cisjordanie, a-t-il tout simplement répondu.

Dans le même journal Avi Roeh, un autre membre du Comité Central du Likoud et président du Conseil régional de Mateh Binyamin, espère voir Lieberman trouver de nouveaux moyens pour sauver des implantations illégales de la destruction. «Ya'alon, pour qui toutes les décisions judiciaires étaient des paroles sacrées, n'a même pas essayé, déclare Roeh. Nous avons besoin de quelqu'un qui n'a pas peur d'oser.»

L'État et l'armée deconnectés

Netanyahou, pour sa part, a fermement défendu le Likoud contre les attaques de Ya'alon, en le qualifiant de parti nationaliste et libéral qui «croit à la démocratie». Le parti est «engagé à maintenir Israël en tant qu’État juif et démocratique», a-t-il ajouté, un parti qui «représente le courant majoritaire du pays et qui, en tant que tel, s'engage à protéger la sécurité et la paix nationales».

Ce sont ces deux contradictions –entre le caractère juif et démocratique d'Israël, et entre la paix et les colonies– qui sont au cœur de la séquence politique actuelle. Ya'alon allait à l'encontre de son propre parti, et de son propre Premier ministre, précisément sur des questions relatives à l'occupation de la Cisjordanie: les colonies, les règles d'engagement, la coopération sécuritaire et économique avec l'Autorité palestinienne et, par-dessus tout, les relations entre les hiérarchies politique et militaire.

Ya'alon est symptomatique de la déconnexion entre le gouvernement et l'armée, vu qu'il aura été, dans l'histoire récente d'Israël, le seul général à la retraite à entrer en politique dans les rangs du Likoud. Avec son départ, le gouvernement Netanyahou n'a plus aucune figure militaire d'envergure, si ce n'est Yoav Galant, général à la retraite et membre du Koulanou, un parti de centre-droit. Quasiment tous les gradés de Tsahal ont rejoint, ou s'apprêtent à rejoindre, des partis de gauche. De fait, les deux chefs d’État-major les plus récents, Gabi Ashkenazi et Benny Gantz, sont régulièrement qualifiés de «plus grands espoirs» de l'opposition. Le cœur de leur position peut être résumée par les déclarations de Gantz en novembre dernier, concernant la nécessité de relancer les négociations de paix: «Je sais pas si une initiative diplomatique [avec les Palestiniens] mènera quelque part, mais elle est à mon avis très importante», a-t-il affirmé. «Soit nous réussirons, soit les générations futures sauront avec une honnêteté stratégique absolue que nous avons réellement essayé de changer les choses.»

«Si vous voulez le changement, faites-le»

Netanyahou ne cesse de répéter qu'il veut la paix, qu'il y a une opportunité réelle pour une «initiative de paix régionale». Mais comme le prouve l'épisode Bet El, son gouvernement, même avec Ya'alon en son sein, a toutes les peines du monde à évacuer un pauvre immeuble d'une pauvre colonie. Avec l'arrivée de Lieberman, comment pourra-t-il atténuer sa soumission à l'extrême-droite? Sans même parler de l'obstination des Palestiniens, difficile de voir comment une initiative de paix régionale peut fonctionner si Israël n'a pas la moindre envie d'accepter des compromis territoriaux en Cisjordanie.

Pour la première fois de ma vie, après cette semaine, je ne peux pas dire si je veux que mes enfants restent ici [en Israël]

Beaucoup d'Israéliens craignent sincèrement pour l'avenir de leur pays. «Pour la première fois de ma vie, après cette semaine, je ne peux pas dire si je veux que mes enfants restent ici [en Israël]», a déclaré Roni Daniel, spécialiste des questions militaires pour la chaîne de télé Aroutz 2, et souvent considéré comme le baromètre des «Israéliens moyens».

Reste que Netanyahou a raison de considérer le Likoud comme la voix de la majorité –son parti gouverne Israël, de manière quasi ininterrompue, depuis près de quarante ans. De fait, cela fait à peine un an que Netanyahou a remporté sa dernière victoire électorale. Après l'intervention télévisée de Roni Daniel sur l'avenir de ses enfants, un de ses collègues a immédiatement renchéri, en évoquant les propos de Ya'alon lors de sa démission et ses intentions de revenir rapidement à la politique. «Nous n'avons pas d'autre pays, a déclaré l'autre commentateur d'Aroutz 2. Si vous voulez le changement, faites-le.»

Le sous-entendu est clair: Israël est toujours une démocratie et tout changement devra arriver par les urnes.

Le coup de trop?

La dernière manœuvre de Netanyahou pourrait lui être fatale –le coup de trop qui galvanisera les nombreux opposants d'un Premier ministre depuis trop longtemps en exercice. Peut-être qu'un «séisme politique est prévoir», comme le pense Moshe Arens, ancien Ministre de la défense et membre du Likoud. Selon de récents sondages, si Ya'alon s'allie avec des figures du centre-droit, son nouveau parti aura des chances de renverser le Likoud– même si on se demande encore quel Premier ministre il pourra choisir.

Le pari de Netanyahou, c'est de voir les dégâts à court-terme provoqués par la nomination de Lieberman surpassés par la création d'un gouvernement stable et idéologiquement cohérent. Il gage aussi que la communauté internationale, si elle peut faire les gros yeux, ne punira pas un gouvernement pour sa politique et que ses opposants sont trop divisés pour sérieusement le menacer. Mais avant tout, il espère que les Israéliens, dans un mélange d'apathie, de peur et de conviction, ressemblent bien plus au Likoud actuel que beaucoup aiment à le croire.

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