Monde

Le sort du Venezuela est dans les mains de son armée

Temps de lecture : 6 min

Plus le pays sombre dans le chaos, plus le président Nicolas Maduro s’accroche au pouvoir, malgré une pression internationale croissante. L’unité de l’armée, garante du pouvoir chaviste, commence à se fissurer.

À Tumeremo, le 10 mars 2016. JUAN BARRETO / AFP
À Tumeremo, le 10 mars 2016. JUAN BARRETO / AFP

La situation de pénurie et de chaos au Venezuela est désormais explosive, intenable à terme. Mais on ne sait pas encore si la pression internationale parviendra à faire plier le président Nicolas Maduro, héritier de Hugo Chavez, ou bien si l’armée va se diviser, avec le risque de dérapage vers la guerre civile que cela implique.

Le 31 mai, Luis Almagro, secrétaire général de l’Organisation des Etats américains (OEA), qui regroupe tous les pays du continent, Etats-Unis compris, a appelé ses membres à se réunir d’urgence pour se pencher sur «la crise institutionnelle au Venezuela», où le pouvoir «risque de tomber dans l’illégitimité». Il a invoqué «la charte démocratique interaméricaine», dispositif pouvant conduire à la suspension d’un pays membre. Un acte sans précédent auquel Nicolas Maduro, fou de rage, a aussitôt riposté avec sa classe habituelle, avant d’appeler ses partisans à une marche «anti-impérialiste et antialmagriste». Le jour suivant, le Conseil permanent de l’OEA a fait un peu retomber la température en prônant un «dialogue ouvert» entre l’opposition et l’exécutif et en soutenant la médiation d’anciens dirigeants internationaux (dont l’Espagnol José Luis Rodriguez Zapatero et le Panaméen Martín Torrijos), qui n’a pour le moment guère produit d’effets, pas plus que les efforts de Washington, de l’ONU et d’autres pays voisins dont le Chili, l’Argentine et l’Uruguay.

L’objectif essentiel de ces initiatives est de stopper la surenchère entre l’exécutif et l’opposition et d’obtenir la tenue du référendum révocatoire demandé par cette dernière. Une procédure prévue par la Constitution bolivarienne, à laquelle Hugo Chavez lui-même s’est soumis en 2004. Désormais très majoritaire à l’Assemblée nationale depuis les législatives de décembre (112 députés sur 167), cette large opposition anti-chaviste a déjà recueilli plus de 1,8 million de signatures réclamant ce référendum. Mais le Conseil national électoral doit d’abord valider 200.000 de ces signatures, or il fait tout pour gagner du temps[1], annulant jeudi soir à la dernière minute une réunion décisive avec l’opposition et déclenchant de nouvelles manifestations violentes.

Pénuries de nourriture et de médicaments

Plus de 70% d’une population à bout de nerfs souhaite désormais la révocation de Maduro. Le pays manque de tout, des produits d’hygiène aux produits alimentaires, même les plus basiques comme le riz. Les gens passent leur temps à faire la queue, souvent en vain. Entièrement dépendant du pétrole (95% de ses exportations), le Venezuela est à court de devises depuis l’effondrement des cours. Cet Etat rentier, qui n’a pas su s’industrialiser et a laissé son agriculture péricliter, importe près de 90% de ses biens alimentaires. Faute d’électricité, les fonctionnaires ne travaillent plus que deux jours par semaine. Plus grave encore, les médicaments commencent à manquer.

Et comme le pays s’enfonce dans la récession et dans l’hyperinflation (+720% cette année, prédit le FMI), la situation ne peut qu’empirer. Plusieurs compagnies aériennes, dont la première latino-américaine, Latam, ne desservent plus le pays jusqu’à nouvel ordre. La criminalité explose –Caracas est la capitale la plus dangereuse du monde selon l’ONG OVV–, les pillages se multiplient sans être punis et, de plus en plus souvent, les voleurs sont lynchés dans la rue par les habitants.

Face à ce climat insurrectionnel, les regards se tournent plus ou moins anxieusement vers l’armée. Le chef de l’opposition Henrique Capriles (social démocrate), l’a récemment appelée à choisir «entre la Constitution et Maduro». Ce dernier, après avoir décrété l’état d’exception, a réagi en déployant plusieurs centaines de militaires pour deux jours d’exercices intensifs, incluant des simulations de défense en cas de débarquement ennemi et des séances surréalistes d’entraînement de civils miliciens. Et ce, avec le soutien de matériel russe (notamment des hélicoptères) que Caracas continue d’acheter. Objectif de ces manoeuvres: entretenir la crainte obsessionnelle d’une attaque de l’«empire» (nord-américain) mais aussi montrer que «les forces armées sont entièrement chavistes».

Mainmise des Cubains sur l’armée

Il faut dire que, comme le rappelle la sociologue vénézuélienne Paula Vasquez dans son récent livre Le chavisme. Un militarisme compassionnel, l’armée est constitutive de la «révolution bolivarienne» de Hugo Chavez, lui-même militaire «putschiste» (lors de son coup d’Etat manqué de 1992) avant d’être élu en 1998. Aujourd’hui, explique Renée Fregosi, directrice de recherche à l’Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle[2], «l’armée est au cœur de la plupart des rouages de l’Etat, dont elle contrôle la plupart des administrations». Et reste jusqu’à présent fidèle au pouvoir chaviste puisque, poursuit-elle, «tous les militaires qui ont contesté le régime à un moment ou à un autre ont été systématiquement virés au fil d’épurations régulières». Mais surtout, ajoute-t-elle, «l’armée vénézuélienne est étroitement encadrée et accompagnée par les Cubains. Il y a une forme de symbiose entre Cuba et l’Etat vénézuélien». Symbiose qui a longtemps profité aux deux Etats, Chavez vendant son pétrole à prix cassé à une île castriste démunie depuis la chute de l’URSS et qui, en retour, lui a envoyé ses médecins et ses multiples experts, rémunérés en devises.

Nicolas Maduro est l’incarnation de cette symbiose. Il n’est pas militaire mais a été formé à Cuba et épouse les thèses castristes bien plus que ne le faisait Chavez lui-même. «Il est la créature de Cuba, un soldat aux ordres, le successeur que Castro a imposé à Chavez», estime Mercedes Vivas, professeur de géopolitique et de stratégie à l’Ecole supérieure militaire venezuélienne jusqu’en 2003. L’infiltration des cadres cubains au sein de l'armée remonte selon elle au coup d’Etat manqué de 2002 contre Chavez qui a entraîné une épuration massive au profit de proche d’el Comandante. Aujourd’hui, c’est Vladimir Padrino, actuel ministre de la Défense, qui parvient, estime-t-elle, à maintenir l’unité de l’armée. Il aurait notamment convaincu Maduro de reconnaître sa défaite aux législatives.

Malaise au sein de l’armée

Mais les choses pourraient changer notamment en raison de deux hauts gradés «lanceurs d’alerte» (qui sont aussi deux de ses anciens élèves): les généraux Cliver Alcalá Cordones et Miguel Rodriguez Torres, qui ont récemment quitté l’armée (l’un est maire, l’autre à la retraite) mais y restent influents, car ils sont des fidèles de Chavez de la première heure, pour avoir participé au putsch de 1992. Tous deux ont publiquement pris leurs distances avec l’actuel président et demandé la tenue rapide du référendum révocatoire. Le premier a reproché à Maduro de mal gérer l’héritage de son mentor, le second, qui fut ministre de l’Intérieur, s’est carrément présenté comme un successeur possible du président. Certains voient d’ailleurs dans cette hypothèse la patte d’un autre ancien militaire, Diosdado Cabello, plutôt hostile aux Cubains, ex-président de l’Assemblée Nationale et candidat malheureux à la succession de Chavez.

Ces prises de positions publiques sans précédent sont symptomatiques du malaise croissant au sein d’un état-major déstabilisé par la perte du soutien populaire. «L’armée ne se suicidera pas avec Maduro, elle le sacrifiera "au nom de la démocratie"», prédit Mercedes Vivas. D’autant que ces forces armées apparaissent très vulnérables. D’abord en raison d’un manque manifeste de compétences et de professionnalisme: «Il est sidérant qu’un régime aussi militarisé soit incapable de juguler la criminalité à l’intérieur de ses frontières», souligne Paula Vasquez. Mais elles sont en outre gangrenées par la corruption et les trafics d’armes et de cocaïne. Cliver Alcala Cordones figure d’ailleurs sur la liste noire du Trésor américain des personnalités impliquées dans le narcotrafic.

Que peut-il se passer? Le pire scénario serait que la situation dégénère en affrontements entre différentes factions de l’armée ou entre celle-ci et les fameuses milices bolivariennes, brigades de civils surarmées, «dont les chavistes ont perdu le contrôle et qui ont sombré dans la délinquance», remarque Mercedes Vivas. Elle n’exclut pas dans ce cas que l’ONU décide d’envoyer des Casques Bleus (dont l’intervention est rarissime dans la région, Haïti excepté). «Je ne le souhaite pas, se hâte-t-elle d’ajouter, mais brandir cette menace pourrait convaincre le président de se plier aux règles démocratiques.» Elle croit plutôt, tout comme Renée Fregosi, au succès des efforts conjugués de l’Amérique d’Obama, de l’UE, des pays voisins et même du Pape François, qui suivrait de près la situation, avec l’accord d’une armée jouant sur la légitimité du réfeéendum. Mais au-delà, tout reste flou.

1 — Car même si le processus est lancé, il va prendre beaucoup de temps. Or pour qu’il y ait élections anticipées, le referendum doit se tenir avant le 10 janvier 2017. Après cette date, le oui ne se traduira que par le remplacement de Maduro par son vice-président, jusqu’à la fin de son mandat en 2019. Retourner à l'article

2 — Renée Fregosi vient par ailleurs de publier: Les nouveaux autoritaires. Justiciers, censeurs et autocrates (Editions du Moment 2016). Retourner à l'article

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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