France

CGT et Daech: l'indécente comparaison du Point

Temps de lecture : 3 min

Une étape supplémentaire est franchie dans la nouvelle mode du «terrorisme lexical».

BORIS HORVAT / AFP.
BORIS HORVAT / AFP.

En apprenant l'annulation de mon TGV pour ce week-end en raison du mouvement de grève que connaît actuellement la SNCF à l'appel, entre autres, de la CGT-cheminots, ma première réaction à été toute naturelle: me tourner vers le Fonds de garantie des victimes des actes de terrorisme pour réclamer indemnisation immédiate. Je ne fais en cela qu'appliquer la logique énoncée par Franz-Olivier Giesbert dans son dernier éditorial du Point:

«Même si la comparaison peut paraître scabreuse, est-il si illégitime d'oser la formuler? La France est soumise aujourd'hui à deux menaces qui, pour être différentes, n'en mettent pas moins en péril son intégrité: Daech et la CGT.»


Une pointe suivie de la traditionnelle prise de judo rhétorique consistant à faire passer ceux qui s'offusqueraient pour des bisounours: «Il va sans dire que ces deux organisations minoritaires ne sont pas de même nature, rassurons tout de suite la police de la bien-pensance.» On appréciera au passage le qualificatif d'organisation «minoritaire», certes mathématiquement parfaitement justifié mais qui tisse une nouvelle comparaison étrange entre une nébuleuse qui implique environ 2.000 Français selon Matignon et une organisation syndicale qui, bon an mal an et malgré le taux de syndicalisation famélique des Français, représente encore plusieurs centaines de milliers d'adhérents et avait recueilli un tiers des voix (sur un peu moins de 5 millions de votants) lors des élections prud'homales de 2008.

Contactée par le Huffington Post, la CGT s'est refusée à réagir, au contraire de la SNJ-CGT, qui considère «que la plus grande menace demeure toujours la bêtise humaine».

Cette comparaison fait suite à un récent bon mot de Franz-Olivier Giesbert sur le plateau de «On n'est pas couché», où il avait lancé qu'«on a des présidents quand même, qui, en France, ont plus peur de la CGT que de Daech». En juillet 2014, le journaliste avait déjà comparé la centrale syndicale au Front national: «La vérité oblige à dire que la CGT est au syndicalisme ce que le FN est à la politique. Un boulet national, une attraction universelle, une exception française.» Une comparaison qu'on peut juger excessive, inadaptée, inappropriée, mais qui ressort elle néanmoins in fine de l'analyse politique –attaqué par la CGT de la compagnie maritime SNCM, le journaliste a été relaxé fin mars de «complicité d'injure publique».

Quoique l'on pense de l'action de la CGT sur la loi Travail (organisation dont Gilles Bridier a pointé dans nos colonnes la radicalisation et Jean-Marie Colombani la «fuite en avant»), dresser une analogie entre elle et Daech n'a évidemment rien à voir. Il ne s'agit pas d'une comparaison «scabreuse», mais d'un symptôme d'hystérisation totale du débat public (et pas seulement politique, comme on le voit ces jours-ci, mais aussi sportif), faisant penser à celle qui a eu parfois court aux États-Unis après le 11-Septembre, quand on pouvait voir un journaliste qualifier un postulant à un poste de gouverneur de «candidat d'al-Qaida» ou un candidat à une élection faire voisiner l'image de son adversaire avec celles d'Oussama ben Laden et Saddam Hussein.

Halte au «terrorisme lexical»! Comme l'écrivait récemment mon confrère Jean-Laurent Cassely, le contexte actuel de haut risque terroriste «devrait donner des raisons supplémentaires de réserver les mots de la violence armée à leur univers référent, puisque l’année 2015 nous a rappelé qu’ils pouvaient encore servir dans leur sens le plus littéral».

Pour finir, la comparaison en question, en plus d'être bête, devient franchement indécente quand on se souvient, comme l'ont souligné plusieurs proches de l'organisation, que parmi les 130 victimes du 13-Novembre figurait une permanente de la CGT, Patricia San Martin. L'organisation ainsi que la mairie de Sevran, ville où elle était permanente syndicale, avaient alors rendu hommage à cette exilée chilienne devenue permanente syndicale à Sevran, morte assassinée au Bataclan avec sa fille, Elsa Delplace.


Auteur d'une analogie semblable entre la CGT et le terrorisme, le président du Medef Pierre Gattaz a ensuite reconnu, ces derniers jours, que le mot employé était «inadapté». L'espoir est donc encore permis concernant l'éditorialiste du Point, du moins si son prochain train n'est pas annulé.

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