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L’élection de 2013 qui explique le futur face-à-face entre Clinton et Trump

Temps de lecture : 6 min

Deux candidats impopulaires qui se dézinguent en se renvoyant l’identité nationale à la figure: la campagne de 2016 rappelle étrangement les élections de 2013 en Virginie. Et ce n’est pas de bon augure.

À gauche, le Démocrate Terry McAuliffe et, à droite, le Républicain Ken Cuccinellile 5 septembre 2013 à Richmond, en Virginie (WIN MCNAMEE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP) | Montage Slate.fr
À gauche, le Démocrate Terry McAuliffe et, à droite, le Républicain Ken Cuccinellile 5 septembre 2013 à Richmond, en Virginie (WIN MCNAMEE/GETTY IMAGES NORTH AMERICA/AFP) | Montage Slate.fr

Deux candidats incroyablement impopulaires. L’un, l’incarnation de l’establishment politique, démocrate de carrière longtemps embourbé dans des scandales allant d’accords véreux à des relations douteuses. L’autre, un Républicain controversé et détesté à grande échelle, très mal vu par les électrices. Des experts qui prédisent une campagne féroce où les deux candidats laissent tomber les vrais arguments et tentent par tous les moyens de mettre l’ennemi à terre. Des conseillers politiques qui la qualifient de «course jusqu’à plus bas que terre» –de choix entre «la peste et le choléra». Où personne ne s’attend à autre chose qu’au pire. Et où c’est exactement ce à quoi l’on assiste: des combats politiques qu’on dirait mis en scène par Zack Snyder, un pugilat pompeux entre deux politiciens détestables.

Il s’agit des élections au poste de gouverneur de Virginie qui se sont déroulées en 2013, opposant Terry McAuliffe (le gouverneur actuel, qui fait l’objet d’une enquête pour non-respect des lois électorales) et le procureur général de l’époque, Ken Cuccinelli, que toutes ses opinions ont rendu tristement célèbre, de sa proposition d’interdiction de l’avortement sans la moindre exception à sa profonde opposition aux droits civiques pour les couples de la communauté LGBT, en passant par son soutien à une théorie constitutionnelle à la marge qui démantèlerait le système de sécurité sociale et ferait régresser les États-Unis vers une époque de graves discriminations et d’inégalités politiques. McAuliffe n’était pas un extrémiste –ses opinions correspondaient exactement à la tendance politique générale en Virginie– mais il avait ses propres faiblesses, qui prenaient la forme d’accords commerciaux suspects et d’associés sans scrupules.

En ce moment, aux États-Unis, nous sommes en train de vivre à l’échelle nationale une resucée absurde de cette élection, voire un remake prise par prise, avec Hillary Clinton dans le rôle de McAuliffe et Trump dans celui de Cuccinelli. Les ressemblances entre les deux campagnes sont édifiantes dans le sens où elles nous disent quelque chose sur ce qu’il se passe quand des élections se transforment en compétitions sur l’identité. Ce qu’augurent les élections en Virginie pour les suites des élections de l’automne 2016 n’est pas franchement rassurant.

Establishment vs outsider

En Virginie, les premiers sondages étaient clairs sur les points faibles de chaque candidat. À la veille des élections de 2013, selon Public Policy Polling, McAuliffe atteignait son maximum avec 36% d’opinions favorables contre 52% d’opinions défavorables. Cuccinelli, quant à lui, était juste un tout petit peu plus populaire, avec 39% d’opinions favorables et 52% de défavorables. L’avantage de McAuliffe était que, parmi les électeurs qui n’aimaient pas les deux candidats –un conséquent 15% de l’électorat–, l’ancien président du Comité national démocrate tenait la dragée haute à Cuccinelli, à 61% contre 16%. Comme on pouvait s’y attendre, le résultat fut une compétition où la vision positive importait moins que l’agression directe. Et si McAuliffe avait un programme –centré sur l’amélioration des infrastructures de transport de l’État et l’élargissement de Medicaid conformément à l’Affordable Care Act–, cela avait moins d’importance que les conditions générales de la campagne.

McAuliffe disposait d’un certain nombre d’éléments jouant en sa faveur: un plus gros trésor de guerre (ses dépenses ont été constamment supérieures à celles de Cuccinelli), une campagne gérée avec intelligence (conçue par Robby Mook, l’architecte actuel de la campagne présidentielle de Hillary Clinton) qui visait à rebâtir la coalition pour Obama dans l’État et la bonne fortune d’avoir un candidat libertarien dans l’arène, qui affichait un tout petit peu moins de 10% dans les sondages avant les élections et rassemblait principalement des Républicains déçus par Cuccinelli. Tout cela a suffi pour fournir à McAuliffe tout ce dont il avait besoin pour remporter une victoire serrée au cours d’une année qui, au départ, jouait pourtant en faveur du GOP –malgré son gouverneur sortant, entaché de scandale.

Hillary Clinton est une proche alliée de McAuliffe; ce dernier a commencé comme collecteur de fonds pour Bill Clinton. La vie publique de la candidate démocrate a, comme celle de McAuliffe, été marquée par le scandale et les insinuations (la plupart discréditées) et, comme lui, elle fait l’objet d’une enquête officielle, soupçonnée d’avoir emprunté par opportunisme des raccourcis inutiles et potentiellement illégaux. La grande différence est que Clinton est davantage qu’une ardente partisane avec un penchant pour les décisions apparemment inconvenantes: c’est une bosseuse dévouée, qui a œuvré efficacement en faveur de la famille et de l’enfance, le tout teinté de mauvais choix politiques. Quant à lui, McAuliffe était un membre du parti dont les ambitions se trouvaient dépasser la collecte de fonds.

Nous devrions nous attendre à des élections où la politique et les idées s’installent au fond près du radiateur et cèdent la place à un combat politique brutal entre deux porte-étendards impopulaires

Sous certains angles et non des moindres, Trump n’est pas Cuccinelli. Ce n’est pas qu’il soit souple d’un point de vue idéologique; en fait il n’est pas vraiment clair qu’il ait une idéologie tout court. Là où Cuccinelli avait des principes bien ancrés (ou, à défaut, une rigidité idéologique), Trump a des «deals» et des «suggestions» –rien de ce qu’il dit n’est son dernier mot, et même son dernier mot n’est jamais le dernier. Cuccinelli avait un programme pour la Virginie; Trump croit en la «force».

Mais Trump joue le même rôle que Cuccinelli: celui d’une sorte d’outsider, entretenant une relation tumultueuse avec l’establishment de son parti mais qui inspire une vraie dévotion à ses partisans les plus chevronnés. Trump est autant défini par son discours que par autre chose et, si cela lui a permis d’accéder à l’investiture présidentielle, cela l’a également rendu impopulaire auprès de larges pans de l’électorat, notamment de la plupart des femmes et de la grande majorité des non-blancs.

Vers l’avant ou vers l’arrière

Si la campagne de 2016 emprunte le même chemin que celle de 2013 en Virginie, nous devrions nous attendre à des élections où la politique et les idées s’installent au fond près du radiateur et cèdent la place à un combat politique brutal entre deux porte-étendards impopulaires. Et c’est une lutte que le candidat le plus mainstream est susceptible de remporter, avec l’aide d’un libertarien en troisième position. Pour autant, ce combat n’est pas inutile. Leurs problèmes mis à part, McAuliffe et Cuccinelli représentaient deux chemins différents pour la Virginie: vers l’avant, dans la direction de son avenir cosmopolite –ancré dans sa communauté noire ancestrale et dans sa communauté d’immigrant à l’ampleur croissante–, ou vers l’arrière, vers son passé blanc, rural et conservateur (réactionnaire, même).

C’est valable aussi pour le match Clinton contre Trump. Cette élection n’est pas juste un combat autour de la fiscalité et du système de santé; c’est une compétition –une rixe, même– sur des questions d’identité nationale. Pour qui sont les États-Unis au juste? De qui voulons-nous parler, quand nous disons «les Américains»? D’un côté, nous avons les immigrants, les minorités religieuses et les descendants des esclaves, certains défavorisés, d’autres le vent en poupe, mais tous visant l’intégration. De l’autre, nous avons une minorité blanche frustrée et en colère, peut-être encore assez puissante pour remporter la Maison Blanche.

Et que s’est-il passé ensuite en Virginie? Lorsqu’il a accédé à son poste, McAuliffe s’est retrouvé face à une législature obstinée et pilotée par les Républicains à la Chambre des délégués, avec le seul soutien d’une maigre majorité au Sénat de l’État. Les Républicains ont bloqué son programme d’expansion de Medicaid, attaqué ses propositions de financement des infrastructures de transport et lui ont refusé un rendez-vous à la Cour suprême de l’État. Loin de faire des progrès, l’administration McAuliffe a été une action d’arrière-garde, un jeu de défense contre les républicains de Virginie extrêmement partisans et très organisés. À un moment, McAuliffe a tenté l’idée d’un élargissement unilatéral de Medicaid à la faveur d’un levier possible de l’exécutif. Mais cette zone grise de la législation aurait pu déclencher une crise constitutionnelle dans l’État. Le projet a été abandonné.

Ce qu’il s’est passé en Virginie n’était pas la conséquence de l’impopularité des candidats. L’acrimonie générale avait autant à voir avec les enjeux de l’élection elle-même –une compétition qui ressemble beaucoup à celle que nous avons en ce moment sur l’identité nationale– qu’avec les personnes qui en interprétaient le rôle-titre. Et si le climat politique américain actuel ressemble à celui de la Virginie de 2013, alors le futur proche pourrait être un remake de la Virginie d’aujourd’hui: une élection féroce et sale, qui débouche sur un match nul tandis que la présidente Hillary Clinton se débat pour accomplir la moindre chose face à une opposition rétive et qui ne lâche rien. Un esprit partisan poussé à l’extrême et une obstruction jusqu’au-boutiste qui paralysent le gouvernement. Une impasse qui peut éventuellement conduire à des mesures drastiques. Si le gouverneur McAuliffe n’a pas eu à gérer une crise de gouvernance, il n’est pas passé loin. Mais si elle remporte les élections, c’est peut-être ce qui attend la présidente Clinton.

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