Culture

Le Velvet Underground, une histoire d’amour à la française

Temps de lecture : 5 min

Alors que le Velvet Underground continue d’être célébré sous toutes ses formes à la Philharmonie de Paris, retour sur la relation privilégiée qu’entretient le groupe de Lou Reed avec le public français.

 Lou Reed "Prince de la nuit et des angoisses | Thierry Ehrmann via Flickr CC License by
Lou Reed "Prince de la nuit et des angoisses | Thierry Ehrmann via Flickr CC License by

«S’ils n’étaient pas les premiers rockeurs prêts à “tout essayer”, qu’ils s’agissent de sexe ou de produits chimiques, ils furent les premiers à revendiquer drogues dures et bisexualité avec tant d’arrogance… tranquille, les premiers à emprunter leur nom au titre d’un petit roman sadomasochiste –ou mettre Sacher Masoch en musique! […] Le Velvet inventa le rock décadent.»

Ces paroles, celles du journaliste Laurent Chalumeau, figurent au dos de la pochette d’une compilation publiée par Virgin en 1985, Les Enfants du Velvet. Au sein de cet album, né sur une idée d’Étienne Daho –qui l’aurait lui-même piqué selon la légende à La Souris Déglinguée, auteur quelques mois plus tôt d’une réinterprétation de «There She Goes Again»–, six reprises plus ou moins bancales du répertoire du Velvet Underground par une partie de la fine fleur de la pop française de l’époque (Daho donc, mais aussi Taxi Girl et les Rita Mitsouko).


On y retrouvait une version guimauve du fameux «Sunday Morning», une réinterprétation sans idée de «All Tomorrow’s Parties» ou encore la présence de deux chanteuses à la mode au mitan des années 1980, Graziella de Michele et Aliss Terrell, choriste pour Daniel Balavoine, France Gall ou Michel Berger.

Interrogé aujourd’hui, Lescop, qui a repris en mars dernier «Pale Blue Eyes» sur les ondes de France Inter, ne cache pas son admiration pour la reprise de «Stephanie Says» par Taxi Girl: « Ce dernier est tout simplement fascinant parce que Daniel Darc en a fait une version en français (“Je rêve encore de toi”, ndr). Je trouve ça gonflé. Lui, il disait: “Comme ça, je serai le seul participant de cette compil’ à toucher des droits d'auteurs!” Je trouve ça très drôle, et très Lou Reed finalement. »


Objet de culte

Heureusement, la relation du public et des artistes français avec l’un des groupes les plus mythiques de l’histoire du rock ne s’est jamais limitée à cette compilation –et ce n’est sans doute pas un hasard si c’est à Paris qu’une exposition d’envergure autour du groupe voit pour la première fois le jour («Velvet Underground, New York Extravaganza», jusqu’au 21 août) et permet de plonger, grâce à la profusion d'archives inédites, dans son univers musical, visuel et littéraire.

À en croire le compositeur Étienne Jaumet, qui vient de rendre hommage à La Monte Young, l’un des pères spirituels du Velvet, lors de deux concerts à la Philharmonie de Paris, beaucoup n’ont pas attendu Les Enfants du Velvet pour s’intéresser à l’irrévérence de Lou Reed et ses comparses: «J’avais 15 ans lorsque cet album est sorti, mais je connaissais déjà le Velvet. Je me souviens d’ailleurs que cette compilation m’a plus énervé qu’autre chose parce qu’elle avait été réalisée par des artistes auxquels je n’accordais que peu d’importance durant mon adolescence.»

L'esthétique, c'est ce qui permet de voir les choses d'un autre point de vue, de transformer une chanson pop en décharge électrique

Un an plus tard, en 1986, c’est toutefois avec un autre regard que la moitié de Zombie Zombie accueille l’arrivée en librairie d’un nouveau magazine consacré à l’indie-rock. «Lorsque les Inrocks sont arrivés, je me suis tout de suite abonné. Leur double numéro autour du Velvet Underground, dont un abécédaire, était prodigieux. Je crois que c’est à partir de ce moment-là que de plus en plus de gens ont pris conscience de l’importance de ce groupe dans le paysage musical.»

Depuis, on ne compte plus les artistes ayant participé à la réhabilitation du Velvet, quitte à le faire sortir de l’underground: «I’m Waiting For The Man» de Vanessa Paradis en 1992, «Venus In Furs» de Moodoïd, «Sunday Morning» par June & Lula, «Femme Fatale» par Émilie Simon, ou encore l’album This is a Velvet Underground Song That I’d Like To Sing de Rodolphe Burger, ex-leader de Kat Onoma.


Lescop ne cache pas non plus l’influence qu’a pu avoir le Velvet Underground, sa façon de rénover les codes, de rendre l’avant-garde en quelque sorte accessible, sur son évolution. À l’entendre, l’arrivée des new-yorkais au sein du paysage musical est d’ailleurs à comparer à celle de Picasso au sein de la peinture moderne:

« Lou Reed est un génie de l'écriture, il a rebattu les cartes! Et il était merveilleusement entouré: John Cale, Andy Warhol, Nico… Tous ces gens ont donné une esthétique à ses chansons. L'esthétique, c'est ce qui permet de voir les choses d'un autre point de vue, de transformer une chanson pop en décharge électrique, faire apparaitre les images qui y sont présentes et les rendre encore plus fortes. En gros, il s’agit de simplifier les images complexes et de complexifier les images simples...»

Et la France dans tout ça? «Le Velvet reprenait tous les codes romantiques des cultures européennes et américaines, en les tordant, en les twistant. Tous les musiciens pop occidentaux sont influencés par le Velvet, il est donc normal que les Français l'aient été aussi! En plus, en France, on aime les bons auteurs, les mélodies simples, et disons une certaine sobriété au niveau du chant... Et tout cela est présent dans leurs albums.»

Les enfants du Velvet?

Si l’on peut probablement compter sur les doigts des mains le nombre d’artistes actuels ayant vu le concert donné le 29 janvier 1972 au Bataclan, et diffusé dans l’émission «Pop 2», ou ayant possédé la double compilation Andy Warhol’s Velvet Underground featuring Nico, qui reprenait les principaux titres des trois premiers albums sous une pochette «Coca-Cola» façonnée par le pape du pop art, on ne peut donc être surpris de voir rejaillir en permanence les références au groupe new-yorkais.

Le problème avec les héritages, c'est que tout le monde veut sa part, comme dans une famille quand un grand-père meurt

Il y a bien sûr toutes ces artistes programmés à la Philharmonie de Paris d’ici cet été pour rendre hommage au Velvet (JP Nataf, Emily Loizeau, Bertrand Belin, Poni Hoax), mais il y a aussi toutes ces entités qui citent le VU à longueur d’interviews. Quitte à se considérer comme de dignes héritiers? Lescop semble assez hermétique à cette idée: «Le problème avec les héritages, c'est que tout le monde veut sa part, comme dans une famille quand un grand-père meurt. Qui aura l'appartement à Paris? La maison de campagne? Moi, je m'en fiche. Mon héritage est sentimental, et il n'appartient qu'à moi.»

Étienne Jaumet, de son côté, se veut plus nuancé: « Plutôt que de leur musique, je me sens nettement plus héritier de leur démarche ou de leur façon de penser. On parle quand même ici d’un groupe qui se fichait des conventions, dont le batteur jouait debout en concerts et qui, en puisant dans le free jazz, la musique contemporaine et le blues, réussissait à écrire des morceaux libres et décomplexés. À l’adolescence, ça m’a clairement aidé à m’émanciper, à comprendre que l’on pouvait faire de la musique autrement et que l’on pouvait approcher son instrument de manière plus brute.»

Lorsqu’on regarde dans le rétro, impossible pourtant de trouver en France un groupe ou un artiste aussi mystérieux, avant-gardiste, irrévérencieux et emblématique. À raison, Étienne Jaumet avance bien le nom de Dashiell Hedayat, dont l’album Obsolète sorti en 1971 approchait le rock avec subversion, prônant la drogue, chantant en français et conviant le poète beat William S. Burroughs sur le morceau («Long Song For Zelda»), mais celui-ci ne jouit pas (encore) du mythe réservé à «l’album à la banane».


Pareil pour Alain Kan dont le parcours –drag-queen dans le quartier latin, parolier pour Christophe, disparition mystérieuse un soir d’avril 1990– et les morceaux –«Speed My Speed» est composé uniquement de noms de substances médicamenteuses, «G.M. Blues» est un appel à la débauche sexuelle...– lui permettent de tutoyer les mêmes sommets, mais sans jamais exercer une attraction magnétique aussi intense. «De toute façon, conclut avec humour Lescop, si la France avait eu un groupe de la sorte, la majorité des Français serait passée à côté…»

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