Parents & enfants

Au collège comme au lycée, le mois de juin est synonyme d’oisiveté

Temps de lecture : 6 min

La reconquête du mois de juin n’aura pas lieu.

Qui dit bac et brevet dit conseils de classes avancés et désertion des élèves | Victor Björkund via Flickr CC License by

C’est officiel: la date des vacances scolaires d’été 2016 est fixée depuis belle lurette au mardi 5 juillet après les cours. Après dix mois de labeur, entrecoupés de quelques semaines de vacances, nos chers élèves vont enfin pouvoir souffler et se reconstruire en attendant la rentrée de septembre. C’est en tout cas ce que semble annoncer le calendrier, qui omet simplement de tenir compte de ce mois de juin à la fois vide et chaotique qui fait toujours un peu tache dans la scolarité de certains collégiens et lycéens.

Autant donner tout de suite un exemple concret: dans le lycée où j’exerce actuellement, les conseils de classe de Seconde ont lieu entre le jeudi 2 et le lundi 6 juin. Il a donc fallu remplir les bulletins du troisième trimestre dès la fin mai. Raison de cet arrêt précoce des notes: à partir du lundi 13, il faudra préparer les salles en vue des épreuves du baccalauréat, qui débuteront par la philosophie le mercredi 15. Officiellement, les élèves de Seconde sont invités à revenir une fois les écrits du bac terminés. Officiellement. En réalité, seule une poignée de lycéens bien intentionnés (ou contraints par leurs parents) effectueront leur retour aux alentours du jeudi 23, comme ils auront été invités à le faire par leur établissement. On les comprend: pas de notes, des classes désertées, et des profs qui ont normalement terminé les programmes depuis le début du mois de juin (puisque, joli cercle vicieux, ils savent bien que les élèves ne réapparaîtront pas fin juin-début juillet).

Les conséquences sont nombreuses. Pour les élèves de Seconde, le mois de juin est symbole d’oisiveté, souvent sans le moindre cadre, faisant monter la durée des grandes vacances à environ douze semaines (et c’est un peu beaucoup). Leurs parents expriment régulièrement leur anxiété sur ce point, sans pour autant contraindre leur chère progéniture à aller mourir d’ennui sur les bancs de l’école jusqu’au tout dernier jour. «Quand il était en classe de Seconde, j’avais forcé mon fils aîné à retourner en cours après le bac, raconte Antoine, père de trois jeunes adultes. Le soir, il m’a décrit une journée passée avec quatre autres camarades (sur un total de trente) à jouer au baccalauréat (le jeu de société, pas l’examen). J’ai accepté qu’il n’y retourne plus le lendemain. Et pour ses deux sœurs, je n’ai même pas essayé d’insister.»

No-man’s-land déprimant

Quant aux enseignants de lycée, ils sont contraints de cravacher toute l’année pour boucler en neuf mois des programmes conçus pour être fait en dix, et vivent le mois de juin comme un no-man’s-land déprimant au cours duquel ils doivent s’acquitter de mille formalités administratives, préparer la rentrée suivante et accueillir une poignée d’élèves au sein de salles de classe finissant souvent par ressembler à de gigantesques garderies. Nombre de profs préfèrent d’ailleurs être convoqués pour faire passer des oraux d’examen ou corriger des copies de baccalauréat afin d’être dispensés de cette fin d’année ennuyeuse. Enseignante en physique-chimie dans un lycée francilien, Caroline explique que de toute façon, c’est peine perdue:

«Si, vers le 25 juin, on accueille les élèves avec du travail dans notre matière, ils ne reviennent pas le lendemain; on peut aussi leur projeter des films et les laisser amener des jeux de plateau, mais quel est l’intérêt de de rendre ces journées attractives puisqu’elles ne leur apporteront rien sur le plan éducatif?»

Ministre de l’Éducation nationale entre 2007 et 2009, Xavier Darcos avait fait son cheval de bataille de cette «reconquête du mois de juin», formule consacrée dont la solennité fait sourire l’ensemble des enseignants de France. Cette reconquête n’a jamais vraiment eu lieu. Tout juste peut-on souligner les efforts de Darcos pour repousser le bac, et donc toutes les autres échéances, d’une semaine. Le premier jour d’épreuves a été fixé au 16 juin en 2008 et au 18 juin le 2009, alors qu’il fallait plutôt chercher jusque-là du côté du 10 ou du 11. Une poignée de jours, c’est bien, mais cela reste insuffisant pour que les élèves, et en premier lieu ceux de Seconde, puissent être bien plus sollicités en juin.

Les enseignants de lycée sont contraints de cravacher toute l’année pour boucler en neuf mois des programmes conçus pour être fait en dix

L’idéal serait de repousser les dates de conseils de classe, qui font souvent office de carottes. Mais les contraintes administratives rendent cette proposition quasiment irréalisable. Une fois validé leur passage en classe de Première, les élèves doivent récupérer une attestation puis la rendre signée par les parents, pendant que ceux dont les vœux d’orientation ont été rejetés sont reçus un à un par les chefs d’établissement afin de trouver ensemble une réorientation ou de finalement s’accorder sur un passage in extremis en Première. Quelques jours plus tard, tous les futurs élèves de Première devront venir rendre un épais dossier retiré au préalable. À moins de déplacer toutes ces étapes en juillet, et donc de réduire de moitié les vacances du personnel (n’insistez pas, c’est NON), il est quasiment obligatoire d’avancer les conseils de classe aux dates actuelles.

En outre, l’organisation liée au bac (épreuves écrites, oraux, correction de copies, jury) rend indisponibles une bonne partie des professeurs, des chefs d’établissement et même des locaux. Le problème semble réellement insoluble, en tout cas sous ce prisme. Par manque d’anticipation et d’organisation, les lycées (j’y inclus le personnel de direction, mais aussi les profs) peinent à trouver des solutions de substitution qui éviteraient aux mois de juin de se suivre et de se ressembler en matière de vide intersidéral.

Divertissement

«Je pense qu’il faut proposer carrément autre chose, murmure Tarik, prof d’anglais dans un lycée breton. Je me dis que proposer des stages de codage ou organiser de vrais ciné-clubs pourrait donner envie aux élèves de venir au bahut jusqu’au bout en ayant l’impression d’y faire quelque chose de constructif.» Son collègue Franck, qui enseigne les mathématiques dans le même établissement, voit les choses sous un autre oeil:

«Dès le mois de mai, j’annonce aux futurs élèves de Première S ou ES que les profs de maths du lycée commenceront le programme de Première dès la fin du mois de juin. Ça n’est pas tout à fait exact: en réalité, il s’agit surtout de proposer des révisions complètes et approfondies, et d’offrir des pistes en vue des premiers chapitres de l’année suivante.

C’est une façon de mettre la pression aux élèves en leur faisant comprendre que les derniers jours de l’année scolaire sont au moins aussi importants que les autres, et que rester chez eux à ne rien faire pourrait bien compromettre leur année de Première.»

Les situations des lycées étant toutes différentes, on voit mal comment l’Éducation nationale pourrait trouver une solution générale à ce problème (sauf en raccourcissant les vacances, mais arrêtez d’insister). Les efforts déployés par Xavier Darcos pour repousser le calendrier de quelques jours constituent vraisemblablement le maximum de ce que le ministère peut proposer. Vincent Peillon s’était lui aussi cassé les dents sur ce dossier, lui dont l’un des objectifs était de réformer «les procédures d’orientation et de passage des examens de manière à pouvoir retarder les conseils de classe à la fin du mois de juin».

Comme sur bien d’autres sujets, c’est donc à chaque établissement de prendre ses responsabilités et de réinventer ce mois de juin. Placer les voyages scolaires à ce moment plutôt qu’au printemps ressemble à une fausse bonne idée, étant donné que les professeurs de langues vivantes sont souvent très sollicités pour les épreuves orales (et qu’ils sont responsables de 90% des voyages, soyons clairs). Mais il doit bien y avoir, entre le divertissant et l’éducatif, de belles solutions à proposer pour que les vacances d’été ne finissent pas par durer trois mois au cours desquels l’activité intellectuelle de la majorité des élèves n’ira pas au-delà de la rédaction d’une demi-tonne de SMS et de snaps.

La situation n’est guère plus reluisante dans les collèges, où le mois de juin est synonyme de sévères ralentissements puisque tous les yeux sont tournés vers les épreuves écrites du brevet, qui auront lieu cette année les 23 et 24 juin. La quantité de collégiens qui repointent le bout de leur nez après les épreuves est supérieure à celle des lycéens, notamment parce qu’il y a plus de parents soucieux de ne pas laisser des gamins de 11-12 ans livrés à eux-mêmes pendant des semaines. Mais la passivité est à peu près similaire. En cette fin d’année scolaire 2015-2016, où plusieurs journées seront consacrées à des réunions sur les nouveaux programmes de collège, comme l’a annoncé la ministre Najat Vallaud-Belkacem, il est clair que la reconquête du mois de juin n’aura pas lieu...

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