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«Puto»: le football mexicain se déchire autour d'un cri jugé homophobe

Thomas Goubin, mis à jour le 03.06.2016 à 14 h 29

Lors de la Copa América, qui se dispute aux Etats-Unis à partir du 3 juin, le comportement des supporters mexicains, épinglés par la Fifa, sera particulièrement épié.

Lors d'un match amical entre le Mexique et le Paraguay, le 28 mai 2016 à Atlanta. John Amis / AFP.

Lors d'un match amical entre le Mexique et le Paraguay, le 28 mai 2016 à Atlanta. John Amis / AFP.

Guadalajara (Mexique)

Les versions divergent, mais la plus populaire veut que le cri soit né en 2000, dans les tribunes du stade Jalisco. Les fans de l’Atlas Guadalajara veulent alors se payer le gardien Oswaldo Sanchez, qui a «trahi» leur club, où il avait été formé, en s’engageant pour le rival local, les Chivas Guadalajara. «Eeeeeeh Puto» (traduction possible: «eeeeeeh pédé»), hurlent alors les tribunes sur chacun de ses dégagements. Quatre ans plus tard, lors du tournoi pré-olympique de la Concacaf, qui se tient aussi à Guadalajara, la deuxième ville du pays, l’usage du cri se généralise, et va ensuite se répandre très rapidement au sein des tribunes mexicaines, au point d’en devenir un rituel. Dans la joie et la bonne humeur, les fans –hommes, femmes, enfants– tendent leurs bras et hurlent «puto» au moment où le gardien frappe le ballon. Dès 2006, les supporters de la sélection font même franchir les frontières nationales à leur gimmick, en l’entonnant lors de chaque dégagement d’un gardien adverse lors de la Coupe du Monde en Allemagne.

Ce cri va se trouver pour la première fois sur le gril lors de la Coupe du Monde 2014. La Fifa annonce alors avoir ouvert une enquête pour «conduite inappropriée de fans» pendant Mexique-Cameroun, premier match d’El Tri au Brésil. Une dénonciation de l’association FARE, réseau luttant contre les discriminations au sein de la planète foot, a provoqué la réaction du grand ordonnateur du foot mondial: FARE qualifie ce cri des supporters mexicains «d’anti LGBT». La menace d’une amende en cas de récidive est alors brandie, mais on en restera là.

La sanction a fini par tomber en janvier dernier: 18.000 euros, pour violation du code disciplinaire nº67 de la Fifa lors du premier match de la phase finale des éliminatoires de la Concacaf pour le Mondial 2018, entre le Mexique et le Salvador. Un match disputé, le 13 novembre, dans l’immense stade Azteca, où les «eeeeeeh puto» avaient résonné comme de coutume.


Mais que signifie exactement puto? «Sodomite» est l’une de ses acceptions selon le dictionnaire de l’Académie royale espagnole, la référence de la langue espagnole. Une autre: «ce putain de», utilisé d’ailleurs par Pep Guardiola pour désigner José Mourinho comme «le putain de patron [de la salle de presse]». Dans le contexte d’un stade, il est l’équivalent de nôtre «oh hisse enculé», qui fleurissait dans les tribunes françaises quand la Ligue 1 était encore appelée Division 1.

Selon ses «défenseurs», l’insulte peut aussi être utilisée, au Mexique, sans revêtir une connotation sexuelle. C’est ainsi ce qu’avait tenté d’expliquer le groupe de rock Molotov, auteur de la chanson «Puto» (1997), véritable hit latino-américain. «Puto peut être utilisé pour signaler celui qui ne saute pas, celui qui croit les versions du gouvernement…»,  avait affirmé le groupe sur sa page Facebook, dans un post dédié à la Fifa. En concert, ce groupe aux opinions généralement progressistes a souvent dédié sa chanson à des politiciens honnis, comme George W. Bush ou le président Enrique Peña Nieto. «[Avec “puto”], ce que veulent les gens dans une stade c’est déconcentrer le rival, rien d’autre», estimait Micky, bassiste du groupe, dans une interview à As.

Des clubs divisés

Après l’amende dont elle a dû s’acquitter, la Fédération mexicaine a commencé à réagir. Car, en cas de récidive, le Mexique s’expose à des sanctions bien plus lourdes: être contraint de jouer à huis clos et même se voir retirer des points, comme l’a assuré le président de la Fédération, Decio de María. «Nous savons qu’il s’agit avant tout d’une expression joviale, mais une partie de la société se sent discriminée et le football est pour tous», a expliqué le président au moment de lancer une campagne de sensibilisation, quelques jours avant le match à domicile face au Canada le 30 mars.

Baptisée «Réunis par le football», cette campagne appelait, via le message de joueurs d’El Tri, à la tolérance, mais sans se référer directement au comportement qu’elle cherche à éradiquer. «Pour nous, les différences ne sont pas une barrière», se contentait ainsi de réciter Javier «El Chicharito» Hernandez, le buteur du Bayer Leverkusen, dans ce ce spot diffusé sur les écrans du stade Azteca. L’impact de la campagne fut on ne peut plus relatif, car les «eeeeeeh puto» n’ont cessé de ponctuer la rencontre lors de chaque dégagement du gardien canadien. Malgré cette récidive, la Fifa s’est toutefois contentée de saler l’amende, montée à plus de 31.000 euros. Une décision communiquée le 27 mai. L’autorité internationale a été moins magnanime avec le Chili, condamné à jouer deux matches à huis clos pour des chants homophobes.

Aujourd’hui, le sujet divise le football mexicain. «Notre département marketing travaille pour en finir avec ce cri», déclarait ainsi, début avril, Jesus Martinez, le président de Pachuca, club qui vient d’être sacré champion du Mexique. Tuzos étant le surnom du club, il fut finalement proposé aux supporters de crier «Eeeeeeh Tuzos»... Le président des Tigres, le club d’André-Pierre Gignac, ne se situe pas sur la même ligne. «C’est une questions culturelle, estime Alejandro Rodriguez, […] il faudrait expliquer à la Fifa que l’intention [homophobe] n’est pas celle-ci, que cela fait partie du divertissement [au sein du stade].» «Féminiser l’adversaire est quelque chose de très commun dans le football, analyse pour sa part le psychologue Luis Carlos Vázquez, interrogé par le quotidien El Informador. Au début, ce cri avait une connotation offensante, mais avec le temps, je crois que cette agressivité a disparu pour devenir un rituel festif».

«Une démonstration de haine envers la communauté gay»

Dans un pays où, selon les chiffres du Centre d’appui aux identités trans, 164 crimes homophobes ont été recensés entre 2007 et 2012, soit 20% du total des crimes homophobes commis en Amérique latine, la communauté gay mexicaine aussi se révèle divisée. Certains de ses membres ne se sentent absolument pas visés, quand d’autres s’indignent. «C’est une démonstration de haine envers la communauté gay, estime ainsi l’ancien capitaine de la sélection gay du Mexique, Andoni Bello, interrogé par El Universal. Quand je me promène main dans la main avec mon compagnon dans la rue, on peut nous lancer ce cri.»

Pour le moment, alors que le président Enrique Peña Nieto vient d’annoncer son projet de garantir dans la Constitution le droit au mariage entre personnes du même sexe, rien n’indique que le public mexicain se modérera lors de la Copa América, qui débute ce 3 juin aux Etats-Unis. Les «puto» ont ainsi fusé lors des deux matches amicaux préparatoires d’El Tri, disputés à Atlanta et San Diego, le 28 mai et le 1er juin. Le tournoi organisé par la Confédération sud-américaine constituera pourtant une nouvelle fenêtre d’exposition internationale de ce rituel qui pourrait finir par coûter cher à la sélection.

Un groupe de supporters a toutefois d’ores et déjà annoncé qu’il n’accepterait pas son utilisation par ses membres: les «American Outlaws», le groupe de supporters officiel de la sélection des… Etats-Unis. Alors que le «eeeeeeh puto» a été, à l’occasion, adopté par ses supporters, ce groupe, qui revendique 30.000 membres, assure vouloir être «le plus tolérant au monde». «Par mimétisme, certains de nos supporters utilisent ce cri, nous explique Dan Wiersema, responsable de la communication des American Outlaws, et nous avons voulu indiquer clairement que l’on ne le tolérerait plus, qu’il y a d’autres manières de déstabiliser l’adversaire.» «Nous avons eu un débat interne, poursuit-il, et certains de nos membres latinos assurent que la connotation n’est pas homophobe, mais pour nous elle l’est, et une autorité mexicaine l’a même assuré» –en juin 2014, la Conapred, organisme mexicain chargé de lutter contre les discriminations, avait estimé dans un communiqué que «le cri de "puto" est une expression de mépris et de rejet. Il ne s’agit pas d’une expression neutre, il s’agit d’une qualification négative.» Comme leurs rivaux américains, les supporters d’El Tri finiront-ils par se montrer gay-friendly?

Thomas Goubin
Thomas Goubin (20 articles)
Journaliste
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