France

Un tabou est tombé: le vote FN n'est plus sous-déclaré dans les sondages

Temps de lecture : 3 min

Les électeurs Front national n’ont plus peur d’affirmer leur préférence électorale. Une tendance que confirme également Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’Ifop.

Marine Le Pen le 14 mai 2016 à Paris.
Marine Le Pen le 14 mai 2016 à Paris.

La dédiabolisation est en marche. Les électeurs FN n’ont plus tendance à masquer auprès des sondeurs leur préférence électorale. À l'inverse d'il y a une quinzaine d'années, le vote Front national est aujourd’hui bien assumé. Ainsi, si l’on consulte de récentes notices de sondages sur les intentions de vote, on constate très peu d’écart entre les opinions déclarées et les chiffres réels enregistrés aux élections.

Depuis quelques semaines, ces notices sont publiques. C’est la conséquence d’une nouvelle loi votée en avril, qui oblige à mettre en ligne celles qui portent sur «des sujets liés, de manière directe ou indirecte, au débat électoral». Il est donc possible d’aller voir ce qu'elles disent, et particulièrement, la différence entre le «brut» et le «redressé», soit entre ce que l’échantillon de personnes sondées a déclaré et ce qui est plus probablement la réalité, en fonction de la région et du type de personnes visées.

Il y a quelques années, l'écart entre le brut et le redressé dans les sondages portant sur le Front national était particulièrement important. «À une époque, le coefficient de redressement du vote FN était de 2,4», explique par exemple sur les Inrocks le professeur de sciences politiques Alain Garrigou. Ce qui signifie qu’il fallait multiplier les déclarations des sondés par ce chiffre pour atteindre une estimation plausible…

Époque révolue

Cet effet de sous-déclaration avait été particulièrement mis en avant et discuté après le premier tour de l’élection présidentielle de 2002, qui avait vu, à la grande surprise de tous, y compris des sondeurs, Jean-Marie Le Pen passer devant Lionel Jospin et décrocher sa présence au second tour. Des dizaines de commentateurs s’étaient alors succédé sur les plateaux pour expliquer que les sympathisants du FN avaient une sorte de «honte» à avouer aux sondeurs leurs préférences. Cet épisode avait conduit à un débat autour des instituts de sondage et de leur méthodologie.

Il faut croire que cette époque est révolue, puisque les notices des sondages ne font ressortir qu’une différence minime entre le brut et le redressé, différence comparable en proportion à celles des autres partis.

Prenons le sondage sur «Les Français et la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017». Lorsque l’on interroge les sondés sur leur choix au premier tour des élections régionales de 2015, 26,6% répondent «Front national», et l’institut n’a redressé ce chiffre que deux points au-dessus (28,4%), soit un coefficient de 1,06. Si on leur demande pour qui ils ont voté à la présidentielle de 2012, le vote pour Marine Le Pen est même sur-déclaré: le brut est à 19,3 et le redressé à 18,3, ce qui signifie qu’un certain nombre de gens qui n’ont pas voté Le Pen ont l’impression d’avoir voté pour elle, ou ont envie de dire qu’ils ont voté pour elle, alors qu’ils ne l’ont pas fait.

Cette différence minime entre le brut et le redressé concernant le vote FN se retrouve dans d’autres sondages publiés sur le site de la commission, comme dans celui-ci, qui porte sur les intentions de vote à la primaire des Républicains, où la différence n’est que d’un point. Le résultat est même parfaitement identique entre brut et redressé dans ce «suivi barométrique de la primaire organisée par Les Républicains».

Raison psychologique, raison technique

Si l’effet de honte est presque entièrement tombé, c’est sans doute en vertu de la stratégie de dédiabolisation du Front national. La montée en puissance du parti est aussi en elle-même un facteur susceptible de briser le tabou, et de décomplexer ses électeurs devant un questionnaire de sondage. «L’audience du FN s’est diffusée dans la société et son caractère honteux et tabou est beaucoup moins puissant que par le passé», résume Jérôme Fourquet, directeur du département opinion à l’Ifop.

Il existe aussi une raison technique à cela. Les sondages se font aujourd’hui surtout par internet, diminuant cet «effet de honte» que les personnes sondées peuvent ressentir lorsqu’elles doivent déclarer en face-à-face pour qui elles ont voté. «Les reconstitutions de vote sont plus honnêtes. On n’a pas honte face à un ordinateur», appuie Jérôme Fourquet. La mesure d'opinions par internet était bien moins répandue au début des années 2000, quand Jean-Marie Le Pen a décroché sa place au second tour. Elle constitue aujourd’hui entre les deux-tiers et les trois-quarts des sondages de l’Ifop.

Il reste toutefois encore quelques traces de ce passé. «Le delta est faible mais toujours négatif» quand il s’agit des déclarations de vote du FN en dehors de l'élection présidentielle, explique Jérôme Fourquet. Mais globalement, la «spécificité frontiste» que l’on pouvait repérer dans les sondages a disparu des enquêtes en ligne, estime le politologue. Il n’y aura vraisemblablement donc pas de surprise en 2017...

Aude Lorriaux Journaliste

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