Santé / Histoire

L’empoisonneuse de Palerme, la femme qui créa le plus meurtrier des poisons

Temps de lecture : 6 min

De Naples à Paris, des ruelles crasseuses à la cour des rois, découvrez l’histoire secrète du poison subtil qui a terrifié l’Europe du XVIIe siècle.


À l’aube de l’automne 1791, alors qu’il travaillait sans relâche sur le requiem qui allait tant contribuer à sa légende, Wolfgang Amadeus Mozart tomba gravement malade. Convaincu qu’il n’avait aucune chance de survivre, il commença à disserter sur la mort et affirma qu’il écrivait le Requiem pour lui-même. «J’ai clairement la sensation qu’il ne me reste plus longtemps à vivre; je suis sûr qu’on m’a empoisonné. Je n’arrive pas à me défaire de cette idée… Quelqu’un m’a donné de l’acqua tofana et a calculé l’heure exacte de ma mort.»

Les scientifiques bataillent depuis maintenant près de deux siècles pour découvrir les circonstances de la mort du compositeur. Certains d’entre eux ont conclu qu’il avait bel et bien été assassiné. Mais la plupart penchent en faveurs d’autres diagnostics, suggérant qu’il mourut de la syphilis, d’une forme grave de rhumatismes, voire même des effets mortels d’une surconsommation de côtes de porc pas assez cuites… Quoi qu’il en soit, Mozart était quant à lui absolument persuadé d’avoir été empoisonné. Par un produit rare, incolore, inodore, dénué de goût, impossible à détecter, et dont les pouvoirs mortifères étaient si puissants qu’une dose bien calculée pouvait garantir la mort d’une victime une semaine, un mois, voire un an après l’ingestion.

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Le compositeur n’était pas le seul à redouter ce poison. Bien qu’aujourd’hui oublié, ce liquide mystérieux tant craint par Mozart était un des plus grands mystères de l’Europe des Lumières. On prêtait à l’acqua-tofana des pouvoirs quasi-surnaturels, et elle est accusée de centaines de morts terriblement douloureuses. Ce qui est toutefois surprenant, puisque rien ne prouve qu’elle ait jamais réellement existé. Et si tel est le cas, rien n’explique sa composition, son origine, où et quand elle fut utilisée pour la première fois, ni pourquoi elle fut baptisée ainsi.

«Poudres d'héritage»

L’histoire communément admise est la suivante: l’acqua-tofana fut créée par une Sicilienne du nom de Giulia Tofana, qui vivait et travaillait à Palerme dans la première moitié du XVIIe siècle. Il s’agissait d’un liquide limpide en apparence inoffensif, mais dont quatre à six gouttes «suffisaient pour terrasser un homme». Son composant principal était l’arsenic, et son usage se répandit très largement dans le Sud de l’Italie. Elle était surtout utilisée par les femmes sur leur époux, le plus souvent pour hériter de leur fortune –les poisons étaient à cette époque ouvertement qualifiés de «poudres d’héritage».

Making-of

«Le plus meurtrier des poisons: l'empoisonneuse de Palerme» a été traduit de l’anglais par Juliette Dorotte d'après l'article de Mike Dash «Aqua Tofana: slow-poisoning and husband-killing in 17th century Italy». Lisez également sur Ulyces l'étrange affaire du premier pirate de l'air.

L’existence même de l’acqua-tofana constituait ainsi une véritable menace à l’encontre de ce qui était alors considéré comme l’ordre naturel des choses: un monde dans lequel les hommes régnaient en tyrans sur leurs familles, et où même les jeunes filles les plus nobles étaient vendues comme du bétail pour des mariages le plus souvent dénués d’amour. Pour cette raison, il convient de tenir compte de la misogynie de l’époque lorsqu’on plonge dans cette histoire: l’une des seules constantes dans les divers récits de ces événements est la représentation de Tofana et de ses amies en sorcières, et de leurs clientes en infidèles Jézabel.

«L’outil idéal de tout empoisonneur»

Le Chambers’s Journal, par exemple, insiste sur l’horreur vécue par un homme puissant réduit à néant par son épouse, et explique que le poison était un assassin silencieux:

«Administré dans le vin, le thé ou quelque autre liquide par la flatteuse traîtresse, il ne produisait qu’un effet à peine décelable; le mari n’était pas au mieux, se sentait faible, alangui, si peu indisposé qu’il n’appelait même pas le médecin… Après la seconde dose de poison, cette faiblesse et cette léthargie étaient plus prononcées… La belle Médée, qui exprimait tant d’inquiétude pour l’état de son mari, n’excitait guère les soupçons, et préparait peut-être la pitance de son époux, comme le prescrivait le docteur, de ses belles mains. De la sorte, la troisième goutte était administrée, et mettait à terre même l’homme le plus vigoureux. Le docteur était tout à fait perplexe en voyant qu’un mal en apparence simple résistait à son traitement, et alors qu’il ignorait toujours la nature de ce mal, d’autres doses étaient administrées, jusqu’à ce qu’enfin, la mort fasse sienne sa victime…

Pour sauver sa réputation vertueuse, l’épouse demandait alors un examen post-mortem. Les résultats: il n’y avait rien, si ce n’est qu’elle pouvait se poser en innocente, et alors on se rappelait que son mari était mort sans la moindre souffrance, sans inflammation, fièvre ou spasmes. Si, après ces événements, l’épouse formait un nouvel attachement au cours de l’année ou des deux ans suivants, nul ne pouvait la condamner, car, tout bien considéré, il eût été difficile pour elle de continuer de porter le nom d’un homme dont les proches l’avaient accusée de l’avoir empoisonné.»

Ainsi, le caractère indétectable de l’acqua-tofana était son plus grand atout. «Les observateurs les plus fins, poursuit le Chambers’s Journal, étaient tout à fait incapables de témoigner de sa présence dans les organes d’une de ses victimes, même après l’examen post-mortem le plus consciencieux. L’acqua-tofana était, de ce fait, l’outil idéal de tout empoisonneur.» Son action lente avait deux avantages majeurs: elle provoquait des symptômes ressemblant à ceux d’une maladie déjà bien avancée et –détail non négligeable dans une Italie alors très pieuse–, elle permettait au mari à l’agonie de mettre ses affaires en ordre et assurait qu’il était capable de se repentir de ses péchés. Son entrée au paradis ainsi garantie, son assassin n’avait aucune raison de se sentir coupable en pensant au sort réservé à son âme éternelle.

Au cours d’une carrière qui dura plus de cinquante ans (selon les mêmes sources), Tofana et ses acolytes utilisèrent ce poison pour se débarrasser d’au moins 600 victimes. Pendant toutes ces années, leur secret fut bien gardé par un ensemble grandissant de clientes satisfaites. L’Abbé Gagliani, joueur mondain et spirituel, écrivit près d’un siècle plus tard:

« Il n’y avait pas une femme à Naples qui ne disposait d’une dose, exposée aux yeux de tous au milieu de ses parfums. Elle seule savait de quelle fiole il s’agissait et pouvait la différencier des autres.»

Incohérences

Il demeure tout de même plusieurs incohérences dans ces récits. Il existe de grandes disparités entre deux versions de l’histoire de Tofana. La première histoire la décrit prospère en Sicile dès les années 1630; la seconde la trouve en prison, un siècle plus tard. Elle est censée avoir opéré à Palerme, Naples et Rome, et inventé le poison qui porte son nom, ou en être du moins l’héritière. L’incertitude plane également sur les ingrédients de son élixir. La plupart des sources s’accordent à dire que l’acqua-tofana était principalement composée d’arsenic. Mais certains suggèrent qu’elle contenait également de la linaire, de la cantharide officinale, de l’extrait de muflier, une solution d’hémérocalle connue sous le nom d’aqua cymbalaria, et même de la salive d’aliéné.

Le mystère s’épaissit autour des circonstances et des causes de la mort de Tofana. Une source avance l’idée d’une mort naturelle en 1651. Une autre raconte qu’elle s’est réfugiée dans un couvent, où elle vécut plusieurs années, continuant à fabriquer le poison et à le faire circuler par l’entremise d’un réseau de nonnes et de prêtres. Plusieurs autres sources affirment qu’elle fut arrêtée, torturée puis exécutée, même si elles l’annoncent de façon contradictoire morte en 1659, 1709 ou encore en 1730. Dans un récit particulièrement détaillé, Tofana fut tirée de force de son refuge et étranglée, après quoi «pendant la nuit, son corps fut jeté à l’endroit du couvent où on l’avait arrêtée».

Il existe un dernier élément, tout aussi énigmatique et bien plus difficile à croire. La puissance dévastatrice attribuée à l’acqua-tofana, ainsi que son caractère hautement mortel et indétectable, sont impossibles à reproduire de nos jours. L’élixir était censé faire partie de ces «poisons lents» si redoutés au XVIIe siècle. Des poisons aux effets si progressifs que la victime semblait, selon les mots de Charles Mackay, «mourir suite à une détérioration naturelle». Mais les potions de l’époque que nous connaissons n’avaient pas les qualités attribuées au poison de Tofana: elles étaient moins fiables, plus facilement détectables, et produisaient des symptômes bien plus violents. Tout ceci nous laisse confrontés à un problème. Serait-il possible qu’une association de fabricants de poisons amateurs fût, d’une façon ou d’une autre, accidentellement tombé sur une formule secrète? Ou est-il plus raisonnable de conclure que les récits sur Tofana sont fortement exagérés, ou bien le fruit d’une forme d’hystérie contemporaine, peu à peu changé en légende?

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Mike Dash Docteur en histoire

Ulyces Magazine consacré au journalisme narratif, qui publie des enquêtes, des grands reportages et des interviews

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