France / Sports

Benzema, le bleu de l'antiracisme?

Temps de lecture : 9 min

Les propos tenus par la star du Real Madrid dans le journal Marca sur sa non-sélection chez les Bleus et le racisme d'une «partie de la France» travaillent une nouvelle fois notre inconscient collectif. Ils mettent aussi en lumière une trajectoire bien singulière.

Didier Deschamps et Karim Benzema I FRANCK FIFE / AFP
Didier Deschamps et Karim Benzema I FRANCK FIFE / AFP

Plus vicelard qu’un journal qui plante son micro devant une frustration narcissique… En même temps, Marca, qui est un bon canard, a joué fin avec Karim Benzema, pour percuter l’équipe de France. Ce, à une semaine de son Euro. Tout est bon dans la guerre. Il faudrait que Noah les traite à nouveau de dopés, mais ça serait moins fort… Racistes, nous, puta madre!

Ce qui est intéressant dans ce qui nous arrive, c’est l’effet que produit la charge de Karim Benzema, quand on la lit à froid. «Deschamps a cédé sous la pression d'une partie raciste de la France. Il faut savoir qu'en France le parti d'extrême droite est arrivé au deuxième tour des dernières élections.»

En première intention, on charge ergots dressés, comme tout le monde, facile. Oh sublime autocentré! Tu as fait l’intermédiaire dans une tentative d’extorsion de fonds avec chantage sexuel contre un autre joueur de l’équipe de France! C’est pour ça que tu n’es pas à l’Euro! Parce qu’au sein même de l’équipe de France, dans un stage des Bleus, tu faisais le marlou contre un plus démuni que toi! Il faut réécouter les écoutes, si j’ose dire.

Réécouter l’inconscience charmante d’un artistocrate du football, qui prenait pour un cave ce partenaire moins beau et moins bon que lui: cette quintessence du mépris… Le mépris de classe, le racisme de statut. Dans le football, Karim Benzema n’est pas arabe –s’il l’est dans la société française?, on y reviendra–, il est un intouchable galactique de la Maison blanche, que Petit Vélo Mathieu Valbuena ne vaut pas. Ce n’est pas Cristiano Ronaldo qu’il aurait traité ainsi, en supposant que CR7 s’ébatte sur son portable! On parie?

Knysna qui ne passe pas

Vous me direz. Un méprisant peut jouer au football. Après tout, si on joue. On vit dans une équipe avec des egos, des hiérarchies. Comme partout. Mais si le meilleur écrase le petit, le faible, le méprise? Même un fasciste peut jouer au football. Mais ça devient plus compliqué. Il y a dans le football une illusion de fraternité que Benzema, meilleur joueur français en activité, mettait à mal. À la limite, seul Valbuena pouvait lui rendre la clé, dans une dialctique plus fine entre excuses et patron. Mais il aurait fallu que Valbuena soit en état de le faire, n’ayant pas perdu son football, sa place en équipe de France, et donc son autorité reliquate. La mise en scène étant impossible, Benzema sortait. L’injustice.

On peut disserter sur les pressions, Manuel Valls, la France, la Fédération qui a essayé assez longtemps de sauver Benzema, que le Président Le Graet aime bien… Tout est vrai. Tout aurait été justifié, même le cynisme utilitaire… Ce n’était pas «que» du football. Oui. Le football n’est pas «que» du football. Il l’est encore moins depuis 2010 et cette Coupe du monde horrible où la déconfiture de la sélection est devenue la métaphore de l’explosion nationale. Benzema paye pour ses péchés. Et pour Knysna, où il n’était pas. Un mélange de juste morale et de moralisme patriotique, de régénérescence.

Ce n’est pas «LE» racisme, mais «LA» question arabe. Inutile de faire la liste des blacks qui joueront l’Euro, on est juste à côté du problème et tout le monde le sait

On lit un peu partout les plaidoyers des benzemistes. Injustice. On lui pardonne moins qu’à d’autres. Quels autres? Karabatic, handballeur multicouronné et amateur de paris vérolés, par exemple. Ou Platini. On sait tout ça. Mais les fautes sont différentes. Elles ne rencontrent pas quelque chose de plus profond dans le pays. Elles diffèrent aussi dans la manière dont on les regarde. Benzema est plus puni que d’autres? Mais il est aussi défendu avec des arguments plus graves, définitifs. Le voilà la crise française. Éric Cantona, qui n’aime pas Deschamps pour de vieilles raisons, puis Jamel Debbouze, plus gentiment, ont soulevé la question du racisme avant le joueur lui-même. Billevesées? Canto est un oracle, et Debbouze l’ami du président de la République. En politique, l’apparence est une réalité et le ressenti crée une opinion. Benzema est plus important, par sa perte, et par ce qu’il provoque.

Destin populaire

On range les ergots. En deuxième intention, on relit Benzema. Le vicelard n’est pas si nul. Il est peu imprécis sur «le parti d’extrême droite» et ses résultats, mais on n’est pas à Sciences Po, dans Marca! En revanche, notez: il ne dit pas «la France». Il dit: «Une partie de la France». Allons-y. Il a raison Karim Benzema. La France a un truc raciste qui la gratte. Faisons plus précis. Elle a un truc avec les arabes. Faisons mieux. Une bonne partie de la France a un truc avec les arabes. C’est une partie du racisme dans une partie de la France. Un problème avec les arabes et les musulmans.

Ce n’est pas «LE» racisme, mais «LA» question arabe. Inutile de faire la liste des blacks qui joueront l’Euro, on est juste à côté du problème et tout le monde le sait. Quand il a voulu réfuter Jamel Debbouze, l’ex-ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux a parlé de «communautarisme»: évidemment, les arabes se tiennent entre eux. Jadis, le même Hortefeux s’était égaré dans une blague indigne au sujet des mêmes arabes: «Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucop qu’il y a des problèmes.» À ma connaissance, Adil Rami est le seul arabe des Bleus. Ça va? Comment peut-on en arriver à compter ainsi?

Karim Benzema a grandi dans le Lyon populaire. C’est de là que partait une marche pour l’égalité en 1983, il n’était pas né, après une série de ratonnades et de crimes racistes, qu’on a appelé marche des beurs. Depuis, faisons vite, la question arabe a transmuté. De la bonne volonté des années SOS à la réidentification républicaine que l’on vit, l’arabe, puis le musulman, est resté l’inconnu dans la maison France, quand on en parle. Si on voulait affiner, on dirait, «le garçon arabe» et «la musulmane voilée» sont les inconnus de la maison, des inconnus dont on fait verbe et bruit. Le garçon arabe, ce rival mal embouché du mâle autochtone, auquel on opposait, au temps de la bonne volonté, la prometteuse beurette. La musulmane voilée, qui a cessé d’être la susdite beurette pour humilier nos désirs émancipateurs… Les autres, les pas garçons et les pas voilées, ça va? Ça va. Ca passe. On n’est pas un mauvais pays.

«L'Algérie, le pays de mes parents»

Ce sont des archétypes. On étouffe sous les clichés dans les représentations dominantes. On n’en sort pas. Comment être un individu. Des milliers de gens ne sont qu’eux-mêmes, et on les associe pourtant. De quel droit? Entre Najet Belkacem, épouse Vallaud, ministre de la République et Karim Benzema, tous deux Lyonnais, quoi de commun sinon ce qui peut affleurer? Elle va bien et lui aussi, mais pas de la même manière. Vallaud-Belkacem a franchi la frontière, femme politique traitée comme telle, sauf quand des feuilles d'extrême droite la ciblent… Benzema, lui, est en-deça de la ligne. Il symbolise ses origines. Quand Debbouze le défend, lui et Hatem Ben Arfa (surdoué retoqué par Deschamps qui ne veut pas d’ingérables dans son groupe, rien à voir), il plaide au nom d’une gentillesse, des arabes de France qui auraient voulu se voir aussi, par procuration, sur la pelouse nationale.

Dans des cercles nationalistes, il est devenu, doucement, l’incarnation d’une duplicité, le footballeur français qui ne chanterait pas la France. C’était immonde

Karim Benzema a splendidement réussi sa vie. Il est, au Real, là où il voulait être, jeune homme, et justement reconnu. Et pourtant son nom vient s’ajouter au malheur français. Une vedette, douée, fine, drôle souvent, un joueur courageux, artiste, généreux sur le terrain. Et à côté tout ce qu’on sait, que l’on devine, et qui nourrit les clichés. Dans la détestation qui entoure Benzema, bien avant Valbuena, il y a eu des étapes. Une quasi inaperçue, de sa jeunesse, quand il citait «Yasser Arafat» comme son personnage préféré, ce qui pouvait déplaire. Une repassée en boucle, notamment dans la fachosphère, quand il hésitait pour son avenir sportif entre la France et l’Algérie. Il avait témoigné sur RMC, à moins de 20 ans. «L’Algérie, c’est le pays de mes parents, mais je jouerai en équipe de France. C’est plus pour le côté sportif parce que l’Algérie, c’est mon pays, mes parents viennent de là-bas, la France, c’est plutôt sportif, voilà.»

C’était franc. C’était un dilemme que d’autres connaissent, des joueurs français qui choisissent l’Algérie, d’autres qui hésitent, basculent finalement. Les Fennecs algériens sont largement une équipe française, tissée de Français ayant choisi la terre de leurs parents, souvent pour des raisons sportives d’ailleurs: les places étaient moins chères en équipe d’Algérie que chez les Bleus… Mais l’identité blessée et le délitement français ont rencontré cet exode. Il y a quelques mois, le milieu de terrain Sofiane Feghouli, né à Levallois-Perret, appelait les jeunes franco-algériens, «pas acceptés» en France, à jouer pour le vieux pays. Le résultat est troublant: des enfants de France sortent du destin national… Que Fékir, l’attaquant lyonnais, ait fini par choisir la France, semble comme une victoire concrecyclique pour notre pays!

Temps long

Étrangeté des destins: Benzema, par défi sportif, a fait un choix minoritaire, pour les Bleus, sans rien cacher de son cœur. On ne lui en a pas su gré. Dans des cercles nationalistes, il est devenu, doucement, l’incarnation d’une duplicité, le footballeur français qui ne chanterait pas la France. C’était immonde. C’est arrivé. Quelque chose s’est construit, insensiblement, qui l’a poussé hors de l’innocence. Le reste, ce qui fait un homme, s’est greffé dessus. On a su ses liens avec Rohff rappeur hardcore et talentueux, un zeste exubérant dans le ressentiment violent, puis avec Booba désormais, le rival de Rohff, avec son ami d’enfance Karim Zenatti, l’ex-taulard par qui le scandale Valbuena est arrivé, des vulgarités de parvenu, avec une call-girl ou en voiture, banalités pour les uns, construction d’un rejet pour d’autres. Karim Benzema a accumulé les preuves, comme chez Kafka, et puis Valbuena a plié l’affaire.

Racisme? Dans tous les mélanges détonnants, on a du mal à sérier les ingrédients. Pas de racisme de Deschamps. Pas le sujet. Une expulsion compréhensive et sans doute justifiée. Et un malaise qui flotte, une blessure qu’il vient de raviver lui-même, en mots choisis. Benzema n’est pas victime mais il est objet de racisme, parfois. Il en souffre peut-être. Il l’instrumentalise tout aussi surement. Il en joue et s’en abrite. Il est manipulateur et peut-être sincère. Allez trier.

Pour évaluer les hommes, il faut laisser leurs mots et les regarder sur le temps long. Jusqu’à présent, Karim Benzema n’a jamais été un héraut des causes antiracistes, ce qui est son droit le strict. Il vient de la France ciblée. Il en est sorti. Il n’a pas conjugué ses fidélités dans un discours politique, mais dans des amitiés compliquées –Zenatti– et quelques actions touchantes –une association, Partages 9, orientée vers les jeunes des quartiers difficiles, qu’il nourrit de football et invite parfois à Madrid.

En ce mois de juin, Karim Benzema parle du racisme comme il contesterait un coup franc mal placé

Celui qui voulait «n'être que du football»

À suivre le fil twitter de Benzema, on y trouve des remerciements et des madeleines, des souvenirs de l’école communale et un amour de l’Olympique lyonnais: n’être que du football. C’est éminemment estimable, émouvant si on l’âme d’un supporter, attachant sans doute. Mais pas transcendant. Ça le regarde. Chacun est libre. De Rihanna, si c’est vrai (il faut pouvoir), des fêtes, de la star-attitude, comme du reste. Il est assez de footballeurs qui jet-settisent, c’est le jeu. Mais si l’on sort la question du racisme, qui nous fracasse, si l’on s’avance sur ce terrain brûlant, il faut le faire sérieusement. On n’est pas footballeur en dilettante. On n’est pas antiraciste en amateur d’opportunité, même si l’on connaît son passé.

Il y a eu des sportifs engagés, conscients de ce leur imposaient la netteté de leur âme ou la couleur de leur peau. Arthur Ashe en est l’incarnation absolue, qui fut un homme noir et un gentleman du tennis et un porte-drapeau de l'anti-racisme, dans une Amérique juste libérée de la ségrégation. Le footballeur brésilien Socrates en fut un autre, militant démocratique dans le Brésil des militaires. Robbie Fowler, anglais pur jus, qui en tenait pour les prolos de sa ville de Liberpool, militait aussi. Et Lilian Thuram, que Benzema a le droit de consulter. Il n’est pas forcé. On peut être un footballeur du peuple. On peut être un homme engagé. On peut même le devenir.

En ce mois de juin, Karim Benzema parle du racisme comme il contesterait un coup franc mal placé. Ce n’est pas sérieux. Il pourrait s’excuser et avancer, et militer enfin. Pour l’instant, Karim Benzema est une star de la Maison Blanche, un intouchable galactique, et parait-il un arabe aussi, quand on le regarde, et pour d’autres un homme coupable de méprisante légèreté, et pour lui-même une dedette attristée. Il serait un seigneur s’il en faisait quelque chose. C’est aussi son droit.

Claude Askolovitch Journaliste

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