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Sunnites-chiites: un ramadan de terreur et de guerre

Temps de lecture : 8 min

Le mois de jeûne commence sur fond d'un conflit qui atteint son paroxysme aujourd’hui dans les guerres confessionnelles du Moyen-Orient.

Détail d'une peinture moderne représentant la bataille de Kerbala (680), un des temps forts de la rivalité sunnites-chiites.
Détail d'une peinture moderne représentant la bataille de Kerbala (680), un des temps forts de la rivalité sunnites-chiites.

Tous les musulmans sont dans l’attente du mois de ramadan 2016 (1437 dans leur calendrier). On sait que les dates de début et de fin de ce mois de jeûne ne sont jamais connues avec certitude à l’avance. On sait seulement que le premier jour du ramadan est le vingt-neuvième jour du mois de Chabane et qu’il est annoncé après observation de la lune pour le lendemain, ou pour le surlendemain dans le cas ou le croissant n’a pas été vu. Le ramadan devrait donc commencer cette année le lundi 6 ou le mardi 7 juin. Seule certitude: ce sera pour le monde musulman un nouveau ramadan de terreur et de guerre.

Un ramadan de guerre, un ramadan de fitna (discorde), cette fitna qui, depuis près treize siècles, déchire l’islam entre sunnites et chiites et trouve son paroxysme aujourd’hui dans les guerres confessionnelles du Moyen-Orient. A travers la compétition que se livrent, à un niveau jamais atteint, l’Arabie saoudite et l’Iran –avec ses milliers de morts déjà en Irak, en Syrie, au Yémen–, c’est le leadership dans l’islam qui est en jeu, l’affrontement de deux histoires, de deux visions de l’islam, de deux versions eschatologiques de l’homme affronté à ses fins dernières.

Première guerre de légitimité en 632

La première fitna oppose, à la mort (en 632 de notre ère) et à la succession du Prophète, les compagnons «bien guidés» de Mahomet, futurs premiers califes, et le parti (shia) d’Ali, son cousin et gendre, qui défend les droits de la «maison du prophète», la tribu koraïchite. Cette première guerre de légitimité donne naissance à la légende sanglante des chiites, pour qui le califat devrait revenir de droit à Ali. Si le cousin du prophète finit par se hisser au pouvoir en 656, il est assassiné à Koufa d’un coup d’épée empoisonnée. Ses deux fils, Hassan et Hussein, sont également tués, en 680, sur le champ de bataille de Kerbala, l’un des lieux saints les plus fameux du chiisme.

L’histoire de l’islam commence ainsi dans le sang entre les héritiers des premiers califes omeyyades et les partisans de la lignée d’Ali. La piété doloriste des chiites, qui s’exprime encore aujourd’hui dans les lieux saints d’Irak et d’Iran, naît du souvenir de ces premiers «martyrs», célébré, amplifié, mythifié par la tradition. Dans ses événements fondateurs, l’islam chiite a puisé une attitude contestataire et mystique. Les noms d’Ali, d’Hassan et d’Hussein deviennent les prototypes de la lutte pour la justice, clé du dogme. L’incapacité des chiites à conquérir et garder le pouvoir originel va muter en une sorte de dévotion irrationnelle pour la figure invisible d’un chef spirituel appelé l’«Imam».

L’enlèvement mystérieux du douzième Imam –Mohammad al-Mahdi, disparu à l’âge de cinq ans à Samarra en 874– va cristalliser autour de lui toute l’attente eschatologique de la communauté chiite, avec son lot d’espoirs, de consolation, de justice à venir. Les chiites qui reconnaissent ainsi l’autorité des douze premiers Imams sont appelés «duodécimains», ultramajoritaires aujourd’hui en Iran et en Irak et largement présents au Liban. Pour éviter les persécutions de la part des sunnites, ils vont d’abord plonger dans la clandestinité, se fondre dans la masse des fidèles musulmans et se faire oublier pendant des siècles.

Ils ne redressent la tête qu’au XVIe siècle, quand la dynastie safavide ose défier la puissance turque ottomane, gardienne du califat et de l’orthodoxie sunnite. Quand elle prend la pouvoir en Iran, la dynastie safavide y impose le chiisme, par réaction, comme religion d’Etat (1501). Elle ressuscite le culte des ancêtres, d’Ali et de ses fils. Elle fait rejouer les taziyeh, ces cérémonies sanguinolentes de la passion d’Hussein, martyr à Kerbala. Dès lors, les divisions entre sunnites et chiites ne vont plus cesser et vont fluctuer à travers l’histoire et les conflits politiques.

Culte des Imams et des morts

À ces premiers affrontements s’ajoute une profonde rupture religieuse. Certes les chiites et les sunnites respectent le même dogme central de l’islam: l’unicité de Dieu. Ils ont quasiment les mêmes obligations: la profession de foi, dite shahada; les prières quotidiennes (cinq pour les sunnites, trois pour les chiites); le mois de jeûne du Ramadan; l’aumône; le pèlerinage à la Mecque. Ils observent les mêmes fêtes de la naissance du Prophète (Mouloud), de la rupture du jeûne du ramadan et du sacrifice (Aïd).

Mais des différences dogmatiques majeures les opposent. Fidèle à la sunna –la tradition du prophète Mahomet–, le sunnisme ne tolère aucun intermédiaire entre le croyant et Dieu. C’est une religion sans clergé. Les imams sunnites sont choisis soit par une autorité politique, soit par les croyants eux-mêmes et ils sont simplement appelés, durant la prière du vendredi à la mosquée, à lire les passages du Coran et à les commenter devant les fidèles.

Au contraire, dans le chiisme, un guide de la communauté existe: c’est l’Imam, que Dieu envoie aux hommes pour faire advenir un monde de justice et de bien-être. Les Imams chiites sont divinisés. Ils font partie d’une sorte de communauté mystique éternelle qui comprend le prophète, sa fille Fatima et les douze premiers Imams. L’autre spécificité chiite réside dans la vision duelle du monde: une vision du monde (extérieure) accessible à tous les croyants et une deuxième vision (ésotérique) cachée et révélée aux seuls «justes». Autre différence notable, le développement chez les chiites de l’ijtihad (effort d’interprétation) auquel les sunnites ont renoncé dès le XIe siècle. Cette démarche impérative est motivée par la croyance dans le retour du douzième Imam, le «Mahdi», censé introduire la justice sur terre avant la fin du monde et le Jugement dernier.

Comment ne pas souligner enfin, dans le contexte actuel de guerre, le culte des morts très célébré chez les chiites. A l’inverse des sunnites d’Arabie saoudite, ultra-rigoristes (wahabbites), les chiites honorent en effet leurs morts, élèvent à leurs saints de somptueux monuments et organisent des pélerinages sur les tombes des onze premiers Imams et sur le lieu de l’«occultation» du douzième Imam. Et notons qu’à l’exception de la ville iranienne de Mashad, où est enterré le huitième Imam, tous les lieux de pèlerinage chiite se trouvent en dehors de l’Iran: en Arabie saoudite, à la Mecque, à Médine (où se trouvent la tombe du Prophète, celles de sa fille Fatima, des quatrième, cinquième et sixième Imams). Et, en Irak, à Kerbala et à Nadjaf.

Le chiisme, relais d’une stratégie iranienne hégémonique

Cette toile de fond historique et ces désaccords dogmatiques servent à comprendre l’âpreté des combats d’aujourd’hui –diplomatique, économique, militaire– qui opposent, sur tous les champs de bataille confessionnels du Moyen-Orient, les deux grandes familles de l’islam. La fitna moderne entre sunnites et chiites prend sa source dans les années 1960, avec la montée en puissance du mouvement wahhabite en Arabie saoudite, celle des Frères musulmans en Égypte et en Syrie, et celle des groupes radicaux sunnites qui réveillent la vieille détestation des chiites, très minoritaires dans l’islam (15%), mais depuis toujours réputés déviants et hérétiques.

La Révolution islamique de 1979 en Iran transforme cet antagonisme historique et doctrinal en une ligne de fracture géostratégique avec l’Arabie saoudite et l’islam wahhabite. Dirigée par l’ayatollah Khomeyni –premier leader religieux chiite à s’attribuer le titre d’Imam, en principe réservé aux douze Imams historiques–, la Révolution islamique d’Iran impose un raidissement rigoriste considérable. Toute la législation iranienne est abrogée et remplacée par la charia. Le nouveau code de la famille fait régresser le statut de la femme. L’enseignement de l’islam devient obligatoire dans toutes les écoles et universités. Un contrôle puritain et tatillon de la société civile se met en place: obligation du port du voile pour toutes les femmes, y compris les étrangères et les non-musulmanes; censure dans les médias et toutes les formes artistiques appliquée par le nouveau «ministère de la culture et de la guidance islamique».

Depuis, cette Révolution islamique polarise tout le Moyen-Orient. L’Iran exporte ses acquis, noue des alliances avec la Syrie baasiste de Hafez el-Assad (un alaouite, branche minoritaire du chiisme) et avec les chiites du Liban, via le Hezbollah. Elle soutient les révoltes confessionnelles par le canal des minorités chiites d’Arabie saoudite, d’Irak, de Syrie, du Liban, du Pakitan et des pays du Golfe. Le chiisme devient pour le monde arabo-sunnite le relais d’une stratégie iranienne hégémonique.

A l’inverse, les pays sunnites –et les Occidentaux– soutiennent l’Irakien Saddam Hussein, entré en guerre contre l’Iran. Une guerre aussi longue (1980-1988) que meurtrière (un million de morts). En même temps, l’Arabie saoudite, où le wahhabisme, courant du sunnisme le plus rigoriste et le plus antichiite, est religion d’Etat, soutient le djihad antisoviétique en Afghanistan, dans lequel se forge al-Qaida. Les réseaux financés par l’Arabie saoudite wahabbite pour contrer l’Iran chiite engendrent des mouvements djihadistes qui vont finir par échapper à son contrôle.

La montée de Daech, principale force antichiite

En 2003, le dernier bouleversement géostratégique est l’invasion américaine de l’Irak. Celle-ci précipite l’effondrement de Saddam Hussein, rempart du bloc sunnite, et elle porte les chiites au pouvoir en Irak, permettant ainsi la formation d’un «axe chiite», qui ira de Téhéran à Beyrouth en passant par Bagdad et Damas. En réaction, la branche irakienne d’al-Qaida développe un djihad spécifiquement antichiite. Elle forme, avec le renfort d’anciens cadres du régime de Saddam Hussein, la matrice de l’actuelle organisation Etat islamique. Celle-ci profite du ressentiment des populations sunnites d’Irak contre le gouvernement dominé par les partis chiites et sous influence iranienne. L’Etat islamique (Daech) mène aussi des attentats terroristes contre les communautés chiites les plus éloignées de ses lignes de front d’Irak et de Syrie. Jusqu’en Arabie saoudite, au Koweït, au Yémen et au Liban.

En 2011, dans la foulée des «printemps arabes», la Syrie bascule à son tour dans la guerre civile. La répression du régime dirigé par la minorité alaouite (branche du chiisme), à laquelle appartient la famille Assad, favorise en retour la montée en puissance d’un extrémisme sunnite et de la rébellion anti-Assad. Afin de discréditer et diviser la rébellion syrienne, Bachar el-Assad libère aussi des prisonniers djihadistes sunnites, dont la plupart vont rejoindre Daech, le Front Al-Nosra (la branche syrienne d’al-Qaida) et des groupes terroristes radicaux.

Arrivé au pouvoir en janvier 2015, le roi Salmane d’Arabie saoudite adopte à son tour une stratégie agressive pour contrer l’influence iranienne, qui se matérialise par l’entrée en guerre de son pays au Yémen en mars 2015. Le royaume saoudien, qui a formé une coalition de neuf pays arabes sunnites, cherche à empêcher la rébellion des houtistes, de confession zaïdite (autre branche du chiisme), alliés à l’Iran, de s’emparer de son voisin du sud.

On en est là aujourd’hui dans le monde musulman, qui s’apprête à vivre un nouveau Ramadan sans trêve, un Ramadan de terreur et de guerre. Le conflit syrien est devenu un terrain d’affrontement, par alliés interposés, entre l’Iran chiite –dont les forces et les milices internationales (Liban, Irak, Afghanistan) combattent aux côtés des troupes régulières et de la Russie– et les grandes puissances sunnites que sont l’Arabie saoudite, la Turquie et les monarchies du Golfe, qui appuient les groupes rebelles.

La guerre civile au Yémen, la lutte de la coalition internationale contre Daech, les opérations militaires kurdes pour reconquérir les villes irakiennes (Faloujah, Mossoul, Qarakosch) conquises il y a deux ans par l’Etat islamique donnent la mesure de cette «globalisation» de l’antique rivalité entre sunnites et chiites dont le chercheur Pierre-Jean Luizard estimait justement, le 13 mai dans Le Monde, qu’elle est «irréversible», qu’elle menace pour de bon les frontières proche-orientales et qu’elle sème le terrorisme en Europe.

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