France

Macron ou la «révolution passive» des élites françaises

Temps de lecture : 6 min

La recette politique macronienne repose sur un projet social-libéral, doctrine pourtant aujourd'hui minoritaire dans l'opinion, mais qui répond en revanche à une forme d’urgence idéologique pour les élites au pouvoir: s’adapter et survivre dans une période de décomposition.

Emmanuel Macron, le 31 mai 2016 à Valenciennes | FRANCOIS LO PRESTI/AFP
Emmanuel Macron, le 31 mai 2016 à Valenciennes | FRANCOIS LO PRESTI/AFP

Depuis 2008, la crise s’est propagée de son épicentre financier à d’autres domaines de la vie sociale, touchant au fonctionnement institutionnel de l’Union européenne, frappant par secousses successives les domaines de la politique et de l’idéologie, bouleversant l’ordre électoral de nombreux pays. La récente élection présidentielle autrichienne fournit un exemple paroxystique de ses effets: si Alexander Van der Bellen, le candidat soutenu par les Grünen (écologistes), a été élu d’une courte tête, le score du candidat du FPÖ (extrême droite) indique la puissance de la mutation des clivages dans ce pays et son accélération depuis environ un an. Dans tous les pays, des bouleversements sont ainsi à l’œuvre.

La France n’est pas épargnée. On se focalise beaucoup sur les progressions récentes et importantes du Front national en omettant d’identifier les tentatives de recomposition venues du cœur même de la majorité présidentielle, ou de ce qu’il en reste. Les relations entre le Premier ministre, Manuel Valls, et son ministre de l’Economie et des Finances, Emmanuel Macron, ne sont pas au beau fixe et se sont dégradées au point d’avoir pour théâtre le banc des ministres du Palais Bourbon. Les deux hommes incarnent, chacun à leur façon, deux réponses à la crise idéologique et politique que connait notre pays.

En effet, si François Hollande persiste à penser que les «résultats» économiques feront l’élection de 2017, c’est-à-dire que l’intérêt matériel des Français commandera leur bulletin de vote, son Premier ministre et son ministre des Finances ne partagent manifestement pas son opinion. Faute de «résultats» et d’adhésion à ce qui se présente comme une politique «social-démocrate», des tentatives de recomposition idéologique sont donc engagées au sein même du camp gouvernemental. Elles sont incarnées par deux des plus hauts personnages de l’Etat et ont vocation, dans l’esprit d’un certain nombre, à permettre, le cas échéant, la substitution de l’un ou de l’autre au candidat Hollande, désormais seulement protégé par un atout qui reste non négligeable: la maîtrise du calendrier.

Ces tentatives idéologiques doivent composer avec une réalité bien cruelle pour François Hollande et ses gouvernements successifs: l’électorat «social-libéral» supposé fournir une base à l’agenda gouvernemental de ce quinquennat manque à l’appel. Dans une note du Cevipof, Luc Rouban constatait récemment que les sociaux-libéraux représentent environ 6% des électeurs français et que les libéraux, au sens large, représentent au plus un électeur sur trois (intégrant donc des sociaux-libéraux mais aussi la droite libérale et un électorat FN libéral économiquement). «Il semble bien dangereux d’appuyer une stratégie électorale sur leur soutien», écrit-il. Ce qui était présenté comme «social-démocrate» (à contretemps historique, d’ailleurs) peine non seulement à convaincre par des résultats peu consistants mais ne dispose d’aucune base électorale sérieuse.

Une réponse politique de substitution est recherchée en catastrophe. On sait désormais en quoi consiste l’une d’entre elles, le vallsisme: une sorte de «nationalisme du cercle de la raison», dont la définition a été laissée à son secrétaire d’État Jean-Marie Le Guen. L’accent mis sur «l’autorité» par le Premier ministre est la résultante d’une crise plus grande encore de représentativité qui frappe notre pays.

Les «blocages», voilà l’ennemi!

L’expérience politique engagée de son côté par Emmanuel Macron répond à une forme d’urgence idéologique pour les élites au pouvoir: s’adapter et survivre dans une période de décomposition et de mutations.

Trop souvent, on résume l’expérience Macron à ses petites phrases (les «illettrées» de Gad, les jeunes français qui devraient avoir envie de devenir «milliardaires», «la vie d’un entrepreneur plus dure que celle d’un salarié», etc.). Son entreprise politique est évidemment non dénuée d’ambition à court terme. Emmanuel Macron s’est doté d’un outil construit à partir du 2.0, a engagé des collectes de fonds et lancé des opérations militantes fortement médiatisées. Lancé à Amiens, dans sa Picardie natale, le mouvement En Marche! coche toutes les cases de la «modernité» communicationnelle, selon les canons du temps présent: jeunesse, numérique, porte-à-porte et clip puisant dans des banques d’images internationales. Le succès ou l’échec d’Emmanuel Macron sera néanmoins fonction de facteurs autrement plus sérieux…

L’expérience Macron est, à l’heure où l’évidence «néolibérale» n’en est plus une, à la fois un symptôme et une variante de réponse à la mutation des clivages et à la crise politique en cours qu’une partie des élites développe. Il ne s’agit évidemment pas de questionner les principes fondateurs de la globalisation, puisqu’il s’agit de susciter un regain de consentement à son égard. Il s’agit d’adapter notre société à la globalisation en la débarrassant des «blocages» qui la frappent. Les «blocages», voilà l’ennemi!

Inscrire une idéologie dans un récit national

Cette expérience est, au-delà sa dimension très personnelle, symptomatique d’une société fragmentée, que ses institutions héritées de 1958 préservent de l’instabilité gouvernementale tout en accentuant désormais sa crise de représentativité. Jeanne d’Arc au secours du néolibéralisme? C’est le pari de l’inscription dans le «récit national» d’une idéologie n’ayant jamais véritablement pris pied dans notre pays que révèle le discours d’Orléans du ministre de l’Economie. Il faut rappeler que Margaret Thatcher n’a pas gagné idéologiquement parce qu’elle avait simplement glorifié l’esprit d’entreprise et l’individualisme au Royaume-Uni: elle a notamment gagné, comme l’observait Stuart Hall, parce qu’elle a articulé différents éléments déjà présents dans la philosophie conservatrice («One Nation»: «Une Nation») à des éléments nouveaux (l’hyper-individualisme, la mise en avant de la compétition) et profité de la crise idéologique de la social-démocratie.

L’ébauche de réponse d’Emmanuel Macron à la fragmentation de la société et à sa crise idéologique se fait «par en haut», en développant un discours mêlant adhésion au libéralisme économique et à la globalisation et «récit national» (s’il ne s’agit pas, en l’occurrence, tout simplement du «roman national» ou d’une fiction) chargé de rendre compatible notre société avec le libéralisme économique. S’il s’agissait cependant simplement de citer Vercingétorix, Jeanne d’Arc, Richelieu, les Soldats de l’An II, Valmy, Victor Hugo et Jean Moulin pour susciter le consentement, le soutien ou la mobilisation des Français, les choses seraient simples.

Ce n’est donc pas la compétence économique qu’Emmanuel Macron revendique mais sa capacité à «libérer l’énergie du pays», comme il le suggère dans son discours d’Orléans et qui fait le fil rouge, selon Marc Endeweld dans L’ambigu Monsieur Macron, la biographie qu’il lui a consacré, de son discours politique depuis de longs mois. Ce n’est déjà plus le ministre de François Hollande qui parle mais un entrepreneur idéologique qui cherche à susciter le consentement à des mesures manifestement largement rejetées. Le discours est simple: le «mal français» bride les talents des Français, la «sclérose» ainsi que les «blocages» économiques ou géographiques sont dénoncés dans le clip du mouvement. La France a un incroyable talent, il faut simplement que les «blocages» soient levés pour qu’elle puisse l’exprimer. Et pour lever ces blocages, il est moins inopportun de faire croire aux Français qu’on se réfère à Jeanne d’Arc qu’à Pierre Gattaz.

Domrémy + les Chicago Boys

Le macronisme est d’abord une tentative de «révolution passive», suivant la définition qu’en a donnée, dans les Cahiers de Prison, Antonio Gramsci: une révolution «par le haut», qui ne touche pas aux intérêts des détenteurs du capital ni d’ailleurs au capital, mais adapte en revanche l’Etat à l’évolution du capitalisme. Sa quête de soutiens jusque dans l’opposition au gouvernement s’apparente à la variante transformiste de la révolution passive.

Pour l’heure cependant, c’est un transformisme sans unification de forces sociales, sans unification de groupes politiques. Ce transformisme là, dans le système institutionnel français, ne peut passer par des alliances nouvelles au Parlement, contrairement à ce que Gramsci constata dans le système institutionnel italien. Il fait délibérément l’impasse sur les partis politiques et se construit à partir d’un activisme médiatique pour le moins intensif (à propos du reportage de Paris Match qui lui était consacré, le ministre de l’Economie déclara ainsi que ce n’était «pas une stratégie qu’ils reproduiraient», son épouse et lui, ce qui prouve la fonction centrale des médias dans ce qui est bien une stratégie politique).

La «jeunesse» d’Emmanuel Macron, sans cesse assénée, son coté «rafraîchissant» (Pierre Gattaz), l’emploi de termes comme «ministre-star» (dans Libération), le feraient passer pour une version politique et 2.0 de Shirley Temple, dont les babillages et les plus évidentes bourdes sont rapportées avec un mélange de fascination, de connivence et d’indulgence. Malgré tous ses efforts, on voit difficilement comment l’expérience Macron, malgré sa recette «Domrémy + les Chicago Boys», pourrait rencontrer le succès politique dans un pays aussi rétif au libéralisme économique.

Gaël Brustier Chercheur en science politique

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