Culture

À Cannes, il y a aussi eu un acte politique pour le cinéma (enfin!)

Temps de lecture : 3 min

Avancée importante au service de la diversité, l’accord sur les engagements de programmation et de diffusion signé à Cannes par l'ensemble des professionnels grâce à l’action des pouvoirs publics renoue avec une politique culturelle active dont on avait perdu le souvenir.

Photo: J.-M. Frodon
Photo: J.-M. Frodon

Pas très visible au milieu des fastes du tapis rouge, des débats cinéphiles et aussi de nombreuses autres annonces officielles de moindre portée, un accord important a été signé durant le Festival de Cannes. Il y a eu depuis des années tant de raisons de pointer le manque d’initiative forte des pouvoirs publics au service de l’intérêt commun dans ce secteur pour ne pas saluer l’événement.

Paraphé par l’ensemble des organisations de professionnels –réalisateurs, scénaristes[1], représentants des acteurs, producteurs, distributeurs et exploitants, des plus gros aux plus petits–, ce texte représente une avancée significative en matière de diversité de l’offre dans les salles, c’est-à-dire aussi de protection de la diversité des salles elles-mêmes.

Dans un contexte national où la négociation semble impossible, cet aboutissement d’une concertation n’a pas été sans heurts, notamment lors de la tentative de passer par la loi au début de l’année (il semble que l’intervention d’Audrey Azoulay ait alors permis de débloquer la situation), mais est d’autant plus remarquable.

Inflation généralisée

La situation actuelle se caractérise par l’inflation du nombre de films produits, du nombre de films distribués, du nombre d’écrans occupés par les films les plus porteurs et par l’accélération de la rotation des titres empêchant que s’installent ceux qui ne bénéficient pas d’une force de frappe marketing écrasante dès leur arrivée en salle.

Ces circonstances ont aussi pour effet de tendre à l’extrême les relations entre distributeurs, qui cherchent à trouver de l’espace pour des titres autres que les blockbusters, et exploitants, se battant pour obtenir les films dotés d’un certain potentiel, notamment les fameux «films art et essai porteurs», dont les récentes réalisations de Woody Allen, Pedro Almodovar et Paul Verhoeven offrent des exemples-types.

Ces films A&E porteurs font l’objet d’un conflit récurrent. Les exploitants indépendants sont furieux lorsque les distributeurs de ces titres préfèrent, sur le même bassin de chalandise, la «sécurité» (plus ou moins illusoire) des multiplexes ou cèdent à l’injonction des circuits de leur donner ces titres, condition de l’accès pour d’autres films moins prometteurs. De leur côté, les distributeurs des autres films (ni blockbuster, ni A&E porteurs, soit l’immense majorité) sont furieux de voir leurs films refusés au profit de ces seuls titres «porteurs».

Engagement ferme

L’accord signé à Cannes le 13 mai porte essentiellement sur quatre points:

  • D’abord, il encadre davantage les pratiques des multiplexes, augmentant leurs obligations de diversifier leur programmation et restreignant leur possibilité de dédier un grand nombre de salles aux plus gros films.
  • Ensuite et surtout, il contraint les salles à prendre un engagement ferme sur un nombre de séances pour les films qu’elles projettent, et à les garder à l’affiche au moins deux semaines. Le passage à la projection numérique a en effet facilité les programmations en pointillé, où parfois un film n’était montré qu’une ou deux fois dans la semaine, menant évidemment à l’éjecter comme «échec» le mercredi suivant.
  • Les grands circuits s’engagent en outre à projeter chaque année un nombre convenu à l’avance de films proposés par des petits distributeurs –et pas seulement les productions Pathé, Gaumont, StudioCanal, TF1, Warner, Universal et Fox.
  • Enfin, l’accord facilite de manière significative la présence de films porteurs dans les salles des petites villes, aujourd’hui encore souvent exclues et donc fragilisées économiquement alors qu’elles jouent un rôle important dans le maillage du territoire.

C’est tout un encadrement contractuel qui est ainsi précisé et renforcé, quand s’étaient instaurées des habitudes de décisions «de gré à gré» donc fondées sur des rapports de force, souvent à la dernière minute en fonction des résultats, ou de choix parfois arbitraires ou conformistes à l’extrême.

Carole Scotta, dirigeante d’une des sociétés de production et de distribution indépendantes les plus dynamiques, Haut et Court, et également exploitante de salles indépendantes à Paris, souligne «l’avancée significative» de ces accords, susceptibles de permettre à terme «une régulation par l’aval» de l’inflation de sorties et de ses effets négatifs. Elle y voit la possibilité de prendre en compte «l’extrême diversité des situations et des stratégies au sein du paysage cinématographique français».

L.’accord signé à Cannes encadre davantage les pratiques des multiplexes

La bonne application de ces dispositions repose en grande partie sur la Médiatrice du cinéma, qui a compétence pour les différents entre distributeurs et exploitants. Mais il comporte aussi sur la création de nouveaux outils tels un observatoire de la multidiffusion et le principe de vérification semestrielle des effets de l’accord.

Bienvenues, ces décisions acquises par la concertation sont surtout importantes comme signal de la possibilité en même temps que de la nécessité d’intervenir face à ce qui est trop souvent accepté sinon valorisé: les augmentations quantitatives –volumes de production, nombre de sorties, etc.– sans prise en compte des effets qualitatifs et du creusement des inégalités.

1 — La signature de la Guilde des scénaristes a bien été ajoutée, même si son représentant légal n’était pas présent à Cannes. Retourner à l'article

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