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Voici Eva Lion, la youtubeuse nazie qui fait des cupcakes pour Hitler

Vincent Manilève, mis à jour le 31.05.2016 à 15 h 16

Tout en adoptant les codes des autres talents du web, la jeune Canadienne joue-t-elle la carte du trolling pour cacher un discours raciste et antisémite?

Capture d'écran d'une vidéo d’Eva Lion

Capture d'écran d'une vidéo d’Eva Lion

Aujourd’hui Eva a décidé de répondre aux questions de ses fans à travers une vidéo de questions-réponses, où elle reprend les messages qu’on lui a envoyés sur Twitter ou YouTube. L’un de ses abonnés lui demande où elle a acheté son costume de lapin, ce à quoi elle répond vêtue d’un autre costume, celui d’un ours polaire: «Le costume de lapin est à la machine à laver, mais j’ai aussi le costume d’ours qui va avec, et un autre de licorne que j’ai eu dans un magasin appelé Urban Planet qui est confortable et mignon et que j’aime trop», répond-elle avec un grand sourire.

«Eva Lion», ou «Evalion», ses pseudos sur internet, pourrait ressembler à n’importe quelle autre youtubeuse de 18 ans: elle prend des vidéos depuis sa chambre ou dans un parc près de chez elle, au Canada, parle de son nouveau vernis à ongles, entretient une relation privilégiée avec ses fans… À un détail près: dans chacune de ses vidéos, elle véhicule un message antisémite, nazi, raciste, homophobe et/ou misogyne. Dans la fameuse vidéo de questions-réponses par exemple, à la question «Comment résoudre le problème juif?», elle répond, très calmement, en faisant référence à la saga Matrix:

«Notre plus grand avantage contre les juifs est qu’on les surpasse en nombre, ils sont en minorité même s’ils ont beaucoup de pouvoir. Nous devons réveiller les gens, leur donner la pilule rouge, leur faire réaliser qui est leur vrai ennemi pour qu’ils puissent les attaquer et que nous puissions gagner.»

Des cupcakes pour son idole nazie

Depuis début avril, la jeune femme inonde internet de vidéos et de messages surréalistes, principalement pour vanter l’idéologie nazie.  Sur Twitter, son compte @EvaLion88 (le 8 représentant la huitième lettre de l’alphabet, H, et 88 signifiant donc HH pour «Heil Hitler») est toujours très actif et elle compte plus de 17.000 abonnés à l’heure où nous écrivons ces lignes.

«Les meilleurs cupcakes jamais faits. HEIL HITLER!»

«Aujourd’hui c’est l’anniversaire de la mort de Joseph Goebbels... Je travaille sur un hommage vidéo.»

Et de ponctuer son discours de quelques tweets plus personnels sur la mort de son chat.

Hitler n’était pas si diabolique, il n’était pas méchant du tout. […] C’est l’une de mes personnalités préférées

Eva Lion sur YouTube

«Il fait la sieste avec Der Fürher dans le Valhalla maintenant <3 merci pour tous les gentils commentaires et le soutien»

Un Hitler «adorable» et des Télétubbies «communistes»

Sur YouTube, elle a publié des dizaines de vidéos où on la voit expliquer par exemple «comment identifier les juifs» (plus de 140.000 vues en un mois), pourquoi «l’inceste est halal dans l’islam», pourquoi «la culture du viol est un mythe», et tout un tas d’autres attaques envers différentes communautés, des noirs aux homosexuels. On peut la voir démontrer par A plus B que les Télétubbies font la propagande du communisme ou que Reddit, le forum de discussion, est contrôlé par les féministes radicales et les «social justice warriors». Mais ce qui a interpellé le youtubeur Mathieu Sommet, qui anime l’émission «Salut Les Geeks», ce sont les passages hallucinants où Eva Lion explique sa fascination et son amour pour Adolf Hitler:

«Hitler n’était pas si diabolique, il n’était pas méchant du tout. […] C’est l’une de mes personnalités préférées.»

 

«On me demande quand a commencé mon amour du nazisme. Je pense que ça a commencé la première fois que j’ai vu mon Führer, dit-elle en contemplant une photo de l’homme dans sa chambre. Il est si beau et adorable.»

Comble du délire de l’internet complotiste et antisémite,  elle affirmera que les juifs sont responsables du 11-Septembre. Le tout, bien sûr, avec le même ton de voix bienveillant et amusé que l’on retrouve chez les youtubeuses beauté.

Image extraite de la vidéo de Mathieu Sommet, qui reprend une vidéo d’Eva Lion.

«Diffusez mes vidéos comme si c’était le sida»

Mais, alors que les youtubeurs classiques sont très attachés à leur chaîne (pour conserver leurs abonnés et donc leur visibilité), Eva Lion n’en a que faire. Peu lui importe que son premier compte, qui totalisait plusieurs dizaines de milliers d’abonnés (vraisemblablement plus de 60.000 en un mois et près de 2 millions de vues selon certaines captures d’écran), ait été suspendu au bout de quelques semaines, signalé pour infraction aux règles de la communauté sur les contenus incitant à la haine –elle en a même profité pour dire qu’elle avait été «shoaded» par YouTube, ce que l’on pourrait traduire par «shoahisée», et ce, alors que YouTube suspend régulièrement des comptes relayant ce genre de propos; un homme qui avait publié une vidéo où son chien faisait le salut nazi a même été arrêté en Écosse (la vidéo est néanmoins toujours en ligne).

Comme s’il s’agissait d’une hydre à laquelle on tente de couper la tête, les vidéos poussent partout dès que l’on tente d’en supprimer une

Si cette suppression l’a si peu atteinte, c’est parce que ses vidéos sont constamment réuploadées sur la plateforme ou ailleurs par ses fans, forçant ainsi YouTube à subir sa viralité et à ne pouvoir réagir que a posteriori. C’est ici qu’apparaît la dernière grande force de la jeune femme: l’indépendance vis-à-vis de la première plateforme de vidéos au monde.

Elle encourage même ses abonnés à rediffuser ses vidéos par tous les moyens possibles, sur YouTube ou sur des plateformes d’hébergement. Par exemple, le compte Twitter @WhitePride1933 va lui proposer de lancer un «miroir» de sa chaîne sur Dropbox pour sauvegarder toutes les vidéos, ce qu’elle accepte avec grand plaisir. En démultipliant les canaux de diffusion sur le web émergé (par opposition au «darkweb», moins accessible), elle s’affranchit des codes imposés par YouTube, qui veut qu’une personne rassemble sur un seul compte tous les contenus qu’elle produit. Comme s’il s’agissait d’une hydre à laquelle on tente de couper la tête, les vidéos poussent partout dès que l’on tente d’en supprimer une. Cela rend l’évaluation de sa portée difficile mais lui garantit également une totale liberté pour s’exprimer et rassembler toujours plus de fans.

«Tout le monde a le droit de réuploader mes vidéos, diffusez-les partout comme si c’était le Sida»

Eva Lion est-elle la pire des trolls?

Ce qui est étonnant quand on surveille les réactions des internautes, c’est de voir à quel point le public est partagé sur son cas. Des comptes fans ont été lancés et un jeune homme lui a consacré une vidéo quelque peu effrayante pour lui déclarer son amour en espérant être remarqué.

«Hey Evalion, j’ai fait un poster de propagande pour toi, au cas où tu voudrais devenir colistière de Trump...»

Mais, de manière générale, au sein de ses fans, même ceux qui ne partagent pas forcément ses opinions estiment qu’elle ne fait que troller internet et qu’elle le fait parfaitement. Après tout, elle réalise des montages photos reprenant des codes et des mèmes d’internet comme My Little Poney ou la petite mascotte de Reddit. On peut légitimement se dire que sa connaissance du web sous tous ses aspects et tous ses moyens de communication peut la ranger du côté des trolls, ces internautes qui adorent perturber les conversations et les débats sur internet. Effectivement, comment quelqu’un peut-il sincèrement penser que les Télétubbies servent les intérêts communistes? Sur le forum 18-25 ans de jeuxvideo.com, les quelques commentateurs parlant d’elle la qualifient de «BEST TROLL EVER» ou espèrent qu’elle «n’aura pas de problème avec la justice canadienne».

«Evalion est un troll... et un grand»

Dans une vidéo de questions-réponses, Eva Lion jure pourtant ne pas troller. «Je ne suis pas fausse, je ne vous trolle pas, je crois en ce que je dis, je crois que je fais ce que je peux ici sur YouTube pour faire du monde un meilleur endroit», explique-t-elle avant de rappeler son intérêt réel pour le suprémacisme blanc et le nazisme. Mais justement, l’essence même du troll n’est-il pas de nier être un troll? Et ses fans vont suivre ce mouvement, en trollant eux aussi toute dénonciation de ses vidéos.

Plusieurs youtubeurs américains influents ont décidé de dénoncer ses vidéos, mais le retour de bâton a été puissant

Plusieurs youtubeurs américains influents ont décidé de dénoncer ses vidéos, mais le retour de bâton a été puissant. LeafyIsHere, streamer américain de jeux vidéo, l’a qualifiée de «fille la plus raciste» dans une vidéo vue déjà plus de 2,3 millions de fois en moins de dix jours. Logiquement, les fans les plus trolls d’Eva Lion vont répondre avec des montages photos ou des vidéos le qualifiant lui-même de nazi. Ensuite, Onision, autre youtubeur, a proposé à ses abonnés de dire à Eva Lion d’aller «se faire foutre» en la signalant en masse à YouTube.

 

Sauf que, comme on l’a vu plus haut, signaler les vidéos d’Eva Lion ne sert strictement à rien, et Onision, malgré le soutien de nombreux internautes, a aussi reçu de nombreux messages de haine ou d’accusation de censure «tyrannique» de la liberté d’expression.

 

La notion très floue «d’incitation à la haine» aux États-Unis

Dans un article accompagnant sa vidéo hommage,  l’internaute amoureux dont nous vous parlions plus haut expliquait sur son site: «Des youtubeurs comme Onision et LeafyIsHere ont essentiellement le pouvoir de faire fermer des chaînes de plus petits youtubeurs avec qui ils ne sont pas d’accord. Il n’y a qu’une seule raison pour censurer le discours de quelqu’un, c’est le fait d’avoir peur que les gens soient d’accord avec lui. […] Si elle n’est pas un troll et si vous la détestez, alors vous avez simplement un problème avec les opinions différentes des vôtres.»

Jusqu’où peut-on aller en se cachant derrière son costume de troll?

Aux États-Unis, où la jeune femme a trouvé beaucoup d’écho, la notion de «free speech» est régulièrement employée pour la défendre par des gens qui estiment qu’elle devrait avoir le droit de dire ce qu’elle veut, peu importe la violence de ses opinions.

«Pour ce que nous savons, Evalion est peut-être qu’un troll. Dans tous les cas, elle devrait être libre d’exprimer ses opinions, qu’elles soient sincères ou non.»

Les vidéos d’Eva Lion représentent presque un cas d’école et posent plusieurs questions sur internet et la liberté d’expression de chacun. Comment départager le vrai du faux sur internet où les faux-semblants et les trolls sont si nombreux? Et surtout, jusqu’où peut-on aller en se cachant derrière son costume de troll? Pas sûr que les internautes, au-delà de ses fans, soient d’accord pour dire qu’un trolling en règle justifie les propos que tient Eva Lion.

Rappelons néanmoins qu’aux États-Unis Donald Trump peut tenir des propos semblables à de l’incitation à la haine sans être inquiété grâce au premier amendement. Une situation qui peut sembler impensable en Europe, où des gens comme Dieudonné sont condamnés par la justice. La BBC expliquait ainsi fin décembre qu’aux États-Unis des exceptions à la liberté d’expression peuvent avoir lieu si le discours se tient lors d’une rencontre physique entre deux interlocuteurs ou s’il incite à un comportement illégal immédiat. Au Canada en revanche, pays d’origine d’Eva Lion, les lois sur l’incitation à la haine sont plus contraignantes qu’au sud de la frontière, mais, là encore, comme l’expliquait le National Post, ne sont pris en compte que les discours qui pourraient «rompre la paix».

En attendant qu’internet (ou la justice) réponde à ces questions sans réponse, la jeune femme continue sur sa lancée et a même mis en place une campagne de crowdfounding sur le site Indiegogo. Elle voulait récolter 500 dollars afin d’acheter des microphones et un logiciel de montage audio. Elle en a déjà obtenu 1.500 dollars de la part de cinquante donateurs et Indiegogo n’a pas suspendu sa campagne. L’objectif d’Eva Lion avec autant d’argent? Faire des audiobooks du livre d’Hitler Mein Kampf et les distribuer gratuitement pour répandre la parole de son idole. Avec ou sans trolling.

Vincent Manilève
Vincent Manilève (353 articles)
Journaliste
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