Santé

Tabac Info Service conseillera-t-il un jour la cigarette électronique?

Temps de lecture : 7 min

Après des années de polémique, on sait que la e-cigarette peut aider à se libérer du tabac. Problème: le ministère de la Santé freine encore la diffusion de cet outil majeur de réduction des risques.

JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.
JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP.

Il faut, comme Marisol Touraine, le dire et le redire: la consommation de tabac est la première cause de mortalité prématurée évitable. Mais c’est aussi, comme la ministre de la Santé ne le dit pas, une équation en complète révolution, face à laquelle les approches gouvernementales sont, en France, caractérisées par une série d’incohérences politiques.

Après la première démonstration statistique (en 1950 par le britannique Richard Doll) de sa totale nocivité, le fait de fumer fut considéré comme un fléau accepté, la conséquence d’une schizophrénie étatique: fumer tuait, certes, mais rapportait de substantielles taxes. En France, les conséquences médicales et sociales, considérables, étaient décalées dans le temps et supportées par la Sécurité sociale, autre forme de solidarité nationale. Puis les temps changèrent. Le tabac devint un ennemi public. Loin d’être un choix, le consommer devint une addiction: le fumeur n’était plus fier de l’être, l’affaire devenait sanitaire.

Vinrent Simone Veil et Claude Evin, l’interdiction de la publicité, celle de fumer dans les lieux publics, la démonstration (sous la présidence de Jacques Chirac) qu’une politique soutenue d’élévation des prix réduisait la consommation. On démontra aussi que les souffrances et coûts sanitaires induits étaient considérablement plus élevés que les bénéfices fiscaux.

C’est alors qu’arriva la cigarette électronique, qui modifia rapidement les termes de l’équation. Ce nouvel outil était véritablement révolutionnaire: il permettait de conserver les gestes du fumeur et de maintenir le lien avec la nicotine. Mais dans le même temps, il prévenait de l’exposition aux substances cancérigènes et hautement toxiques contenues dans les fumées générées par la combustion du tabac. Son usage résultait, d’autre part, d’un choix du fumeur: à la différence des substituts nicotiniques, il n’avait pas à être prescrit par un médecin. La cigarette électronique inaugurait une nouvelle ère de la lutte contre les méfaits du tabagisme. La vapeur d’eau nicotinée prenait la place des fumées toxiques. Cet outil pouvait aussi être présenté comme une étape vers le sevrage définitif de la dépendance à la nicotine.

Il reste encore à écrire l’histoire des combats menés ces dernières années par les vapoteurs anciens consommateurs de tabac pour démontrer les bienfaits de cette méthode. La cigarette électronique a été d’emblée, à juste titre, soupçonnée d’exposer à d’autres risques. Elle s'est retrouvée sous les feux croisés des anti-tabac radicaux et de l’institution médicale. Autorisée à la commercialisation, elle a été ignorée ou déconseillée par le corps médical et les autorités sanitaires alors même qu’elle rencontrait une adhésion considérable chez les fumeurs.

Un paysage transformé

La situation devait rapidement évoluer et une série d’événements récents font que le paysage est aujourd’hui totalement transformé. Il y a eu tout d’abord, au Royaume-Uni, la publication en août 2015 d’un rapport officiel où des experts reconnus dans le champ de la lutte contre le tabagisme de santé publique recommandaient d’avoir recours autant que nécessaire à la cigarette électronique –et de donner aux médecins généralistes la possibilité de la prescrire pour lutter contre l’addiction au tabac. Ne plus la conseiller du bout des lèvres mais regarder la réalité en face et tout faire pour ne plus consommer-inhaler fumées et goudrons. Les cigarettes électroniques peuvent «changer la donne pour la santé publique», a assuré le Pr Ann McNeill, du King’s College de Londres, co-auteure de cette étude commandée par les autorités sanitaires anglaises au Public Health England.

Il y a eu ensuite, fin avril, la publication d’un rapport du Collège royal des médecins britanniques. Il concluait que la cigarette électronique n’est pas une passerelle vers le tabagisme et qu’elle n’induisait pas une «normalisation du tabagisme». Il concluait aussi que chez les fumeurs, le recours à la cigarette électronique est susceptible de mener à une tentative d’arrêt du tabac qui ne se serait pas autrement produite –et, chez certains de ces fumeurs, à un sevrage réussi. A ce titren la cigarette électronique peut bel et bien agir comme «porte de sortie du tabagisme».

«Ce rapport vient, fort heureusement, confirmer que ce que nous disons à quelques-uns depuis longtemps de ce côté-ci de la Manche», nous expliquent Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, et le Dr William Lowenstein, président de SOS Addictions. «La cigarette électronique et le vapotage doivent être défendus, aidés et soutenus. Ils illustrent ce qu’est une politique de “réduction des risques”, cette capacité à accepter de ne pas résoudre le problème de l’addiction d’un coup d’un seul comme on terrasserait le dragon du mal, mais pas à pas, touche après touche, en aidant la personne à faire des pas de côté.»

Pour ces deux spécialistes du traitement des addictions, ceci a un nom: «l’auto-support». «Cela échappe aux médecins médecinant, aux thérapeutes thérapants, à ces professionnels de la profession qui veulent que tout le monde emprunte le même chemin, ne trouve que la même issue libératrice.»

«Les craintes d’y voir une porte d’entrée massive en tabagie s‘estompent»

C’est dans ce contexte que s’est tenu, le 9 mai, au Conservatoire national des arts et métiers, le premier «Sommet de la vape. Politique de santé et cigarette électronique». Ce fut une réunion œcuménique réunissant des scientifiques et des médecins, des militants et des responsables associatifs hier encore souvent opposés. Invitée, Marisol Touraine avait décliné. Pour autant, on notait la présence, parmi les participants, du Pr Benoît Vallet, directeur général de la Santé annonçant, pour la première fois, un programme de travail commun. Un consensus a pu être établi quant aux différences considérables de toxicité entre la consommation de tabac et l’usage du «vaporisateur personnel».

«La vape a très certainement permis à de très nombreux fumeurs d’arrêter de fumer ou de réduire significativement leur consommation de tabac, ont aussi conclu les participants. L’utilisation d’arômes, la dose adéquate de nicotine et un matériel adapté à chaque fumeur sont les clefs du succès pour remplacer le tabac par la vape. L’e-cigarette apparaît chez les adolescents plus comme un concurrent du tabac que comme un produit d’initiation et les craintes d’y voir une porte d’entrée massive en tabagie s‘estompent en 2016, même si la vigilance reste de mise.» Des divergences demeurent toutefois entre les associations pour ce qui est de la publicité des «produits de la vape» et la réglementation du vapotage dans les lieux publics.

Il faut aussi, désormais, compter avec une nouvelle association, issue de cette rencontre: #Sovape, nouvel acteur dans le champ de la réduction des risques. Un autre élément convergent a été la toute récente publication, dans le Bulletin épidémiologique hebdomadaire du ministère de la Santé, d’une étude établissant que, contrairement à des craintes régulièrement exprimées par ses opposants, la cigarette électronique n’est pas une «porte d’entrée» vers le tabac.

En dépit de tous ces nouveaux éléments, Marisol Touraine n’a jamais clairement, officiellement pris position comme elle sait le faire sur certains sujets sanitaires. Tout ce passe comme si la ministre de la Santé n’avait toujours pas prix la mesure de cette nouvelle dynamique au service de la santé publique. Elle reste arc-boutée sur les vertus du «paquet neutre» dans lequel elle aimerait voir une panacée. Elle s’est d’autre part révélée incapable d’obtenir du gouvernement comme des députés socialistes une hausse des prix des produits du tabac. En charge, depuis février 2014 et à la demande du président de la République, d’un Programme national de réduction du tabagisme, elle n’a atteint aucun de ses objectifs. Pire: la consommation de tabac progresse, dépassant nettement les 30% de la population adulte alors qu’elle se situe désormais, au Royaume-Uni, sous la barre des 20%.

«Aucune étude qui démontre une réelle efficacité de la e-cigarette dans l'arrêt du tabac»

Dans un tel contexte, il est difficilement compréhensible que la ministre de la Santé ne saisisse pas l’occasion qui lui est offerte d’intégrer la cigarette électronique dans un programme renouvelé de réduction des risques et des dommages. L’incompréhension est d’autant plus grande qu’elle rencontrerait l’adhésion de la quasi-totalité des médecins spécialisés mais aussi de la vaste communauté des vapoteurs qui, désireux de se libérer de l’esclavage du tabac, désespèrent de l’absence de soutien da la puissance publique.

La prochaine étape, à la fois pratique et politique, est connue: elle concernera les messages délivrés par Tabac Info Service. La hotline est gérée depuis 2012 par Direct Medica, «l’expert de la relation client dans la santé», et Marisol Touraine aime à en vanter les mérites. «Quand on sait, c’est plus facile d’arrêter», dit la publicité de Tabac Info Service. Certes, mais quand on sait quoi? Voici un exemple de réponse donnée aux fumeurs tentés par la vape :

«Pour l'instant, il n'y a aucune étude qui démontre une réelle efficacité de la e-cigarette dans l'arrêt du tabac. La cigarette électronique n'est pas considérée comme un produit du tabac, mais ce n'est pas non plus un médicament du sevrage, pour l'instant c'est juste un produit de consommation, a priori moins dangereux sur le court terme que la cigarette. Les liquides avec nicotine gardent un potentiel addictif, ainsi qu'un côté agressif pour votre système cardio-vasculaire, mais vous "économisez" beaucoup de produits toxiques qui sont présents dans la fumée mais pas dans la vapeur, comme le monoxyde de carbone ou les cancérigènes, par exemple.

Certains produits toxiques ou à faible pourvoir cancérigène restent présents dans la vapeur (acétaldéhyde, acroléine, formaldéhyde).

Pour une meilleure efficacité, il est quand même important de lui appliquer, à cette e-cigarette, au moins les mêmes restrictions qu'à la vraie cigarette, même plus, comme par exemple ne pas vapoter chez soi ni en travaillant mais toujours dehors, de manière à ne pas renforcer la dépendance gestuelle. C'est aussi une bonne idée de confier l'aspect nicotine aux substituts nicotiniques classiques (comme patchs, gommes, pastilles, comprimés à fondre sous la langue, inhaleur ou spray) qui ont fait la preuve depuis des décennies de leur efficacité et de leur innocuité sur la santé.»

Les réponses de Tabac Info Service respectent à la lettre les consignes de l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (Inpes) issu de l’antique Comité français d'éducation pour la santé (CFES). Tabac Info Service est désormais en lien direct avec Santé Publique France, nouvelle structure du ministère de la Santé. Le titre ne correspond pas encore vraiment au contenu.

Jean-Yves Nau Journaliste

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