Culture

Comment Amber Heard est passée du statut de victime à celui de «démon»

Temps de lecture : 5 min

Depuis sa demande de divorce et d’ordonnance restrictive à l’égard de son mari Johnny Depp, une partie de la presse s’en donne à cœur joie pour la dénigrer.

Amber Heard et Johnny Depp aux Annual Palm Springs International Film Festival Awards, le 2 janvier 2016. FRAZER HARRISON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
Amber Heard et Johnny Depp aux Annual Palm Springs International Film Festival Awards, le 2 janvier 2016. FRAZER HARRISON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

C'est l'affaire qui agite en ce moment Hollywood: l’actrice Amber Heard, mariée à Johnny Depp depuis quinze mois, a décidé de demander le divorce et a obtenu une ordonnance restrictive contre son mari qu’elle accuse de violence conjugale, ce qui va obliger ce dernier à ne pas l'approcher à moins de 100 mètres jusqu'à la prochaine audience.

Depuis quelques jours, la défense de Johnny Depp affirme qu'il s'agit d'une manipulation de la part de la jeune femme, seulement intéressée par son argent. Que la défense remette en cause les accusations de l’actrice est une chose. Mais certains médias ont décidé de se servir de la carrière d'Amber Heard, de photos prises à l’arrachée et sans contexte, ou pire, de sa sexualité, pour en tirer des conclusions sur sa personnalité et son comportement de manière tout simplement ridicule.

L'idole d'Hollywood contre le «démon»

Dans sa déposition devant une juge de Los Angeles en date du 27 mai, obtenue par le Los Angeles Times, la jeune femme a déclaré avoir subi une violence «émotionnelle, verbale et physique» de la part de Johnny Depp lorsqu’elle «remettait en cause son autorité» ou qu’elle n’était «pas d’accord avec lui». Amber Heard évoque sa soirée d’anniversaire, le 21 avril dernier, où Johnny Depp est, selon son témoignage, apparu ivre et drogué et l’a violentée dans leur chambre après une dispute autour de son absence pendant la soirée. Un mois plus tard, le scénario s'est, toujours selon ses affirmations, reproduit: Heard l’accuse alors de l’avoir frappée avec un téléphone portable et violentée par la suite alors qu’elle tentait d’appeler à l’aide. Plusieurs proches de l’actrice ont témoigné et appuyé sa version des faits et la jeune femme a versé au dossier des photos la montrant le visage contusionné.

«Compte tenu de la brièveté de ce mariage et de la perte récente et tragique de sa mère, Johnny ne répondra pas aux fausses histoires et aux ragots, a fait savoir le porte-parole de l'acteur. Espérons que la dissolution de ce court mariage sera prononcée rapidement.» Des proches de l’acteur, à commencer par son ex-femme Vanessa Paradis et sa fille Lily-Rose Depp, ont pris sa défense et réfuté tout comportement violent. «Je crois de tout mon cœur que ces récentes allégations sont scandaleuses. Pendant toutes les années au cours desquelles j'ai connu Johnny, il n'a jamais été physiquement violent avec moi et cela ne ressemble en rien à l'homme avec lequel j'ai vécu pendant quatorze merveilleuses années», a ainsi écrit Vanessa Paradis dans une lettre datée de vendredi et diffusée par le site TMZ.

Laura Wasser, l’avocate de Depp, a d’abord affirmé que Heard «tente par tous les moyens d’obtenir une compensation financière prématurée en prétextant de mauvais traitements» et qu’elle profite d’un moment délicat dans la vie de son mari: «La mère de Johnny est morte seulement trois jours avant sa demande de divorce.» Ensuite, un ami de Depp, le comédien Doug Stanhope, a dénoncé dans une tribune sur le site The Wrap les «conneries» d’Amber Heard, qu’il compare à un «démon»: «Nous l’avons vue le manipuler et se foutre de lui pendant des années. […] Johnny Depp a été utilisé, manipulé et piégé pour passer pour un connard. Et il l’a vue venir mais ne savait pas comment faire ou ne pouvait rien faire pour l’arrêter.»

Amber Heard, une «femme fatale» forcément vénale

C'est là que les médias interviennent, rivalisant parfois sur la titraille pour présenter la jeune femme sous son pire jour. Avant même que les accusations de violence conjugales ne fassent surface, Pure People titrait ainsi «Johnny Depp: Amber Heard demande le divorce juste après la mort de sa mère», faisant écho au décès de Betty Sue Palmer, la mère de l’acteur. Vanity Fair annonce de son côté le divorce sous l'intitulé «Marâtre», qui fait écho dans la culture populaire à la méchante belle-mère des contes de fées.

À l'annonce des accusations de violences conjugales, un certain nombre de fans de l'acteur ont d’abord mis en cause la supposée vénalité de l’actrice: il paraissait impossible que Depp soit un homme violent et cette affaire était avant tout une manipulation pour lui extorquer une partie de sa fortune, estimée à 360 millions d’euros.

Certains médias ont embrayé. Dans un article complètement surréaliste publié le 29 mai (et depuis retiré), un journaliste de Gala prétend vouloir dévoiler la «face sombre d’une blonde». Il la qualifie de femme «ambitieuse», une «jolie poupée texane», qui «s’est distinguée comme elle pouvait» pour faire carrière, quitte à, «par le passé, s’arranger avec la réalité». En cause, la signature contrefaite de ses parents sur ses premiers contrats de mannequin, comportement qui n’est pas rare dans le milieu pour les jeunes femmes mineures. Le journaliste émet même des sous-entendus sur ses tatouages, notamment une citation de Pablo Neruda: «Je t’aime comme certaines choses appartenant à l’obscurité, en secret, quelque part entre l’âme et les ombres.»

Certains journaux people publient également en long et en large une photo de l’actrice tout sourire à la sortie du tribunal après avoir obtenu son ordonnance restrictive. Un moyen indirect de renforcer l’image d'une femme calculatrice et nullement émue par ce qu’elle est censée traverser.

Sa bisexualité mise en cause comme motif de tensions dans son couple

La bisexualité d'Amber Heard est aussi présentée de manière négative: de façon plus ou moins explicite, de nombreux médias ont sous-entendu qu'elle avait participé à l’échec de son mariage.

Le site Page Six citait ainsi des sources qui présentent sa bisexualité comme un «problème», reprenant ensuite cet argument dans son premier article consacré à la plainte. «On nous a fait savoir que son amitié avec la photographe Io Tillett Wright, une militante pour la cause gay et lesbienne, créait des tensions dans leur mariage. On nous a dit que Depp “n’aimait pas Io” et croyait qu’elles “passaient trop de temps ensemble pour qu’il soit à l’aise avec ça.”» L’article de Gala, encore lui, demande aux hommes de se méfier car «Barbie Heard sait s’offrir aux femmes aussi».

L’actrice Evan Rachel Wood, qui a également revendiqué sa bisexualité il y a quelque temps, a tenu à prendre la défense de Heard en retweetant plusieurs messages sur le sujet avant de les supprimer.

«Qu'est que le fait qu'être bisexuelle et avoir des amis lesbiennes a à voir avec tout cela? Putain de médias sérieusement...»

«La sexualité d'Amber Heard est seulement pertinente dans le sens où les femmes bi ont plus de risques de faire face à des violences au sein du couple. La bisexualité n'est pas une raison pour user de la violence cependant. Cela ne veut pas dire que Heard est immorale ou mérite d'être maltraitée.»

Il faut noter ici qu’Amber Heard, comme d’autres actrices, a toujours refusé de mettre une étiquette sur sa sexualité, même en se mariant avec Johnny Depp. «Je déteste l’idée d’une étiquette autant que les autres mais je suis avec qui je suis», avait-elle déclaré au début de l’année. Mais dans une société où l’on veut étiqueter la sexualité de chacun, la bisexualité est vite perçue comme un témoignage de moeurs dissolues...

Ce genre de couverture médiatique, qui transforme la présomption d'innocence en une présomption de culpabilité de l'accusatrice, peut rendre plus difficile la décision de témoigner en cas de violences domestiques. Le hashtag Twitter #ImWithJohnny n'a fait que renforcer ce musellement de la parole.

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