France

«Race blanche en serre-tête» contre «Seine-Saint-Denis en grand»: un avant-goût de 2017?

Temps de lecture : 4 min

Ce que la campagne des régionales en Île-de-France révèle du tournant identitaire de la politique française et de ses conséquences dans les urnes.

Claude Bartolone, Valérie Pécresse et Wallerand de Saint-Just lors du débat iTélé Europe 1 de deuxième tour, le 9 décembre 2015. KENZO TRIBOUILLARD / AFP
Claude Bartolone, Valérie Pécresse et Wallerand de Saint-Just lors du débat iTélé Europe 1 de deuxième tour, le 9 décembre 2015. KENZO TRIBOUILLARD / AFP

La campagne des régionales en Île-de-France, qui s’était organisée autour d’axes techniques et précis comme les transports, a changé d'ambiance dans l’entre-deux tours pour tourner à la confrontation identitaire entre deux mondes, chaque population étant représentée par un des camps en présence. Dans une note à paraître de la Fondation Jean-Jaurès, Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion et stratégies d’entreprise de l’Ifop, et Sylvain Manternach, géographe-cartographe, reviennent sur cet épisode de décembre 2015 qui préfigure peut-être ce que sera la campagne présidentielle de 2017, si les thématiques identitaires prennent le dessus sur les autres comme beaucoup le craignent –ou l’espèrent.

Rappelons-en la chronologie. Le candidat du PS, Claude Bartolone (25,19%), et la candidate du parti Les Républicains, Valérie Pécresse (30,51%), se maintiennent en tête d’une triangulaire alors que le candidat du FN, Wallerand de Saint-Just (18,41%), arrive en troisième place. Dans l’espoir de détourner une partie des électeurs du FN de ce vote, l’équipe de Valérie Pécresse colle une affiche encourageant au vote utile, agitant la crainte que l'Île-de-France ne devienne «la Seine-Saint-Denis de Bartolone», département dont le candidat socialiste est l’élu. En réponse, le candidat PS lâche dans les colonnes de l’Obs qu’«avec un discours comme celui-là, c’est Versailles, Neuilly et la race blanche qu’elle [Valérie Pecresse] défend en creux». Valérie Pécresse serrait même la candidate de l’«uniforme» et du «serre-tête dans les cheveux», dénonce Bartolone en référence aux candidats issus du mouvement La Manif pour tous présents sur les listes de la droite.

Au plus fort de cette bataille de représentations, le compte Twitter du candidat PS a relayé une citation de meeting qui sonne comme une ode floue et maladroite à une culture urbaine francilienne, glorifiant pêle-mêle les tatouages, le hip hop et les start-ups. On pense à la coalition de la «France de demain» théorisée dans une note restée célèbre par le think tank Terra Nova à l'approche de l'élection présidentielle de 2012.

L'affaire du meeting pro-palestinien et le basculement du vote juif

Troisième abcès de fixation de l’entre-deux-tours, et peut-être le plus révélateur des obsessions de cette campagne: Clémentine Autain, deuxième de liste de la gauche unie dans la Seine-Saint-Denis, se retrouve associée à un meeting pour la paix en soutien à la Palestine, en présence de Tariq Ramadan. Ni la candidate ni son mouvement, Ensemble, n'étaient partie prenante du meeting, mais le site d'Ensemble l'avait alors signalé, faisant naître une confusion qui n'allait plus quitter la campagne.

L’affaire, puissamment relayée par les médias proches de la droite, va contribuer à «installer davantage une grille de lecture ethno-religieuse au cœur du débat et de l’affrontement politique. S’est ainsi dessiné le schéma représentatif suivant, la gauche défendrait les Arabes des cités (et notamment du 93) quand la droite représenterait les Français dits “de souche”», écrivent les auteurs. Par extension, Pécresse se retrouve présentée comme la candidate de soutien à Israël et à la communauté juive d’Île-de-France, quand Bartolone serait le représentant des Palestiniens, et d’une gauche qui «flirterait avec les islamistes et les antisémites».

Quels furent les effets dans les urnes de ces antagonismes construits et entretenus entre les deux candidats et leur soutien affirmé ou supposé à des segments de la population francilienne? La victoire de Valérie Pécresse (43,80% des voix, contre 42,18% pour Bartolone et 14,02% pour le FN) montre qu'une partie de l'électorat frontiste s'est reporté sur elle au deuxième tour –le candidat du FN perd environ 60.000 voix, soit l'écart qui sépare Pécresse de Bartolone à l'issue du scrutin du second tour... Elle indique que sa vision est majoritaire, ou plus prosaïquement que les territoires «à serre-tête» votent plus que ceux du nord-est pauvre de la région.

Les auteurs de la note ont voulu observer l’impact électoral précis de la controverse du meeting pour la Palestine auprès de l'électorat juif francilien, en étudiant l’évolution des bureaux de vote de la «Petite Jérusalem», le quartier juif des Flanades de Sarcelles. Dans ce quartier qui vote plus à gauche que la moyenne de la ville, les électeurs ont opéré un tournant assez net au second tour. Alors que le total des votes de gauche y cumulait 57% des voix au premier (contre 53,2% dans l’ensemble de la commune de Sarcelles), la liste Bartolone est tombée à 45,2% au second (- 11,8 points) contre 56,7% en moyenne (+ 3,5 points).

Evolution du score de la gauche àSarcelles entre le premier et le second tour des regionales. Régionales en Ile de France, Fondation Jean-Jaurès.

La liste de droite a elle récolté 21 points supplémentaires entre les deux tours, contre 11,5 pour l’ensemble de la ville.

Alors que se multiplient, à gauche, les mises en garde contre le «piège d'identité» à l'approche de la campagne présidentielle de 2017, la lecture originale que font les auteurs de cette répétition francilienne a de quoi faire réfléchir. Avec un FN qui polarise tous les débats, la tentation des forces en présence pourrait être de porter l'affrontement politique sur le terrain identitaire. La droite y trouverait le moyen de ramener des électeurs FN en musclant son discours. La gauche, soucieuse de ne pas s'étendre sur un bilan économique décevant, pourrait jouer ce même jeu et se faire le représentant des minorités et d'autres segments de population comme le lui conseillait Terra Nova en 2012. Mais là où la liste du parti Les Républicains a pu faire le plein de voix dans l'ouest francilien, captant l'électorat sensible au mouvement de La manif pour tous, la gauche a plus de mal à mobiliser sur ses terres. On ferait alors face à la configuration d'une campagne francilienne, qui pour le camp de la gauche a montré ses limites, à l'échelle du pays.

Jean-Laurent Cassely Journaliste

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