France / Économie

Les économistes ont de bonnes idées pour réformer le droit du travail

Temps de lecture : 8 min

Quel que soit le sort réservé à la loi El Khomri, il devra y en avoir d’autres, beaucoup d’autres et bien plus profondes. Les économistes nous donnent quelques pistes; aux politiques de prendre les décisions appropriées.

Manifestation contre la réforme du Code du Travail le 19 mai 2016 à Toulouse | PASCAL PAVANI/AFP
Manifestation contre la réforme du Code du Travail le 19 mai 2016 à Toulouse | PASCAL PAVANI/AFP

L’opposition à la loi El Khomri est plus profonde qu’on ne pourrait le croire. Il y a certes celle d’une organisation syndicale sur le déclin qui cherche à se sauver et à sauver ses permanents, quitte à entrainer les salariés qu’elle est censée défendre dans une aventure qui ne peut que se terminer mal: si ce n’est pas François Hollande qui fait cette réforme, ce sera un autre qui agira, sans doute beaucoup plus brutalement; et, sans réforme, les emplois seront créés ailleurs.

La position de la CGT conduit le pays dans une impasse. Le prétexte d’une réforme qui aurait été imposée sans concertation ne tient pas: il est exact que le pouvoir exécutif s’y est très mal pris, en mettant dans la première version de son projet des dispositions qui n’étaient pas prévues, mais les syndicats qui ont joué le jeu de la négociation, comme la CFDT, ont obtenu des modifications substantielles.

Et réclamer aujourd’hui une nouvelle négociation en disant que de toute façon on ne veut rien d’autre que le retrait complet du texte, c’est une façon bien curieuse d’ouvrir le dialogue. FO semble avoir compris que le front du refus va dans le mur et suggère maintenant qu’un accord pourrait être trouvé moyennant quelques aménagements, mais il est un peu tard.

Résistances au changement

Ces jeux tactiques ne sont qu’un aspect du conflit. La réalité profonde est que, selon certains sondages, environ sept Français sur dix refusent la loi El Khomri. Comme il est hautement probable que moins d’un François sur dix a lu le texte de la réforme (la réalité est certainement plus proche de moins d’un sur cent), cela signifie qu’il y a une opposition de principe au changement, quel qu’il soit.

Cela peut se comprendre. Notre droit social est le résultat d’une longue série de luttes: toute remise en cause peut être considérée comme un retour en arrière si elle n’est pas expliquée de façon approfondie et si les salariés ou les demandeurs d’emploi n’y voient pas un intérêt.

II n’y a pas d’un côté une petite minorité de gens intelligents ouverts sur le monde et l’avenir et d’un autre côté des masses peu éduquées et passéistes qui ne comprennent rien

D’une façon plus générale, en dehors des problèmes soulevés par la réforme du droit social, on sent en France une certaine inquiétude face à l’avenir. Un gouffre sépare l’univers des start-ups de celui de la plupart de nos compatriotes, qui ne semblent guère fascinés par l’univers des robots, de l’homme «augmenté» auquel on réfléchit en Californie, des objets connectés et du big data.

Ces résistances au changement, ces hésitations face à des lendemains qui n’ont pas l’air de beaucoup chanter, cette méfiance face à un «progrès» qui bouleverse trop vite et trop profondément les modes de vie doivent être prise en compte. II n’y a pas d’un côté une petite minorité de gens intelligents ouverts sur le monde et l’avenir et d’un autre côté des masses peu éduquées et passéistes qui ne comprennent rien. L’avenir n’est pas écrit par quelques-uns, il résultera de l’action collective.

Cela dit, les pages sur lesquelles on va écrire demain ne sont pas complètement vierges. Des mouvements de grande ampleur lancés au cours des dernières années se poursuivent et vont encore faire sentir leurs effets: la montée en puissance des grands pays émergents, la numérisation de l’économie, pour ne citer que ces deux phénomènes majeurs, ont des conséquences que l’on peut déjà constater et d’autres que l’on peut d’ores et déjà tenter de prévoir, pour les accompagner ou les éviter, selon les cas. Si on ne veut pas avoir à subir l’avenir, il faut le préparer.

Trouvez-moi un économiste manchot!

Là, les économistes ont un rôle à jouer. Chacun a en tête la fameuse phrase de Churchill: «Si vous mettez deux économistes dans une pièce, vous aurez deux avis différents. À moins que l’un d’entre eux ne soit Lord Keynes. Dans ce cas, vous aurez trois avis différents.» Dans son dernier ouvrage, Économie du bien commun, Jean Tirole rappelle aussi cette exclamation du président américain Harry S. Truman, «Trouvez-moi un économiste manchot!», à un moment où il était particulièrement excédé par des conseillers qui n’arrêtaient pas de lui dire «on one hand…. on the other hand», c’est-à-dire «d’un côté…. de l’autre».

Mais ces plaisanteries, à la fois faciles et justifiées, ne sauraient faire oublier l’essentiel: il y a des faits et des tendances que l’on ne peut ignorer et des problèmes dont on sait pertinemment qu’ils vont se poser. Et les économistes sont là à la fois pour poser les problèmes et pour proposer des solutions.

En deux ans, Jean Tirole a pu mesurer tous les avantages et les inconvénients de la notoriété. Quand vous avez un prix Nobel, votre voix porte davantage, mais on vous demande de vous exprimer sur tout et n’importe quoi. Il y a des gens que cela ne dérange pas: tous les journalistes, surtout ceux de la radio et de la télévision, connaissent des économistes qui ne sont pas manchots et ont toujours une main posée sur leur téléphone, prêts à décrocher à la première sonnerie. Ce n’est pas précisément dans les habitudes de Jean Tirole, qui se fait une plus haute idée de la science et de ses responsabilités.

Vous voulez mon point de vue? Lisez ces 600 pages. Et si vous ne trouvez rien sur tel ou tel sujet, ce n’est pas la peine de venir m’importuner: si je n’ai rien dit sur ce sujet, c’est que je ne l’ai pas particulièrement étudié et donc que je n’ai rien de pertinent à déclarer. Dans ces 600 pages, Jean Tirole nous en dit beaucoup sur son métier, sur quelques grands problèmes qui se posent aujourd’hui et sa façon de les aborder.

Rendre le monde meilleur

Quand on lit certains propos sur la loi El Khomri, on ne peut s’empêcher de penser à ce qu’il écrit sur la façon dont nous formons nos jugements: «Nous interprétons les faits au prisme de nos croyances, nous lisons les journaux et recherchons la compagnie des personnes qui nous confortent dans nos croyances, et donc nous nous entêtons dans ces croyances, justes ou erronées.»

Ce refus de voir les choses en face, sans parti-pris, s’explique en partie par le besoin de se rassurer. Par exemple, «nous ne voulons pas entendre que la lutte contre le réchauffement climatique sera coûteuse. D’où la popularité dans le discours politique de la notion de croissance verte, qui suggère dans son intitulé qu’une politique environnementale serait “tout bénéfice”». Il y a ce que l’on ne voit pas et ce que l’on ne veut pas voir.

Sans culture économique du grand public, faire les bons choix peut requérir beaucoup de courage politique

Jean Tirole, dans Économie du bien commun

Jean Tirole croit à l’économie. «Elle récuse le tout-marché comme le tout-État. L’économie est au service du bien commun; elle a pour objet de rendre le monde meilleur.» L’économiste est celui qui aide à faire les bons choix. Mais, comme l’actualité nous le rappelle, ces choix peuvent être vivement discutés s’ils ne sont pas compris. «On a les politiques économiques que l’on mérite et […], sans culture économique du grand public, faire les bons choix peut requérir beaucoup de courage politique.» Il est donc impératif que les informations et les connaissances circulent

C’est d’autant plus important, selon Jean Tirole, que certaines propositions des économistes ne sont pas toujours facilement comprises. Ainsi, «l’idée selon laquelle flexibiliser les licenciements faciliterait la résorption du chômage est contre-intuitive». Pourtant, il en est persuadé et explique pourquoi, avant de conclure qu’il faudrait «un minimum de consensus politique sur la nécessité de changer le contrat de travail». Apparemment, ce consensus n’existe pas encore.

Le vrai sujet: les inégalités

Pierre-Noël Giraud est aussi peu désireux que Jean Tirole d’intervenir à tout propos dans le débat public, mais tout aussi soucieux que lui de contribuer à un «bon usage de l’économie», ainsi que le manifeste son dernier et remarquable ouvrage L’Homme inutile (si vous ne lisez qu’un livre d’économie par année, voire par décennie, c’est celui-là qu’il faut lire). Cet auteur singulier ne cultive pas le dogme de la «sacro-sainte» croissance. D’ailleurs, il croit (et il explique pourquoi) que l’objet central de l’économie ne doit pas être la croissance, mais l’inégalité des revenus et plus généralement l’inégalité «d’accès aux biens de ce monde».

Selon lui, l’injection des idées économiques dans le débat politique se fait en quatre temps. D’abord l’analyse et la prospective; on formule des conjecture sur ce qui va se passer si les politiques des États restent inchangées ou évoluent peu. Dans un deuxième temps, à partir de ces projections, le pouvoir politique décide, si besoin est, de nouvelles orientations. Les économistes reviennent au troisième temps pour élaborer les politiques économiques qui peuvent permettre d’atteindre ces objectifs et le quatrième temps est de nouveau politique: c’est celui de la mise en œuvre.

Le bon usage de l’économie implique donc cet aller-retour permanent entre l’économie et le politique, sachant que le plus difficile n’est pas d’élaborer des politiques mais de les mettre en œuvre. Dans un monde où la finance est instable, où la population mondiale va encore croître de 2,4 milliards d’ici à 2050, où le risque est grand, avec les changements climatiques, que localement des hommes ne puissent plus trouver le «capital naturel leur permettant de mettre en œuvre leur capital humain», il est impératif que les politiques menées au niveau mondial changent de façon radicale.

L’auteur ne craint pas de préconiser des mesures qui ne sont pas (pas encore?) dans l’air du temps: «Il faut limiter la liberté de mise en circulation des biens-services et des capitaux par les firmes globales, sans aller, loin de là, jusqu’à l’autarcie des grands blocs, et il faut que les politiques économiques restent suffisamment indépendantes tout en étant en partie coordonnées.»

Au passage, on notera que cet économiste, si soucieux d’éviter qu’il n’y ait «de plus en plus d’hommes inemployés, piégés dans les trappes du travail précaire, dans l’extrême pauvreté, réduits à l’inutilité à soi et aux autres», penche lui aussi , comme Jean Tirole, pour l’existence d’un contrat de travail unique avec des droits progressifs pour le salarié et se montre également favorable à la possibilité de négociations à l’allemande: «flexibilité du temps de travail et du salaire versus maintien de l’emploi pour passer les caps difficiles».

Bref, il serait bon que les opposants par principe aux réformes commencent à se demander si le maintien toujours et partout du statu quo est la meilleure protection contre les risques futurs. Dans le même temps, il paraîtrait normal que ceux qui prétendent réformer expliquent en quoi les mesures qu’ils veulent faire passer sont inspirées par le souci du bien commun. Le problème ne vient pas de la tyrannie de l’économie –au final, ce sont toujours les politiques qui ont et doivent avoir le dernier mot–, mais peut-être d’une insuffisante qualité du débat économique.

Gérard Horny Journaliste

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