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Euro 2016: Autriche-Hongrie, le classique oublié du football européen

Temps de lecture : 7 min

Au niveau mondial, seuls l'Uruguay et l'Argentine se sont affrontés plus souvent que ces deux nations. Retour en huit dates sur une rivalité mémorable avant le duel qui va les opposer à Bordeaux.

Les deux légendes du football autrichien et hongrois, Mathias Sindelar (1903-1939) et Ferenc Puskas (1927-2006). STAFF / AFP et STR / INTERCONTINENTALE / AFP
Les deux légendes du football autrichien et hongrois, Mathias Sindelar (1903-1939) et Ferenc Puskas (1927-2006). STAFF / AFP et STR / INTERCONTINENTALE / AFP


Au-delà de l’empire habsbourgeois ayant marié Vienne et Budapest un demi-siècle, l'Autriche et la Hongrie, qui se retrouvent ce 14 juin à Bordeaux en ouverture du groupe F, ont nourri une rivalité intense autour du ballon rond. Cent trente-six matchs de 1902 à 2006, dont 113 amicaux et un hallucinant quart de finale de Coupe du Monde 1934, faisant de cette opposition la seconde de l’histoire du football derrière Uruguay-Argentine. Petit best-of en huit dates.

1.L'éveil de Studnicka12 octobre 1902

Cette première rencontre est présentée comme l’affrontement entre deux clubs, Vienne et Budapest. Normal, puisque l’Autriche et la Hongrie sont liées par le Compromis historique de 1867. C'est l'époque où l'équipe de France n'existe pas encore (sa prestation inaugurale, sans coq ni maillot bleu, se déroulera le 1er mai 1904 face à la Belgique sous l’intitulé «Union des sociétés de sports athlétiques») et où un match international, tel celui organisé ce 12 octobre 1902, peut avoir lieu devant seulement 500 personnes. Le souverain François-Joseph réunit largement plus de curieux lors de ses discours que le «sport-roi».

Johann Studnicka, héros des hostilités, multiplie les assauts sur le but de Gyula Bádonyi et s’offre un triplé pour son anniversaire. Ses parents immigrés ont gagné Vienne afin de chercher fortune et «Jan» a germanisé son prénom en gage d’assimilation. Il enfilera à 28 reprises la tunique de la «sélection» locale, inscrivant 18 réalisations jusqu’en 1918, et la chute de l’Autriche-Hongrie au sortir de la Grande Guerre. Les Magyars prennent l’eau et s’inclinent 5-0. L’Autriche remporte le tout premier match organisé sur le Vieux Continent hors des îles britanniques.

2.La revanche de Solna5 juillet 1912

Lors du deuxième tournoi olympique de foot, investissant Stockholm et sa banlieue après celui de Londres en 1908, Autrichiens et Hongrois perdent les pédales en quarts contre les Pays-Bas et la Grande-Bretagne. Les Magyars ont subi un cinglant 7-0 qu’ils veulent oublier en chipant la cinquième place à leur voisin, douché 3-1 par les Bataves. Les deux onze ont respectivement épongé leur déception en alignant sans sourciller l’Allemagne (3-1) et l’Italie (5-1) pour se retrouver en «finale de consolation». Une finale où Scholosser, Pataki et Bodnár permettent aux Hongrois de laver l’affront d’octobre 1902 (3-0).

La rivalité se durcit lors de cette vingtième confrontation. «Comme prévu, le sentiment national s’est fortement manifesté des deux côtés et la tâche de M. Willings, en tant que juge de paix, était tout sauf une sinécure. Jamais un match aussi rude n’a eu lieu en Suède et la peur de provoquer un incident a empêché l’arbitre d’exclure plusieurs joueurs. M. Willings a même été obligé de rassembler les deux équipes pour appeler les participants au calme. Le jeu a souffert des fautes incessantes», dit un rapport officiel.

3.Le récital de Mathias «Mozart» Sindelar24 avril 1932

Soyons clairs: la «Wunderteam» («l’équipe merveilleuse») méritait son pseudo. Derrière l’ampleur de l’humilation infligée aux Magyars (8-2), un nom: Mathias Sindelar, auteur d’un hat-trick d’anthologie, surnommé «l’homme en papier» à cause de son poids plume (63 kilos) ou «Mozart» pour sa maîtrise du ballon, aussi gracieuse que celle du compositeur de la Flûte enchantée devant un piano à queue. Sindelar poussa l’analogie jusqu’à mourir au même âge qu’Amadeus (35 ans), intoxiqué par du monoxyde de carbone comme Emile Zola. D’aucuns affirment qu’il aurait payé son refus de l’Anchluss.

Mais en ce 24 avril 1932, Hitler n’est pas encore chancelier du Reich, l’Autriche vit paisiblement malgré la crise de 1929 et Dollfuss, appelé le 20 mai aux affaires, n’a pas encore instauré son régime autoritaire fonctionnant par décrets et interdisant la presse marxiste, régime que certains historiens nommeront «austrofascisme». Sindelar et les autres astres de la Wunderteam comme Anton Schall, crédité d’un quadruplé completé par le but de Gschweidl, illuminent le stade Hohe-Warte de Vienne et écrasent les Magyars, qui terminent à neuf après deux rouges en cinq minutes. La maîtrise a terrassé la fougue.

4.La «bagarre» de Bologne31 mai 1934

Le Stadio Littorale de Bologne n’oubliera jamais ce combat fou dans une Coupe du monde à la gloire de Mussolini. L’Autriche débarque avec une série d’invincibilité égratignée par deux courtes défaites de 1931 à 1934. Et trois mois avant le Mondial, elle a dompté la Nazionale 4-2 dans son antre turinoise dédiée au Duce. Mais la «Wunderteam» montre des signes de faiblesse. Elle ne sort la France qu’après prolongations 3-2 alors que les observateurs évoquaient une formalité. Les Magyars ont aussi peiné au tour précédent contre l’Egypte, qui remonte deux buts d’écart et s’incline 4-2, la tête haute. Difficile de choisir un favori.

«Mozart» et ses acolytes s’en tirent 2-1 au bout du compte, grâce à Horvath et Zischkek, mais nombre d’entre eux boitent lors du coup de sifflet final. Il ne reste que dix-neuf survivants sur les vingt-deux acteurs de départ suite aux blessures et à l’expulsion du magyar Imre Markos. Abasourdi par la dureté du match, le technicien autrichien Otto Meisl le qualifiera de «bagarre». Ses troupes seront tellement fragilisées par cette bataille rangée qu’elles perdront Sindelar et Schall lors de la demi-finale perdue face à l’Italie (0-1) sur une action très douteuse et lâcheront la troisième place au profit des Allemands.

5.Les derniers feux de «l'Équipe d'or»16 octobre 1955

C’est une centième de gala. Le Népstadion de Budapest croule sous les vivats des 104.000 spectateurs massés dans ses travées. L’ex-légende hongroise Imre Schlosser (68 sélections, 58 buts de 1906 à 1927) pénètre sur la pelouse devant les équipes avec un ballon de cuir spécialement conçu pour l’événement. Le magicien magyar Gusztáv Sebes sollicite six finalistes malheureux du Mondial 1954: Buzánsky, Lantos, Bozsik, Kocsis, Puskás et Czibor. Fazekas supplée la «Panthère Noire» Gyula Grosics aux cages. Personne ne parie sur les Autrichiens, malgré leur médaille de bronze à la dernière coupe Jules-Rimet.


La raclée attendue n’aura lieu qu’au retour des vestiaires malgré le siège hongrois sur les buts de Szanwald, que seul le jeune Tichy du Honvéd, le club de l’armée, basé à Budapest, concrétise en première période via un caviar du «Major Galopant» Puskas. L’armada danubienne efface ensuite l’égalisation de Grohs en trompant cinq fois le portier adverse. Kocsis, d’abord, sur l’une des 400 têtes poussées au fond durant sa carrière, puis Czibor, Tóth, re-Czibor et Puskás portent la marque à 6-1. Un an plus tard, les chars soviétiques répriment l’insurrection de Budapest et les perles locales détalent. Le rêve s’évapore.

6.Albert roi du Prater6 septembre 1967

Peu avant l’engagement, le résultat semble à priori prévisible. Les Magyars, quarts de finalistes de la World Cup anglaise l'année précédente, durant laquelle ils ont humilié 3-1 le Brésil en poules, ne vont faire qu’une bouchée des Autrichiens, privés de phase finale en partie à cause de leurs adversaires du soir. Des Autrichiens dont on ne parle déjà qu’au passé, tant les folies de la Wunderteam commencent à vieillir. C’est d’ailleurs sur cette même marque (3-1) que les Hongrois s’imposent à l’extérieur sans se fatiguer. Bene, Farkas et Varga se chargent du boulot et la réduction du score d’Hof ne fait qu’amuser la galerie.

«Les affrontements de ces dernières années ont largement été en notre faveur et celui-ci a confirmé la tendance. L’équipe nationale était en forme et a tenu la cadence malgré un seul but d’avance à la pause. Cette supériorité s’est accentuée en seconde période et nous aurions encore plus pu espérer de la sélection mais le désir de victoire était là», clame le quotidien sportif Népsport. Au coeur de la mêlée, Flórian Álbert tient les rênes et transporte la foule. Fin décembre, il reçoit le douzième Ballon d’Or en grillant la priorité au tenant du titre Bobby Charlton. Aucun de ses compatriotes n’y regoûtera.

7.Les larmes de Király25 mars 1998

Un gamin d’à peine 22 ans au cheveu ras sanglote sur le bord d’une pelouse de Vienne. Il vient d’honorer sa première sélection en sauvant un pénalty et en aidant ses potes à battre l’Autriche 3-2 sur le fil, notamment grâce à un doublé de Béla Illés, cannonier du MTK Budapest façon Gérald Baticle. Ce talent timide s’appelle Gábor Király et sera le doyen des gardiens à l’Euro 2016, à 40 ans. Même Gigi Buffon ne peut pas pavoiser autant avec ses 38 petits printemps. Depuis, «Gabi» a enquillé 101 capes supplémentaires, record national, supplantant le milieu défensif de «l’Equipe d’or», Jószef Bozsik.


Au-delà de ces débuts fracassants, on se souviendra surtout des bouclettes d’Anton Polster et de la coupe au bol de Vastic, que les deux lascars traîneront sous les yeux de Footix en 1998 le temps d’un premier tour. Les Hongrois, disparus des radars internationaux depuis le Mundial 1986 au Mexique, se consolent avec ce succès de prestige que Király considèrera lui-même comme une renaissance. La «renaissance» mettra dix-huit ans à prendre forme. En revanche, «Gabi» et ses troupes exorcisent une série de confrontations manquées de 1988 à 1996: trois défaites et deux nuls en six matchs.

8.Le coup de Graz16 août 2006

Huit ans après son entrée en fanfare face aux Autrichiens, Király retourne au charbon contre le voisin. Ni les Magyars, ni les Rot-Weiss Roten ne sont parvenus à obtenir leur ticket pour le Mondial allemand. Le feuilleton Zizou-Materazzi est déjà loin et les deux collectifs ont l’Euro 2008 dans leur ligne de mire. Bozsik Junior (Péter) chapeaute les Hongrois et aligne des profils qui claquent comme Juhász (toujours actif et qui sera en France), Huszti (actuel milieu de Francfort), Szabics (jeune retraité ayant terminé sa carrière à Graz) ou Pál Dárdai, élu meilleur entraîneur de Bundesliga 2015-2016 avec le Hertha Berlin.

Les Magyars répondent présent dès l’entame. Zoltán Gera leur donne l’avantage à la dixième minute d’une incroyable papinade décochée au second poteau sur un centre en cloche adressé de la gauche. Puis András Horváth, l’enfant de Szombathely (près de la frontière autrichienne), reprend le cuir lui revenant dans les pattes après une frappe repoussée de Huszti et allume un pétard aux 18 mètres. Hongrie 2, Autriche 0. Le commentateur pestois de Duna TV s’égosille de bonheur. Le regretté Márton Fülöp, remplaçant de Király à la mi-temps, tient le choc aux cages en dépit du but autrichien de Kuljic. Aux Hongrois la dernière victoire avant le rendez-vous de Bordeaux.

Joël Le Pavous Journaliste

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