Monde

Ne prenons pas nos désirs de vaincre l’État islamique pour la réalité

Temps de lecture : 4 min

Le livre de Scott Atran «L’État islamique est une révolution» et le film de Bernard-Henry Lévy «Peshmerga» nous rappellent opportunément que, pour vaincre une idéologie comme celle de Daech, la volonté de combattre est essentielle.

Marche en hommage aux victimes des attentats de Bruxelles le 17 avril 2016 | THIERRY CHARLIER/AFP
Marche en hommage aux victimes des attentats de Bruxelles le 17 avril 2016 | THIERRY CHARLIER/AFP

Nous avons la mémoire courte, très courte. Les manifestations et les grèves, les violences urbaines et la lutte des classes ont effacé de notre quotidien la menace terroriste, la guerre que nous menons, soi-disant, depuis plus de six mois contre l’État islamique (EI). Nous nous réconfortons facilement en voyant les djihadistes bombardés par les États-Unis, la Russie, une coalition occidentale dont nous sommes, et attaqués au sol par les troupes du Hezbollah libanais et des gardiens de la révolution iraniens, l’armée irakienne, ce qui reste de celle de Bachar el-Assad, les milices chiites et surtout les peshmergas kurdes. Soumis à une telle pression, l’État islamique perd du terrain, lentement, en Syrie comme en Irak.

Mais c’est une illusion que de croire que «nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts», pour paraphraser la phrase tristement célèbre prononcée en septembre 1939 par Paul Reynaud. Elle recouvrait également des affiches vantant l’achat de bons d’armement et montrant une mappemonde avec les empires britannique et français face à la «toute petite» Allemagne nazie. Nous rappeler cette réalité, c’est tout le mérite d’un petit livre de l’universitaire franco-américain Scott Atran titré L’État islamique est une révolution et du film Peshmerga, très réussi, de Bernard-Henry Lévy.

«Valeurs sacrées»

Le livre de Scott Atran nous montre la nature réellement révolutionnaire de l’EI: la volonté de combattre et de se sacrifier des hommes et des femmes qu’il recrute portés par des «valeurs sacrées». Le documentaire de BHL renforce cette analyse en prouvant que, pour faire front, dans tous les sens du terme, et vaincre les djihadistes, la volonté de se battre est la première arme. Les seuls à la posséder aujourd’hui avec au moins autant de force que les fanatiques de l’État islamique sont les peshmergas kurdes. Et pour expliquer le mépris de la mort des djihadistes, qu’on ne vienne pas nous resservir le vieux bobard inventé pendant la guerre de Corée du lavage de cerveau. Cela n’existe pas. Les kamikazes de l’EI savent ce qu’ils font.

Scott Atran nous rappelle d’autres réalités dérangeantes sur l’islamisme radical. C’est un mouvement planétaire qui a conquis des centaines de milliers de kilomètres carrés et des territoires peuplés de millions de personnes: en Irak et en Syrie, mais aussi en Libye, dans le Sinaï, au Nigéria… Des combattants se réclamant de l’État islamique ont frappé sur tous les continents. C’est une révolution qui veut détruire le monde actuel pour le remplacer par un nouveau monde de «justice et de paix» uni sous la bannière du prophète.

L’EI est au djihadisme ce que le bolchévisme était au communisme

L’islamisme radical n’est pas un simple nihilisme, comme le décrit Olivier Roy, qui s’adresserait à des marginaux et des délinquants totalement ignorants des questions religieuses et géopolitiques. À nouveau, c’est une vision des choses réconfortante, mais qui ne correspond pas à la réalité. Bien sûr, il y a des marginaux et des délinquants qui rejoignent l’EI, tout comme il y en avait dans les rangs des SA et des bolchéviques, mais sa dynamique et son succès reposent sur un projet profondément séduisant car il est le seul aujourd’hui qui se propose de changer le monde.

Pouvoir d’attraction

Attaqué de toutes parts par des ennemis intérieurs et extérieurs, l’État islamique ne s’est pas délité et ne s’est pas encore vraiment affaibli. Il vient de lancer une offensive au nord et à l’est de la Syrie dans les régions d’Alep, d’Azaz et de Deir-a-Zor et a infligé des dommages importants les 14 et 23 mai à des bases russes et syriennes proches de Jableh et Tartous. L’EI s’est enraciné dans les territoires qu’il contrôle et étend son influence en Asie centrale et en Afrique.

Comme le montre bien Peshmerga, seuls les combattants kurdes et quelques troupes conduites par les Gardiens de la révolution iraniens ont réussi sur le terrain à repousser son expansion avec l’appui massif des aviations américaines et russes.

Il n’existe aujourd’hui rien dans le monde musulman sunnite, aucune force, capable de concurrencer la voix et le pouvoir d’attraction de l’EI et de ses affidés. L’EI est au djihadisme ce que le bolchevisme était au communisme. En construisant un État central attaqué de toutes parts mais qui résiste, il a mangé al-Qaida de la même façon que les bolcheviques ont absorbé et annihilé les anarchistes et les mencheviks.

Force psychologique

Scott Atran, qui est anthropologue, met en exergue une dimension négligée mais essentielle de cette guerre qui nous semble à la fois si proche et si lointaine, la force psychologique des combattants. Cela tient aux ressorts profonds de l’âme humaine et à son attirance pour le sacrifice et des causes qui nous dépassent. L’auteur cite même une phrase du Léviathan, de Thomas Hobbes, au sujet du sacrifice réalisé au nom d’un idéal transcendant: «Un privilège de l’absurdité auquel nulle créature n’est sujette sinon l’homme…»

C’est une illusion que de croire que «nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts»

Illustration: le 6 juin 2014, 350 à 400 combattants de l’État islamique attaquent la prison de Badoushpour, à Mossoul, afin de libérer les prisonniers sunnites et massacrent au passage 600 prisonniers chiites. Une armée irakienne de 18.000 hommes formée par des officiers Américains se débande… Ces hommes sont effrayés par les kamikazes. La panique est aussi ce qui menace les sociétés occidentales face à la menace terroriste. Les responsables politiques français, belges, américains… n’ont cessé d’appeler les populations au calme après les attentats des derniers mois.

Pour Scott Atran, les sociétés cohérentes cultivent des valeurs, spirituelles ou temporelles, que les peuples sont prêts à défendre en se battant et en risquant de lourdes pertes, sans accepter de compromis. Mais elles n’existent plus dans la très grande majorité des démocraties occidentales. C’est sans doute notre plus grande faiblesse face aux «barbares» de l’État islamique avec notre capacité à ne pas regarder la réalité en face quand elle nous dérange.

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