France

La fuite en avant de la CGT

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 29.05.2016 à 10 h 38

Sans stratégie de sortie, attisant la violence, avec pour seul objectif de faire céder un gouvernement impopulaire pour montrer qu'elle existe encore et d'affaiblir sa rivale la CFDT, la centrale syndicale a choisi la politique du pire. Peu importent les conséquences politiques, économiques et sociales.

JEFF PACHOUD / AFP.

JEFF PACHOUD / AFP.

Au commencement était le congrès de la CGT et son affiche anti-flics, au début de l’année, quelques semaines après les attentats du 13 novembre, en plein état d’urgence et polémique sur la déchéance de nationalité. Un congrès de mise à l’écart de la fraction réformiste du syndicat et des possibles continuateurs de la ligne incarnée par Bernard Thibault, au profit de son aile radicale, en fait d’ultragauche, que représente de façon à peine caricaturale son secrétaire général, Philippe Martinez.

On ne peut pas séparer le déclenchement de la crise actuelle par la CGT des résultats de ce congrès. Et l’on peut toujours allonger la liste des critiques formulées contre la loi Travail, peu importe: celle-ci n’est qu’un prétexte. Pour un syndicat jadis le plus puissant, désormais menacé de perdre sa première place au profit des réformistes de la CFDT, il s’agit de chercher dans l’action un moyen de se relégitimer. Un intérêt de boutique donc, de boutique dans la boutique plutôt, car toute la CGT n’est pas conforme à ce modèle ultra. Il y a une CGT qui signe les accords d’entreprises; voire qui cogère de grandes entreprises publiques; et surtout qui a pour tradition de participer, avant de déclencher un conflit majeur, à la définition d’un terrain d’atterrissage.

Cette fois, rien de tel. Comme l’a noté le docteur ès syndicalisme Raymond Soubie –lequel, en 2010, depuis l’Elysée avait vécu la protestation contre la réforme des retraites en participant, bien sûr, à la définition du terrain d’atterrissage–, c’est une CGT qui est partie au combat sans vraiment savoir jusqu’où aller. On fonce, et puis on voit…

Cette CGT là rejoint la cohorte des extrêmes gauches –les mélenchonistes, ce qui reste du Parti communiste et de l’appareil des Verts, les frondeurs du PS– dont le seul objectif politique est d’affaiblir le président et son Premier ministre, de s’assurer de leur couper la route. Cette affiche disait tout: plutôt que de s’en prendre aux «casseurs» (que le service d’ordre de la CGT est parfaitement à même d’identifier et de repousser), la cible était «les violences policières», selon le schéma ultra classique de l’extrême gauche, à savoir, en substance: la violence que j’exerce n’en n’est pas une, puisque la violence originelle est celle de l’Etat et de la société capitaliste. L’objectif est généralement de provoquer pour, à la faveur d’un accident toujours possible, organiser une solidarité plus grande et, comme on dit, «amplifier le mouvement»… C’est, comme l’a écrit Gilles Bridier, le retour de la lutte des classes, laquelle n’exclut pas de légitimer une violence qui est alors présentée comme une forme d’autodéfense. Ainsi, différents porte-paroles de la CGT nous expliquent aujourd’hui que c’est le gouvernement qui sème la haine et incite à la violence.

L'ennemi, ce n'est pas l'extrême-droite, mais le «social-traître»!

Cet état d’esprit rend la situation dangereuse. Car une fois le mouvement lancé, sans autre perspective que le jusqu’auboutisme –une minorité veut le retrait du texte–, bien malin qui pourra l’arrêter…

L’autre marqueur d’ultra gauche de la CGT version Martinez est le contexte lui-même. Alors que le sujet principal devrait être la montée de l’extrême droite, alors que la perspective politique française ne ressemble ni à Syriza ni à Podemos, nous voici replongés dans le climat des années 1930: peu importe l’extrême droite, sus à la «sociale traîtrise». Le socialisme réformiste, voilà l’ennemi !

Plus près de nous, il faut se souvenir que les consignes clandestines, mais visibles, données par la direction du PCF de voter Giscard en 1981 contre Mitterrand ont marqué le début de la fin des communistes français. Je prends le pari que ce type d’attitude marquera le début d’un recul historique de la CGT.

En face, le gouvernement n’en peut mais… Pour tenir dans un tel bras de fer, il faut un socle de soutien dans l’opinion, lequel fait complètement défaut. Le gouvernement paie ici le prix de son impopularité, car celle-ci le prive de toute marge de manœuvre. Cette opinion hostile, presque par réflexe, le rend responsable du désordre et une majorité de celle-ci est favorable aux mots d’ordre de la CGT (le retrait) faute pour le pouvoir d’avoir su vendre l’équilibre du texte lui-même (des éléments de souplesse favorables aux PME, de nombreux avantages pour les syndicats, des avancées pour les salariés).

En outre, une partie du PS, prompte à lâcher, ne se considèrerait plus de gauche si elle se trouvait éloignée de la CGT. Une partie de l'opposition, imprudente, souffle sur les braises… Et enfin, le calendrier est favorable aux grévistes car l’Euro de football approche à grands pas et constitue un moyen de pression considérable. Bref, le gouvernement est coincé. Et le spectacle offert –les gros bras de Philippe Martinez d’un côté, les coups de menton de Manuel Valls de l’autre– entretient l’idée que chacun campe sur ses positions sur le dos des Français…

La cible de la CGT, c'est la CFDT

Pourtant, le pouvoir ne peut pas, ne devrait pas, reculer. Pour lui-même, pour éviter d’ancrer définitivement dans l’opinion l’idée que le président est incapable de faire preuve d’autorité. Mais plus encore dans l’intérêt de la majorité des syndicats, qui ont non seulement validé mais contribué à élaborer le texte de loi, aux premiers rangs desquels la CFDT, laquelle est insuffisamment présente dans le débat dans ces circonstances. Le retrait du texte ou sa dénaturation serait pour l’organisation de Laurent Berger un coup mortel: c’est bien pourquoi la CGT le réclame.

Pour le président de la République, enfin, cette séquence est pour le moment à la fois cruelle et désastreuse. Cruelle parce que le mouvement de grève éclipse les premiers résultats dont il aurait dû, à bon droit, se prévaloir: deuxième mois de recul consécutif du chômage, le FMI qui révise à la hausse les perspectives de croissance pour 2016, la confiance des ménages qui atteint un niveau d’avant 2007 (la hausse du pouvoir d’achat généré par la baisse du prix du pétrole et le rythme de croissance du premier trimestre y ont contribué). Mais la mobilisation de la CGT est de nature à lui couper la route. La CGT apporte la preuve aujourd'hui que, comme le dit Manuel Valls, il y a bien désormais deux gauches inconciliables.

On voit mal comment il serait possible de recoller les morceaux; situation qui s’appliquera à tout candidat de la gauche réformiste et est de nature à lui barrer la route du second tour de la présidentielle, sans qu’aucun secours ne puisse venir du centre. C’eut été pourtant logiquement l’apport d’un Emmanuel Macron, si celui-ci n’avait pas été saisi par la fièvre présidentielle, poussé il est vrai par une puissante aspiration au renouvellement. Hélas, le ministre de l’Économie prend sa part de l’affaiblissement général en lieu et place d’une indispensable loyauté. Car tous spéculent aujourd’hui sur l’impossibilité pour François Hollande de se représenter.

Le président est ainsi victime des deux idéologies dominantes du moment que sont le trotskisme (l’emprise des idées d’extrême gauche sur des mouvements qui combattent la gauche de gouvernement) et le narcissisme (Emmanuel Macron, Arnaud Montebourg, Benoît Hamon, Cécile Duflot et tutti quanti). Ainsi, ce président aura tout connu: la guerre, le terrorisme, la crise puis la sortie de la crise, le bras de fer avec une partie de son camp, les trahisons, etc… S’il s’en sort encore cette fois, c’est qu’il est vraiment trempé dans l’acier.

Jean-Marie Colombani
Jean-Marie Colombani (173 articles)
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