Histoire / Monde

Soixante-dix ans après Hiroshima, le temps des excuses... japonaises?

Temps de lecture : 6 min

«Femmes de réconfort», exactions de l'unité 731, massacre de Nankin... Dans l'archipel, la Seconde Guerre mondiale constitue toujours «un passé qui ne passe pas», derrière l'image des centaines de milliers de victimes des deux bombes atomiques.

La famille impériale japonaise dans les années 1950. Au centre, assis, l'empereur Hirohito, qui régna de 1926 à sa mort, en 1989. À gauche, assis, l'actuel empereur Akihito, né en 1933. STAFF / INP / AFP
La famille impériale japonaise dans les années 1950. Au centre, assis, l'empereur Hirohito, qui régna de 1926 à sa mort, en 1989. À gauche, assis, l'actuel empereur Akihito, né en 1933. STAFF / INP / AFP

Le président Obama a profité de la tenue du G7 au Japon pour se rendre à Hiroshima où, comme il l’a rappelé dans son discours prononcé ce vendredi 27 mai, la mort est tombée du ciel un beau matin, le 6 août 1945. Trois jours plus tard, une autre bombe frappait Nagasaki au moment même où un conseil impérial extraordinaire, convoqué la veille, venait de décider la capitulation du Japon.

Car en effet, le commandement japonais venait d’apprendre l’entrée en guerre de l’URSS contre le Japon, l’armée rouge effectuant des progrès foudroyants en Mandchourie –elle fera au total 500.000 prisonniers en quelques semaines de combat. Bien plus proches que les Américains de l’archipel japonais, les Russes sont en mesure d’y débarquer avant eux et il semble bien que ce soit cette menace d’une invasion soviétique du Japon qui ait décidé le gouvernement japonais à choisir la voie de la capitulation.

Des décennies durant, pourtant, on a continué d’avancer que c’est le choc nucléaire qui avait poussé le Japon à capituler. Comment ne pas être effrayé par le bilan de ces deux bombardements? Entre 150.000 et 245.000 morts, une hécatombe civile. Il y eu les victimes immédiates et puis celles qui, irradiées, ont continué de souffrir ensuite, ces hibakushas qu’une bonne partie des Japonais tenait pour de véritables pestiférés.

Les effets pervers de la bombe

Choc d’août 1945. Choc dans la durée. Mais Hiroshima et Nagasaki ont également eu d’autres répercussions, qui continuent de se faire sentir aujourd’hui. Par cet holocauste nucléaire, qui venait couronner une campagne de bombardement stratégique de toutes les grandes villes japonaises, les Américains, vainqueurs officiels de la campagne du Pacifique, offraient aux nationalistes japonais un cadeau qu’ils allaient utiliser des décennies durant: d’agresseurs et d’auteurs de crimes de guerre, les Japonais devenaient soudain des victimes. Il s'avérait alors très tentant pour la classe politique et le commandement militaire s’étant rendu coupable d’agissements moralement condamnables, même en temps de guerre, de se réfugier derrière les deux champignons atomiques d’août 1945 pour éviter de faire face à leurs responsabilités. La théorie de la capitulation du Japon suite aux deux bombardements arrangeait donc autant les Japonais que les Américains.

Il serait pourtant inexact de dire que les dignitaires du Japon Showa (celui de l'empereur Hirohito, arrivé au pouvoir en 1926) n’ont pas payé pour leurs crimes. Moins connu que le procès de Nuremberg, le procès de Tokyo, fondé sur les mêmes prémisses que son homologue, juge ainsi, à partir de 1946, 19 militaires et 9 civils japonais. Sept d’entre eux seront condamnés à mort et exécutés en 1948: quatre généraux, deux anciens Premiers ministres (dont Hideki Tojo, qui gouverna le pays entre 1941 et 1944) et un ministre de la Guerre. Les autres sont condamnés à des peines de prison et nombre d’entre eux seront libérés quelques années plus tard. D’autres procès, moins spectaculaires, suivent, qui punissent pour l’essentiel des militaires s’étant rendus coupables de crimes de guerre.

Hideki Tojo, Premier ministre de 1941 à 1944, lors de son procès en 1948.

Mais le procès de Tokyo fait l’impasse sur de nombreux points, dont un, majeur: l’empereur Hirohito ne fait pas partie des prévenus alors que sa responsabilité personnelle est engagée en de nombreux domaines. Mais les Américains ont besoin de la personne impériale pour asseoir leur autorité au Japon. On s’en tire donc par une pirouette juridique en présentant l’empereur comme un fantoche, ne disposant que d’un pouvoir symbolique et n’ayant pris aucune part aux décisions de ses ministres et de ses généraux, ce qui est totalement contraire à la vérité.

A la trappe également, les crimes de la sinistre unité 731, dont les Américains ont obtenu les résultats des «travaux», et qui pratiqua sur des prisonniers des tests sur le choléra, la peste, mais également des vivisections et d’autres faits ignobles. Les souches de diverses maladies stockées dans les locaux de l’unité 731, en Mandchourie, dispersées lors de la destruction des bâtiments qui l’abritaient (et après que tous les cobayes survivants aient été massacrés) tuèrent probablement 400.000 Chinois en plus des victimes de l’unité, estimées à plus de 10.000 personnes. L’existence de cette unité ne fut pas même mentionnée lors du procès de Tokyo. Aucun de ses dirigeants ne sera inquiété.

Ainsi, au début des années 1950, le Japon peut-il présenter à la face du monde le visage d’une nation ayant purgé ses crimes, avec à sa tête un brave homme qui ignorait tout des agissements de ses subordonnés, et devenue le symbole de l’atrocité de la guerre nucléaire. Pas tout à fait une victime de la Seconde Guerre mondiale –mais pas loin.

Des excuses insuffisantes

Pour faire bonne mesure, le gouvernement japonais a accordé, selon des barèmes fixés internationalement, de très nombreuses indemnités aux nations qui ont souffert de ses agressions. Mais une bonne partie des populations asiatiques tiennent encore largement rancune au Japon et certaines d’entre elles ne voient pas reconnus les crimes dont elles ont été victimes. C’est notamment le cas en Corée, où les tristement célèbres «femmes de réconfort» (bel euphémisme pour désigner près de 200.000 esclaves sexuelles coréennes, mais aussi philippines, chinoises, taïwanaises ou australiennes, qui servirent dans les bordels de l’armée japonaise), réunies en associations, considèrent encore aujourd’hui n’avoir pas obtenu ni les réparations ni les excuses qu’elles sont en droit d’attendre des autorités japonaises.

De nombreux courants historiques japonais, clairement révisionnistes, nient l’étendue des crimes du Japon impérial, allant jusqu’à tenir les condamnés des procès de Tokyo pour des martyrs. De nombreux Premiers ministres japonais se sont rendus ainsi au sanctuaire de Yakusuni, où sont honorées les mémoires des Japonais ayant donné leur vie pour la nation, dont quatorze criminels de guerre condamnés. Le contraste avec l’attitude des Allemands sur ce sujet peut étonner: c’est qu’au Japon, contrairement à l’Allemagne où toute apologie du nazisme est punie par la loi, aucune loi n’interdit de glorifier les actes du Japon durant la guerre.

L’immense majorité des Japonais considèrent que si les actes commis par le Japon entre 1931 et 1945 sont bien moralement condamnables, ils ne le sont pas juridiquement

Surtout, l’immense majorité des Japonais, et la plupart des juristes, considèrent que si les actes commis par le Japon entre 1931 et 1945 sont bien moralement condamnables, ils ne le sont pas juridiquement. Le massacre de Nankin, qui aurait fait au moins 200.000 morts, est encore présenté au Japon comme «l’incident de Nankin». Les criminels exécutés sont présentés comme des martyrs. Des regrets ont été souvent exprimés par des Premiers ministres japonais, mais il n’en demeure pas moins que les gouvernements japonais refusent obstinément d’admettre avoir violé des lois internationales –certains nationalistes arguent même que la Japon ayant signé la convention de Genève mais ne l’ayant pas ratifiée, ils ne peuvent techniquement pas avoir violé ses lois…

Plus de soixante-dix ans après la fin de la guerre, le débat continue au Japon et ce dernier n’a toujours pas exprimé officiellement, à l’égard de ses voisins asiatiques, les regrets que ceux-ci attendent, ce qui continue d’engendrer, régulièrement, des tensions. Cette incapacité à solder ce «passé qui ne passe pas» n’est certes pas uniquement due aux deux explosions d’Hiroshima et de Nagasaki. Mais en faisant des centaines de milliers de victimes, elles ont permis à nombre de Japonais de continuer d’ignorer la réalité des crimes commis par leur armée en Chine, en Corée et dans tout le sud-est asiatique et de finir par se considérer comme des victimes –et surtout pas comme des bourreaux.

Si l’idée que Shinzo Abe, actuel premier ministre du Japon, pourrait se rendre à Pearl Harbor a été évoquée, cette visite est désormais écartée par le principal intéressé. Il lui aurait sans doute été difficile, en se rendant à Hawaï, de poursuivre sa politique de l’évitement de la question. Au fond, les dignitaires japonais ne sont probablement pas mécontents que lors de son discours prononcé aujourd’hui, le président Obama ait affirmé avec force qu’il ne venait pas présenter des excuses: «Je pense qu’il est important de reconnaître qu’en pleine guerre, les dirigeants doivent prendre toutes sortes de décisions», a-t-il ainsi déclaré. Une déclaration que Shinzo Abe n’aurait pas reniée…

Antoine Bourguilleau Traducteur, journaliste et auteur

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