Life

Le charme discret de la bourgeoisie chilienne

Dana Stevens, mis à jour le 20.10.2009 à 17 h 41

La Nana est l'histoire de la bonne d'une famille aisée, racontée par un jeune réalisateur très prometteur

Si Luis Buñuel avait exercé son talent selon le manifeste du Dogme 95 à Santiago, dans le Chili contemporain, il aurait pu faire un film tel que La Nana (Elephant Eye Films, sortie en France le 14 octobre), second long métrage du réalisateur chilien Sebastian Silva, âgé de 30 ans. Car ce portrait d'une domestique au bord de la crise de nerfs mêle le regard impitoyable porté par le célèbre réalisateur espagnol sur la bourgeoisie au réalisme social rugueux revendiqué par Lars von Trier. Parfois drôle, même si le rire est glacé et ténébreux, La Nana distille surtout une tendresse qui peut aller jusqu'à la plus sincère compassion. Il fait partie des meilleurs films que j'ai vus cette année.

 

 

Jusqu'ici plus habituée à la télévision, l'actrice chilienne Catalina Saavedra livre une performance remarquable dans le rôle de Raquel, la bonne et nounou d'une famille de la haute bourgeoisie citadine. Vierge d'âge mûr (le film s'ouvre sur l'anniversaire de ses 41 ans), elle occupe une petite chambre chez les Valdez depuis plus de 20 ans. Sempiternellement renfrognée, irascible, Raquel n'en adore pas moins les trois enfants de la famille qu'elle élève depuis leur naissance, et ils l'aiment en retour. Mais c'est un amour difficile, soumis par sa nature à des freins constants et impalpables - à peine quelques bouchées de son gâteau d'anniversaire, et elle retourne en cuisine pour faire la vaisselle. Tendue, toujours en alerte, Raquel souffre de gros maux de crâne et de malaises. Le jour où elle s'effondre dans l'escalier, la mère de la famille, Pilar (Claudia Celedón), décide d'engager une autre domestique pour l'aider. Mais, inquiète de voir son pouvoir décliner dans la maisonnée, Raquel se braque et entreprend de faire fuir toute nouvelle recrue. (Avec des moyens simples mais efficaces : enfermer l'intruse à l'extérieur dès qu'elle met un pied dehors, nettoyer la douche à la javel dès qu'elle en est sortie, etc.)

Après avoir ainsi réussi à évincer deux domestiques, Raquel fait un malaise grave et se retrouve à l'hôpital. À son retour, la nouvelle bonne, Lucy (Mariana Loyola), ne se laisse pas impressionner par ses tactiques passives-agressives et son hostilité réfrigérante. Ouverte, généreuse, elle refuse obstinément d'abandonner la partie et commence à fissurer la carapace en béton armé de Raquel. Elle l'invite même dans sa famille pour les fêtes de fin d'année, où un oncle d'humeur badine va se proposer pour l'initier aux plaisirs de la chair.

Le contraire d'un film à message

Silva a tourné dans la maison de son enfance, où il y eut réellement des bonnes prénommées Raquel et Lucy. (Le réalisateur a raconté dans un entretien le moment où il a montré le film à ses deux anciennes domestiques.) Les rapports entre maîtres et serviteurs, qui auraient pu donner lieu à un "film à message" trop facile sur les abus des premiers et les misères des seconds, éclairent au contraire les motivations et le point de vue des uns et des autres. Raquel est objectivement insupportable, tyrannique avec ses collègues et potentiellement dangereuse pour les enfants. (Et elle ne se montre certainement pas accueillante avec le chaton adopté par la famille.) Pour autant, son sort est de loin plus infernal que l'enfer qu'elle fait vivre à la famille; ses fenêtres sur l'amour, la joie et la liberté sont si obstruées par sa situation économique, son éducation et le peu qu'elle espère pour elle-même, qu'elle ne trouve rien de mieux à faire, le jour de son congé, qu'aller acheter un pull identique à l'un de sa patronne.

Pas une scène de La Nana n'est prévisible, pas une seule ne sonne faux. Si à 30 ans, Silva atteint ce degré de subtilité, il faut le suivre de près. C'est cependant Catalina Saavedra qui donne toute sa dimension au film, en transformant la lugubre sorcière qu'elle est au début - elle s'approcherait presque d'un personnage de film d'horreur ou de conte à faire peur - en femme animée de désirs, d'espoirs et même, comme le dévoile le dernier plan du film, de passe-temps inattendus. On rencontre parfois des personnes comme Raquel avant sa métamorphose, des personnes si malmenées par la vie qu'elles se sont réfugiées tout entières dans leur fonction sociale, dans un être totalement inaccessible et hermétique. Quand on a vu La Nana, on ne regarde plus jamais ces gens-là du même œil.

Dana Stevens est la critique cinématographique de Slate.com.

Traduit par Chloé Leleu

Image de une: La Nana par ASC distributions
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