Sports

Roland-Garros, une expérience intime et sensorielle

Temps de lecture : 5 min

Loin des perspectives des caméras de la télévision, le tournoi est avant tout un lieu dédié au contact presque physique entre les êtres.

À Roland-Garros, le 24 mai 2016. MARTIN BUREAU / AFP.
À Roland-Garros, le 24 mai 2016. MARTIN BUREAU / AFP.

Cette année, le stade de Roland-Garros ne présente pas le même visage qu’en 2015. Une profonde cicatrice, trace des travaux actuellement en cours, balafre une partie de l’enceinte de la Porte d’Auteuil, à travers une zone devenue une sorte de «petit trou des Halles» et qui regroupait hier les courts 7, 9 et 11. Le court n°7, qui s’appelait naguère le n°10, après s’être nommé le n°11 ou le n°12 dans un passé plus lointain, a disparu, englouti, en ayant toujours été un lieu à part dans la géographie de Roland-Garros.

Avec le court n°2, promis également à la destruction dans les prochaines années, il était l’un des deux courts annexes les plus prisés des spectateurs. En effet, il lui arrivait de mettre en scène certains des joueurs en vue du moment avec un billet au prix modique au regard de ceux pratiqués nomment sur le court Philippe-Chatrier et le court Suzanne-Lenglen. Situé à l’aplomb de l’une des salles de presse, dont il remplissait parfois le silence de ses clameurs, le 7, avec ses 1.500 places, a été notamment le cadre de quelques matches qui ont laissé un souvenir marquant dans la mémoire de leurs témoins.

Les plus anciens se rappellent peut-être d’un match remporté haut la main par Tarik Benhabiles aux dépens d’Anders Jarryd en 1987 dans une ambiance de corrida ou d’une rencontre record de 71 jeux qui n’en finissait plus entre l’Allemand David Prinosil et l’Haïtien Ronald Agenor en 1994 (6-7, 6-7, 6-3, 6-4, 14-12). Au fil du temps, les supporters belges en avaient fait, eux, une sorte de bastion, de joyeux «Bruxelles à Paris». Il faisait partie intégrante de l’expérience intime de Roland-Garros, ce rapport de proximité liant le spectateur à l’action, qui ne peut pas exister, ou moins, sur le central et le Court Suzanne-Lenglen, sauf à faire partie des privilégiés assis directement au bord du court. Un rapport que la télévision peine à retranscrire. Le court 7 renaîtra avec de nouveaux atours et, peut-être, retrouvera-t-il son aura.

Roland-Garros, un Festival de Cannes à sa façon

Ces courts, auxquels il est possible d’associer le circulaire court n°1 que les Anglo-saxons nomment le bullring (arène), délimitent le territoire du «vrai Roland-Garros». Cette emprise est revendiquée par les mordus qui savent détecter le potentiel d’un joueur et les promesses de saveur d’un match à venir. Roland-Garros, c’est un Festival de Cannes à sa façon, avec quelques blockbusters remplis de vedettes pour la grande salle des courts principaux avec quelques spectateurs essentiellement là pour la galerie, et quelques projections de films «art et essai» dans des salles de quartier programmés à pas d’heure, où une languissante histoire en cinq sets russo-espagnole peut captiver une assistance connaisseuse pendant plus de quatre heures.

En réalité, loin des perspectives des caméras de la télévision, Roland-Garros est avant tout un lieu dédié au contact presque physique entre les êtres, en raison de l’exiguïté des lieux, mais aussi dans ce rapport quasi-direct avec les joueurs sur les courts annexes. Aux Internationaux de France, il s’agit presque de jouer à touche-touche en permanence depuis le métro de la Porte d’Auteuil, quand les spectateurs se retrouvent très vite englués dans une interminable queue due aux mesures de sécurité prises en 2016, jusqu’aux rituelles autres séances de files d’attente à l’intérieur du stade: file d’attente pour aller faire pipi, pour payer ce que l’on vient d’acheter, pour tenter d’accéder à un court pris d’assaut dans la «campagne» de Roland-Garros. Et si l’agacement peut affleurer ici ou là, il est plutôt vite absorbé par l’expérience sensorielle du tournoi dans un florilège auditif, olfactif, gustatif, tactile et visuel qui paraît combler l’amateur.

Mercredi 25 mai, entre les courts 13 et 15, il était possible à la fois de s’accrocher debout au grillage du terrain, d’entendre le bruit des frappes de balle à cinq mètres du point d’impact, de goûter le fumet d’une majestueuse crêpe au sucre à 4,50 euros venue d’un stand voisin, de sentir passer les odeurs des poubelles circulant dans un flot régulier de containers vers la réserve de déchets entreposée à quelques mètres de là et d’apercevoir un possible futur n°1 mondial quitter le court n°17 en la personne d’Alexander Zverev, qui venait de triompher de Pierre-Hugues Herbert en cinq manches. De l’autre côté du stade, vers le court n°2, les propositions étaient aussi diverses sur un étroit périmètre, avec l’opportunité d’en prendre plein les mirettes devant les sœurs Williams, en lice lors de leur premier tour de double sur un court aux petites dimensions qu’elles n’ont plus l’habitude de fréquenter, de renifler les volutes d’un fumeur de cigare, d’entendre vaguement les blagues d’Ilie Nastase passant par là, de serrer dans ses mains la balle que Serena Williams venait de toucher, tout en dévorant en même temps, depuis le promenoir qui permet de dominer la situation sur le 2 et le 3, un Lucas Pouille-Andrej Martin .

Oser des choses qui ne se font pas

Si les prix de la nourriture vendue à Roland-Garros peuvent vous retourner l’estomac, la vue et le son de la Porte d’Auteuil en valent heureusement la peine. Car au «ras du sol» des courts annexes, le vécu de Roland-Garros change du tout au tout dans ces deux domaines sensoriels. Alors que les coups sont partiellement assourdis dans les deux courts principaux en dehors de l’amplification des micros de la télévision, il est permis ici d’apprécier le volume le plus exact des coups –ou des cris. Un match dont la musique peut assoupir un spectateur s’il est programmé sur le central, mais qui maintient en éveil un observateur des courts annexes forcément captivé, ou au moins intrigué, par l’écho de la fureur et de la vitesse des coups. Sur le court n°6 noyé de spectateurs, Nick Kyrgios a ainsi fait du petit bois du Néerlandais Igor Sjisling et la férocité de ses coups, comme l’assurance presque hautaine de l’Australien, ont eu un effet visible sur les spectateurs.

Juste avant d’engager la rencontre, un petit garçon s’était glissé derrière la glacière du court en tendant un programme en direction du bad boy du circuit professionnel, en quête d’un autographe qui n’est jamais venu, puisque les joueurs n’en signent jamais en préambule d’un match. C’est aussi l’un des avantages de la proximité à Roland-Garros: oser des choses qui ne se font pas.

Jeudi 26 mai, le même court 6 était plein à ras-bord de longues minutes avant que Stéphane Robert et Alexander Zverev ne prennent possession du terrain. C’est clairement là qu’il fallait être vu et entendu à Roland-Garros, pour et par ceux qui ont une vraie relation affective avec les Internationaux de France depuis tellement d’années et souvent depuis l’enfance. Ils étaient alors loin spirituellement du court Philippe-Chatrier livré à Rafael Nadal et du court Suzanne-Lenglen dévolu à Novak Djokovic pour être en empathie avec leur «idole» française, porte-étendard de ce «vrai tennis dans le vrai Roland-Garros». Plus tard, certains partirent jouer leur rôle sur le sentier de la guerre du court n°2 entre Alizé Cornet et Tatjana Maria, au cours d’un match parti cette fois dans tous les sens.

Un court n°2 encore plein jusqu'à la gueule le lendemain lors d'un «match d'hommes» entre John Isner et Teimuraz Gabashvili, conclu en cinq manches par le succès de l'Américain sous un soleil déclinant. «Putain, c'était bon», a lâché un spectateur en quittant son siège. A partir du dimanche 29 mai, les matches de simple des deux tableaux principaux se dérouleront exclusivement sur le court Philippe-Chatrier et le court Suzanne-Lenglen. Un autre Roland-Garros commencera...

Yannick Cochennec Journaliste

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