Monde

La poignée de main qu'Helmut Kohl laissera derrière lui

Daniel Vernet, mis à jour le 16.06.2017 à 17 h 28

Le chancelier Helmut Kohl est mort à 87 ans. Celui qui a façonné la réunification allemande, oeuvré pour les fondations de l’Union européenne, restera connu en France pour une mémorable main tendue et serrée, en septembre 1984.

Le président François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl se tiennent la main lors d'une cérémonie de réconciliation commémorant le souvenir des soldats français et allemands tombés pendant les deux guerres mondiales, le 22 septembre 1984 à Douaumont, près de Verdun (MARCEL MOCHET/AFP)

Le président François Mitterrand et le chancelier allemand Helmut Kohl se tiennent la main lors d'une cérémonie de réconciliation commémorant le souvenir des soldats français et allemands tombés pendant les deux guerres mondiales, le 22 septembre 1984 à Douaumont, près de Verdun (MARCEL MOCHET/AFP)

Alors que l'on apprend la mort du chancelier allemand Helmut Kohl, à 84 ans, nous republions cet article qui revient sur sa poignée de main historique avec François mitterrand. Il a été originellement publié le 28/05/2016.

C’est une des images fortes de la réconciliation franco-allemande. Comme De Gaulle et Adenauer priant côte à côte en 1962 dans la cathédrale de Reims ou comme l’accolade que donne le général au vieux chancelier surpris et presque réticent après la signature du traité de l’Elysée en 1963. François Mitterrand et Helmut Kohl main dans la main à l’ossuaire de Douaumont, devant un catafalque recouvert des drapeaux français et allemand.

Un seul photographe de presse faisait face aux deux hommes, les autres étaient derrière et les voyaient de dos. Frédéric de la Mure raconte: «Se serrer la main est un geste de fraternité bien sûr, mais un geste extrêmement courant. Je pense que la force de cette image est due au fait qu’elle a été prise devant des vivants –plusieurs centaines d’invités, dont des militaires français et allemands mélangés, dans l’assistance– mais aussi des milliers de morts.»

Nous sommes le 22 septembre 1984. Pas une date particulière, mais une sorte de compensation. En juin de la même année, les Alliés ont célébré sur les côtes de la Manche le quarantième anniversaire du Débarquement. Le chancelier allemand n’a pas été convié. A-t-il été «soulagé de ne pas avoir reçu d’invitation», comme le dira plus tard son conseiller diplomatique, Horst Teltschik, parce quarante ans après la fin de la Seconnde Gerre mondiale il est encore trop tôt pour que les anciens ennemis fêtent ensemble ce qui est pour les uns une promesse de victoire et pour les autres le souvenir d’une défaite? Ou en a-t-il été meurtri?

Europe en marche

Toujours est-il que le chancelier propose de trouver une autre occasion pour montrer que les temps ont changé, que l’Europe est en marche. Quelques mois plus tôt, au Conseil européen de Fontainebleau, le président français et le chancelier allemand ont de concert donné satisfaction à Margaret Thatcher qui réclamait «son chèque», afin de déblayer le terrain pour des initiatives politiques communes.

Verdun, où des centaines de soldats français et allemands sont tombés en 1916, où les cimetières militaires français côtoient les cimetières allemands, où l’ossuaire de Douaumont contient les restes mêlés des victimes, sans distinction de nationalité, qui n’ont pas été identifiées, est choisi d’un commun accord. Le père d’Helmut Kohl a participé à la bataille et non loin de là, à Esnes-en-Argone, pendant l’autre guerre mondiale, Mitterrand a été blessé avant d’être fait prisonnier.

Je crois que j’ai fait signe au chancelier Kohl mais, comme il a immédiatement tendu la main, je pense que cette idée a dû nous traverser l’esprit au même moment

François Mitterrand

Dimanche 29 mai, pour le centième anniversaire de la bataille de Verdun, François Hollande et Angela Merkel vont mettre leurs pas dans ceux de François Mitterrand et Helmut Kohl. Le programme de cette journée est presque une copie conforme de celui du 24 septembre 1984. Seule différence notoire, deux allocutions sont prévues alors que François Mitterrand et Helmut Kohl s’étaient limités à la publication d’un communiqué commun. Mais ils ont trouvé mieux pour frapper les esprits. Chargé de recherches à l’Institut François Mitterrand, Georges Saunier, écrit: «C’est à la fin de l’hymne allemand, quelques secondes à peine avant que ne retentissent les notes de “La Marseillaise”, que l’on voit le président français se tourner discrètement vers son voisin et lui adresser quelques mots. Les deux hommes se rapprochent légèrement et se tiennent les mains droite et gauche pendant toute la durée de l’hymne français.»

Spontanéité

Immédiatement, des questions se sont posées. Le geste était-il spontané ou avait-il été prémédité par les deux hommes d’État ou leur entourage? Et si c’était une improvisation, lequel des deux a pris l’initiative? Sur le moment, les commentaires ont été dubitatifs. Ils mettaient en doute le caractère spontané de cette poignée de mains, y voyant la volonté de répéter un peu vaine les symboles de la réconciliation franco-allemande. Contrôleur général des armées, Serge Barcellini, se dit «persuadé que ce geste avait été prémédité même s’il n’était pas prévu au protocole».

Dans les comptes rendus, on parle indifféremment du «geste Mitterrand-Kohl» et du «geste de François Mitterrand envers Helmut Kohl». Mitterrand qui n’aimait rien plus que l’ambiguïté n’était certainement pas mécontent d’avoir suscité ces interrogations. Quelque temps après la rencontre de Verdun, il expliquait cependant que «ce fut un geste spontan黫Je crois que j’ai fait signe au chancelier Kohl mais, comme il a immédiatement tendu la main, je pense que cette idée a dû nous traverser l’esprit au même moment.»

Plus tard, l’ancien président de la République précisait à Ulrich Wickert, correspondant de l’ARD, première chaîne de la télévision allemande à Paris: «J’ai senti brusquement le besoin de sortir de ma solitude et de faire un geste en direction d’Helmut Kohl.» Selon Horst Teltschik, «le geste fut une surprise totale» pour le chancelier. Dans ses mémoires, Kohl se dit «bouleversé»: «Il est difficile de décrire mes sentiments. Jamais je n’avais senti une telle proximité avec notre voisin français.»

Trente ans après, Paris et Berlin ont moins besoin de gestes de réconciliation que de projets politiques communs. Dimanche à Verdun, François Hollande et Angela Merkel peuvent renoncer à produire l’image qui restera dans la postérité. L’Europe ne demande pas des symboles mais des solutions aux diverses crises qui la frappent. Et, face à ces défis, les dirigeants actuels ont du mal à se hisser au niveau de leurs illustres prédécesseurs.

Daniel Vernet
Daniel Vernet (438 articles)
Journaliste
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