Double XHistoire

Au Moyen Âge, la féminité était déjà vue comme coupable

Annabelle Marin et Nonfiction, mis à jour le 27.05.2016 à 17 h 04

Comme aujourd’hui, la coquetterie féminine était tout autant appréciée que décriée au Moyen Âge.

Détail d'une enluminure du XIVe siècle de Giovanni Boccaccio (vers 1403) | PSEUDO via Wikimedia Commons (domaine public)

Détail d'une enluminure du XIVe siècle de Giovanni Boccaccio (vers 1403) | PSEUDO via Wikimedia Commons (domaine public)

«Suis-je, suis-je, suis-je belle?
Il me semble, à mon avis,
Que j’ai beau front et doux vis
Et la bouche vermeillette;
Dites-moi si je suis belle.»

Dans ce virelai du XVe siècle comme dans les magazines féminins contemporains, on trouve les mêmes représentations de la femme, qui est montrée comme coquette, précieuse et donc, souvent, c’est bien connu, ridicule. La coquetterie féminine est moquée, dénoncée et jugée coupable et dangereuse comme c’est le cas dans de nombreuses œuvres médiévales.

À chaque fois, à travers la dénonciation franche et directe ou la moquerie, c’est bien la femme que l’on attaque, c’est bien sa différence et sa prétendue infériorité que l’on dénonce.

Se méfier de la femme

Sermons des prédicateurs surtout, mais aussi textes littéraires didactiques ou satiriques donnent à voir des visions particulières de l’apparence des femmes qui est souvent jugée coupable. L’attitude, la démarche, la coiffure, la parure de la femme, tout devient l’occasion de jugements.

Au Moyen Âge, on doit se méfier de la femme. La coiffure constitue un des nombreux pièges que ces dernières tendent aux hommes. Exhiber sa chevelure est obscène tandis que porter les cheveux courts est sacrilège. Les attitudes des médiévaux face à la coiffure semblent démontrer qu’il faut se méfier de la femme et de ses mises, de ses artifices. Même le «naturel» est suspecté de n’être que «négligence affectée», quand les artifices avoués et ostentatoires sont carrément dénoncés. C’est l’artifice que l’on rejette, c’est la dénaturation et la transformation que l’on craint.

Finalement, dans les nombreuses dénonciations des coiffures qui se perfectionnent toujours plus à la fin du Moyen Âge, ce qui se joue une nouvelle fois, c’est bien l’expression d’une peur, une peur de la féminité et une peur plus large de l’altérité.

Exhiber sa chevelure est obscène tandis que porter les cheveux courts est sacrilège

De nos jours, on relève sur le net une multitude de tutoriels pour se coiffer. Qui veut apprendre à se faire une tresse en épis. Qui veut une «coiffure tendance». L’acte de se coiffer est devenu à la fois banal mais aussi essentiel.

Mona Chollet dans son ouvrage Beautés fatales dénonce d’ailleurs un véritable «complexe mode-beauté», qui «distribue les points pour savoir qui est une vraie femme et qui ne l’est pas». Ainsi, elle s’arrête sur ce paradoxe de la féminité, qui est à la fois la chose la plus naturelle au monde mais aussi un processus, le résultat d’une attention de tous les instants –il n’y a qu’à remarquer la dextérité qu’il faut pour parvenir à manipuler le headband ou pour arriver à se faire un «chignon flou».  Il me semble que l’acte de se coiffer au Moyen Âge ou de nos jours relève des mêmes problématiques et véhiculent les mêmes jugements.

Corps féminin, regard masculin

Le mouvement féministe du dernier siècle a produit bien plus qu’une dynamique d’égalisation des conditions féminine et masculine. Il a contribué, montre Camille Froidevaux-Metterie dans son ouvrage La Révolution du féminin, à réorganiser en profondeur notre monde commun. Dans un monde devenu mixte de part en part, les individus se trouvent plus que jamais encouragés à se définir, à s’affirmer homme ou femme. Mais ils ne peuvent le faire sans prendre en considération l’autre sexe.

L’auteur essaie de repenser la question du rapport au corps des femmes. Elle précise que ce rapport au corps est unique pour chacune et constitue une expérience particulière: «Pourquoi, après n’avoir été que des corps, les femmes doivent-elles vivre aujourd’hui comme si elles n’en avaient pas?» Pour souligner l’une des conséquences du féminisme militant à savoir, dans la lutte pour l’égalité, le désir de s’habiller comme un homme. Pour l’auteure, il existe bien une «dimension incarnée de l’existence féminine».

L’essai est novateur et, bien sûr, il interpelle voire dérange. Mais il permet de s’interroger sur les manières de vivre l’égalité homme-femme. Il ne s’agit pas de verser du côté de ceux qui veulent «remettre les femmes à leur place» ni du côté de ceux qui, «pour leur bien», désignent une «autre place» à prendre pour les femmes, recommandant de quitter la sphère privée qui leur est traditionnellement attribuée.

Au fond, qu’y a-t-il de mal à vouloir être belle? Il faut distinguer le désir de beauté de sa récupération sexiste et consumériste

Finalement, Camille Froidevaux-Metterie invite chaque femme à composer, à se construire avec des éléments du féminin culturel (traditionnels, mixtes ou autres) sa propre expérience du féminin et donc sa propre féminité. Car au fond, qu’y a-t-il de mal à vouloir être belle? Il faudrait distinguer le désir de beauté de sa récupération par une logique sexiste et par la société de consommation. Surtout, le désir d’être beau, prendre soin de son apparence n’est pas le propre de la femme. Et d’ailleurs la masculinité peut aussi se construire à travers ces questions.

Le corps des femmes est le lieu où s’épanouissent toutes formes de dominations. Ainsi, il ne s’agit pas de critiquer un désir de beauté, de railler les coquettes mais plutôt de les enjoindre à se créer une féminité qui leur est propre et qui passe assurément par la reconquête d’un droit à disposer de leur corps comme bon leur semble, sans être contraintes à suivre les injonctions des hommes et des religions.

Que faire? Peut-être commencer par assimiler le fait de se faire belle à un simple plaisir individuel, se plaire à soi, ou autres, déconstruire ces visions intemporelles de la femme qui ont la peau dure pour éviter qu’elles ne continuent à parasiter nos écrans et nos affichages publicitaires. À l’instar de la Femme de Bath, protagoniste de l’un des Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer, au XIVe siècle, qui fait un pied de nez aux interdits ecclésiastiques de son temps, la femme de demain se doit d’être une femme dans son absolue singularité, faisant fi des images et des clichés qui l’ont trop longtemps maintenue captive:

«Tu dis aussi que si nous nous parons
De vêtements et d’un précieux arroi,
C’est au péril de notre chasteté,
Et, misérable, il faut que tu renforces ta position,
En disant ces mots au nom de l’apôtre :
“C’est un habit fait de chasteté et de pudeur
Que vous vous parerez, vous les femmes”, dit-il,
“Et pas de tresses et de pierre précieuses,
Comme les perles, ni d’or, ni de riches vêtements.”
Je ne me plierai pas pour un sou
À ton texte ou à ta rubrique.»

Pour aller plus loin:

 

Beautés fatales:les nouveaux visages de l’aliénation féminine

 

Mona Chollet

 

ACHETER CE LIVRE

La Révolution du féminin

 

Camille Froidevaux-Metterie

 

ACHETER CE LIVRE

Histoire des femmes en Occident.2:Le Moyen Âge

 

Christiane Klapisch-Zuber (dir.)

 

ACHETER CE LIVRE

Les Contes de Canterbury

 

Geoffrey Chaucer,

 

ACHETER CE LIVRE

Vous pouvez retrouver tous les articles de cette série sur le site Actuel Moyen Âge.

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